Homélie du 2ème Dimanche du TO (A) 2017

Jn 1, 29-34 
 En ce temps-là, voyant Jésus venir vers lui, Jean le Baptiste déclara :
« Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. »
  Alors Jean rendit ce témoignage : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.’ Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. »

  Ne pourrait-on pas parler, au sujet de cet évangile, de la Pentecôte de Jean-Baptiste ? Nous réalisons, bien sûr, qu’avec ces paroles du Précurseur, nous avons affaire à l’événement du baptême de Jésus. Jean-Baptiste se trouve encore sur les bords du Jourdain. Il vient de recevoir les envoyés des autorités religieuses de Jérusalem, et il leur a expliqué, pour répondre à leur enquête, qu’il n’était pas le Christ, ni Élie, ni le prophète attendu pour la plénitude des temps. Il voit maintenant Jésus venir vers lui, et il déclare à son propos : « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Il ajoute une parole un peu énigmatique, mais qui manifeste clairement la grandeur de la personne qui s’approche et à qui il rend hommage : «  C’est de lui que j’ai dit : l’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était ». Plus encore : cet homme, qui reste un inconnu pour ses contemporains, est celui qui a été la raison de la mission que, lui, Jean-Baptiste, accomplit depuis plusieurs mois : « Si je suis venu baptiser dans l’eau, poursuit-il, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël ». Les personnes présentes, qui entendent ces paroles, apprennent de la sorte que leur attention doit se porter désormais sur celui qui arrive et dont la mission unique va maintenant se révéler.

   Si Jean-Baptiste peut parler de la sorte, c’est qu’il a lui-même bénéficié d’une révélation particulière au moment du baptême de Jésus. En effet, il explique encore : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui ». Cette manifestation extérieure était un signe venant de Dieu, dont le sens lui avait été expliqué auparavant. Jean-Baptiste déclare à ce propos : « Celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : “Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint” ». Fort de cette explication, Jean-Baptiste a pu identifier celui que Dieu envoyait pour libérer l’humanité de ses péchés. Jean tire la conclusion de tous ces éléments en déclarant de façon solennelle : « Moi, j’ai vu et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu ».

    Si Jean-Baptiste a pu reconnaître qui est véritablement Jésus à l’occasion de son baptême, c’est parce que l’Esprit Saint s’est manifesté à ce moment-là et lui a permis de réaliser quelle mission Jésus était venu accomplir. L’Esprit de Dieu l’a conduit « dans la vérité toute entière » (Jn 16,13) et a fait de lui un témoin. Jean-Baptiste utilise précisément le verbe « témoigner » pour qualifier sa parole sur Jésus de même que l’évangéliste Jean parle de « témoignage » pour introduire sa présentation de l’événement. Ce sont également des « témoins » de Jésus que sont devenus les disciples au jour de la Pentecôte grâce au don de l’Esprit Saint qui leur a été fait, venant sur eux pour qu’ils soient « témoins […] jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).

   Nous mesurons la force de ce témoignage de Jean-Baptiste concernant le Seigneur dans l’évangile de ce jour. Le mystère de Jésus est dévoilé. Il est « l’agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde ». Le témoignage de Jean-Baptiste permet de comprendre tout ce qui sera présenté dans la suite du quatrième évangile. Il prépare les lecteurs à accueillir Jésus comme le Sauveur du monde (cf. Jn 4, 42).

     Ce récit, que la liturgie nous offre en ce dimanche, nous aide à ouvrir notre cœur et notre esprit à la personne  de Jésus qui nous libère de nos servitudes et nous ouvre le chemin vers un monde nouveau. Entre Noël et Pâques, au début du Temps Ordinaire de notre année liturgique – c’est à dire le temps de la vie quotidienne dans lequel se vit la fidélité au long des jours –, la parole de Jean-Baptiste nous fortifie dans notre désir de faire au Christ toute la place qui lui revient pour qu’il transforme nos existences et nous renouvelle intérieurement. Il nous donne d’avoir part à la joie qui est celle de « l’ami de l’époux » (Jn 3, 29).

   Cela se réalise si nous nous laissons guider par l’Esprit du Seigneur, l’Esprit de Pentecôte, qui fait de ceux qui le reçoivent des « témoins ». Il suffit que nous laissions l’Esprit agir en nos cœurs, l’Esprit qui nous a été donné au baptême. Nous pouvons alors, à l’imitation de Jean-Baptiste, reconnaître Jésus présent dans notre vie et être témoins de l’espérance qu’il apporte à notre humanité. Amen.

 

Homélie du 4ème Dimanche du TO (A)

Mt 5, 1-12a
 En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait.Il disait :  
  « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.
    Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
    Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
    Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
    Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
    Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
    Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
    Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.
    Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »


   Ne pourrait-on pas parler, au sujet de cet évangile, de la Pentecôte de Jean-Baptiste ? Nous réalisons, bien sûr, qu’avec ces paroles du Précurseur, nous avons affaire à l’événement du baptême de Jésus. Jean-Baptiste se trouve encore sur les bords du Jourdain. Il vient de recevoir les envoyés des autorités religieuses de Jérusalem, et il leur a expliqué, pour répondre à leur enquête, qu’il n’était pas le Christ, ni Élie, ni le prophète attendu pour la plénitude des temps. Il voit maintenant Jésus venir vers lui, et il déclare à son propos : « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Il ajoute une parole un peu énigmatique, mais qui manifeste clairement la grandeur de la personne qui s’approche et à qui il rend hommage : «  C’est de lui que j’ai dit : l’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était ». Plus encore : cet homme, qui reste un inconnu pour ses contemporains, est celui qui a été la raison de la mission que, lui, Jean-Baptiste, accomplit depuis plusieurs mois : « Si je suis venu baptiser dans l’eau, poursuit-il, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël ». Les personnes présentes, qui entendent ces paroles, apprennent de la sorte que leur attention doit se porter désormais sur celui qui arrive et dont la mission unique va maintenant se révéler.

  Si Jean-Baptiste peut parler de la sorte, c’est qu’il a lui-même bénéficié d’une révélation particulière au moment du baptême de Jésus. En effet, il explique encore : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui ». Cette manifestation extérieure était un signe venant de Dieu, dont le sens lui avait été expliqué auparavant. Jean-Baptiste déclare à ce propos : « Celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : “Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint” ». Fort de cette explication, Jean-Baptiste a pu identifier celui que Dieu envoyait pour libérer l’humanité de ses péchés. Jean tire la conclusion de tous ces éléments en déclarant de façon solennelle : « Moi, j’ai vu et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu ».

   Si Jean-Baptiste a pu reconnaître qui est véritablement Jésus à l’occasion de son baptême, c’est parce que l’Esprit Saint s’est manifesté à ce moment-là et lui a permis de réaliser quelle mission Jésus était venu accomplir. L’Esprit de Dieu l’a conduit « dans la vérité toute entière » (Jn 16,13) et a fait de lui un témoin. Jean-Baptiste utilise précisément le verbe « témoigner » pour qualifier sa parole sur Jésus de même que l’évangéliste Jean parle de « témoignage » pour introduire sa présentation de l’événement. Ce sont également des « témoins » de Jésus que sont devenus les disciples au jour de la Pentecôte grâce au don de l’Esprit Saint qui leur a été fait, venant sur eux pour qu’ils soient « témoins […] jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).

  Nous mesurons la force de ce témoignage de Jean-Baptiste concernant le Seigneur dans l’évangile de ce jour. Le mystère de Jésus est dévoilé. Il est « l’agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde ». Le témoignage de Jean-Baptiste permet de comprendre tout ce qui sera présenté dans la suite du quatrième évangile. Il prépare les lecteurs à accueillir Jésus comme le Sauveur du monde (cf. Jn 4, 42).

   Ce récit, que la liturgie nous offre en ce dimanche, nous aide à ouvrir notre cœur et notre esprit à la personne  de Jésus qui nous libère de nos servitudes et nous ouvre le chemin vers un monde nouveau. Entre Noël et Pâques, au début du Temps Ordinaire de notre année liturgique – c’est à dire le temps de la vie quotidienne dans lequel se vit la fidélité au long des jours –, la parole de Jean-Baptiste nous fortifie dans notre désir de faire au Christ toute la place qui lui revient pour qu’il transforme nos existences et nous renouvelle intérieurement. Il nous donne d’avoir part à la joie qui est celle de « l’ami de l’époux » (Jn 3, 29).

  Cela se réalise si nous nous laissons guider par l’Esprit du Seigneur, l’Esprit de Pentecôte, qui fait de ceux qui le reçoivent des « témoins ». Il suffit que nous laissions l’Esprit agir en nos cœurs, l’Esprit qui nous a été donné au baptême. Nous pouvons alors, à l’imitation de Jean-Baptiste, reconnaître Jésus présent dans notre vie et être témoins de l’espérance qu’il apporte à notre humanité. Amen.

Homélie pour le Saint Jour de Noël (A)

Jn 1, 1-18
  Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu,
et le Verbe était Dieu.Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. 
    Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière. 
    Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu. Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père
comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.
    Jean le Baptiste lui rend témoignage en proclamant :« C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. » Tous, nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce ; car la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.
    Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître.

  Le prologue de l’évangile de Jean, que la liturgie a choisi pour la messe du jour de Noël, nous offre une grande méditation sur le projet de Dieu à l’égard de notre humanité. Dans ce cadre, la personne de Jésus occupe une place privilégiée, et c’est cela qui explique le choix qui a été fait, la fête de Noël étant la fête par excellence de l’incarnation.

  Parmi les énoncés les plus importants de cette belle préface du quatrième évangile, nous avons cette déclaration au sujet du Seigneur, contemplé comme la « Lumière du monde » : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom ».

   Le langage est, à sa façon, paradoxal. D’un côté, l’auteur sacré explique que l’envoyé de Dieu n’a pas été reçu ; d’un autre côté, il déclare que ceux qui l’ont reçu ont été gratifiés d’un don exceptionnel de la part de Dieu, à savoir de « pouvoir devenir enfants de Dieu », moyennant la foi.

   Cette présentation de la réalité se reflète dans la tradition évangélique.  Matthieu et Luc nous racontent, chacun à sa façon, comment l’annonce de la naissance de l’enfant de Bethléem a suscité émoi et crainte chez Hérode, roi de Judée (Mt 2, 1–4), mais en même temps joie et enthousiasme chez les bergers gardant leurs troupeaux dans la région de Bethléem (Lc 2, 8–20) comme plus tard conviction et détermination chez les mages venus d’Orient (Mt 2, 1–12). Ce double aspect fait, en quelque sorte, partie du destin de celui qui est venu révéler à notre monde l’amour infini de Dieu pour tous les hommes (cf. 1 Jn 4, 9–10). Un certain nombre l’ont rejeté avec de la haine au fond du cœur ; beaucoup d’autres l’ont accueilli comme l’envoyé de Dieu qui apporte avec lui des paroles d’espérance (Jn 7, 46) et inaugure, par sa présence, un monde nouveau (2 Co 5, 17 / Ap 21, 1–7 ; cf. Lc 22, 20 // 1 Co 11, 25). La foi ouvre le cœur et permet de reconnaître celui qui est véritablement le Sauveur du monde et est source de joie pour toutes les personnes qui savent l’accueillir (Lc 2, 10–11), parce qu’elles ont une âme de pauvre (Mt 5, 3) et ont su bannir de leur esprit toute pensée hautaine (Lc 1, 51–53).

   Le vieillard Syméon, homme rempli de sagesse, avait averti les parents de Jésus lors de la présentation au Temple. Le nouveau-né sera « un signe de contradiction » pour notre humanité (Lc 2, 34). Les hommes se départageront à son sujet, les uns le rejetant comme un imposteur (Jn 9, 16.24.28–29), les autres le reconnaissant comme celui dont les signes révèlent la présence de Dieu (Jn 9, 30–33).

   La révélation, qui nous est offerte par les évangiles concernant la personne de Jésus, s’est vérifiée tout au long des siècles et manifeste aujourd’hui encore sa pertinence. Certains veulent nier l’histoire et le retentissement  qu’a connu la venue de Jésus parmi nous ; d’autres le reconnaissent comme le Messie, l’envoyé de Dieu, le Sauveur du monde. Tel est le fruit de la foi, cette foi, qui nous anime intérieurement avec tous les chrétiens répartis partout dans l’univers. Jésus, la « Lumière du monde » éclaire chacune de nos vies. Sa parole et son message balisent notre route, et l’exemple qu’il nous a laissé — un amour qui va « jusqu’au bout » (Jn 13, 1) — nous motive dans notre engagement de croyants. À notre tour, nous devons aimer, parce que la foi nous donne de reconnaître celui qui nous a aimés le premier et nous montre la voie pour aimer comme il a aimé (Jn 13, 34–35 / 1 Jn 4, 11–12).

Fêter Noël, célébrer la naissance de Jésus, c’est faire mémoire de tout cela, commémorer une histoire qui a commencé il y a bien des siècles et qui a trouvé son achèvement avec la venue du Seigneur parmi nous, venue qui connaîtra son point culminant dans les événements de Pâques. La célébration de ce jour remplit note cœur de joie et nous établit dans la confiance. La « Lumière du monde », que nous avons reconnue dans la personne de Jésus, éclaire chacune de nos existences et lui donne un sens. Nous sommes bénéficiaires de l’amour de Dieu qui a pris un visage concret dans l’enfant de Bethléem.

  En même temps, nous comprenons que Dieu nous a confié une grande responsabilité. Il a fait de nous des partenaires. Par la foi en Jésus, nous sommes devenus « enfants de Dieu », comme nous le rappelle l’évangile de ce jour, autrement dit, membres de la famille de Dieu. Savons-nous être témoins de cette appartenance privilégiée ? Le mystère de l’incarnation va jusque-là. On pourrait presque dire que Dieu a lié son sort dans notre monde avec nous, ses enfants d’adoption par la foi. Agissons-nous de façon telle que les hommes et les femmes de notre temps puissent reconnaître la présence de Dieu dans nos vies et trouvent de la sorte le chemin vers lui ?

  En célébrant la naissance de Jésus en cette fête de Noël dans la joie et l’action de grâce, nous entendons aussi cet appel : “Sois ‘lumière du monde’ pour tes frères et sœurs en humanité (Mt 5, 14), parce que la ‘Lumière du monde’ par excellence, le Seigneur Jésus (Jn 8, 12 – cf. 3, 19–21 ; 9, 5 ; 12, 35–36), est venu parmi nous et transfigure la vie de ceux et celles qui mettent en lui leur foi”. Amen.

 P. François Fraizy

Homélie du 1er Janvier A

Lc 2, 16-21
  En ce temps-là, les bergers se hâtèrent d’aller à Bethléem, et ils découvrirent  Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire. Après avoir vu,ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant. Et tous ceux qui entendirent s’étonnaient de ce que leur racontaient les bergers. Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur.
  Les bergers repartirent ; ils glorifiaient et louaient Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, selon ce qui leur avait été annoncé.
Quand fut arrivé le huitième jour, celui de la circoncision, l’enfant reçut le nom de Jésus, le nom que l’ange lui avait donné avant sa conception. 

    L’évangile de ce dimanche nous invite à nous rendre à nouveau à la crèche. Nous y allons avec les bergers de Bethléem et nous nous laissons émerveiller, comme eux, par ce qui est rendu visible et par ce qui est annoncé là.

    Notre regard porte d’abord sur la Sainte Famille. Luc nous décrit le zèle des bergers pour se rendre à la ville de David et découvrir celui dont la venue au monde  vient de leur être révélée : « Ils partirent en se hâtant, et ils trouvèrent Marie et Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire », déclare-t-il. Marie est nommée la première, et c’est normal qu’elle soit mise à l’honneur, parce qu’elle vient d’être mère. Elle fera l’admiration des visiteurs de ce jour et, par la suite, de tous les lecteurs de l’évangile à travers les temps et l’histoire. Joseph est pleinement solidaire. Il assume avec discrétion et détermination tout à la fois la mission qui lui a été confiée, comme nous l’a enseigné l’évangile du quatrième dimanche de l’Avent (Mt 1, 20–21). Les deux parents sont unis pour veiller sur l’enfant, qui est mentionné en dernier lieu, comme le point culminant et l’achèvement de cette première séquence rapportant cette visite des bergers.

   Ceux-ci sont porteurs d’une révélation, puisque l’ange du Seigneur, qui leur est apparu, leur a expliqué qui est véritablement l’enfant, pauvre et connaissant la précarité pour ce qui est des conditions matérielles concrètes, mais porteur des plus grandes promesses en ce qui concerne son être profond et la mission qui sera la sienne : « Aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David », proclamait l’envoyé de Dieu (Lc 2, 11). Ce message, ils le partagent maintenant, pour la plus grande joie et l’enthousiasme de ceux qui le reçoivent avec étonnement, même si toute la portée et le retentissement des paroles qui leur furent dites à ce moment-là n’ont peut-être pas été perçus immédiatement dans toute leur profondeur. Mais les auditeurs que nous sommes, riches de la totalité de la révélation et de l’approfondissement qui s’est fait au cours des siècles, percevons bien la densité de leur témoignage.

   Telle était, en tout cas, la réaction de Marie, qui, depuis le début, savait bien la grandeur et le caractère unique de l’événement qui se préparait. L’évangéliste Luc nous dévoile, à cette occasion, son attitude intérieure de contemplation de l’œuvre de Dieu à travers elle. « Quant à Marie, explique-t-il, elle retenait tous ces événements – on pourrait encore traduire : “toutes ces paroles” –, les méditant dans son cœur ». Marie, modèle de la femme croyante, qui a été totalement disponible à la volonté de Dieu (Lc 1, 38) et qui interprète à la lumière de la foi les événements qui la touchent au plus haut degré, comme cela sera encore mentionné à l’occasion de la visite de la Sainte Famille à Jérusalem, lorsque Jésus aura douze ans (Lc 2, 51).

    ’évangile, que l’Église nous offre aujourd’hui, se termine par l’évocation du « huitième jour », jour de la circoncision de l’enfant selon la tradition juive, jour aussi qui sera celui du don du nom, « Jésus », avec le rappel que ce nom est d’origine divine, puisque que c’est celui que l’ange Gabriel avait indiqué à Marie lors de l’Annonciation (Lc 1, 31) et qui avait été révélé aussi à Joseph par le messager divin venu lui annoncer la mission qui serait la sienne auprès de l’enfant que Marie attendait (Mt 1, 21).

    Les deux dimanches qui encadrent cette année la fête de Noël, mettent ainsi en valeur le nom de « Jésus ». Ce nom de « Jésus, « Dieu sauve » dans la langue des Hébreux, nous permet de comprendre la qualification de Marie en ce jour : “Marie, Mère de Dieu”, parce que mère du « Fils de Dieu » (Lc 1, 34), le « Sauveur » promis par Dieu depuis les temps anciens par la bouche des prophètes (Lc 1, 68–75 ; cf. 1, 54–55). Le projet salvifique de Dieu pour notre humanité a trouvé son aboutissement, parce que cette fille d’Israël a été pleinement disponible pour accueillir en son sein et donner au monde celui qui réconciliera l’humanité avec son créateur et inaugurera de la sorte un monde nouveau (cf. 2 Co 5, 17–18).

   La mission historique de Marie continue d’une autre manière dans le temps de l’Église. Marie est celle qui conduit les disciples à Jésus. « Faites ce qu’il vous dira », dira-t-elle à Cana (Jn 2, 5). En même temps qu’elle nous donne le Sauveur, elle nous invite à être des auditeurs actifs de sa Parole qui ouvre les chemins du Royaume des cieux.

   Nous comprenons de la sorte la place privilégiée que tient Marie dans la vie des croyants, dans le cœur de toutes les personnes qui sont devenues disciples de Jésus et qui mettent en lui leur espérance. Nous comprenons de cette manière pourquoi nous aimons la prier et que, ce faisant, nous grandissons dans le Royaume de Dieu. Le compagnonnage avec Marie dans notre prière nous permet d’accueillir le salut que le Seigneur veut nous donner pour notre quotidien. Dans la foi, nous nous tournons vers lui pour recevoir de sa part les biens qui renouvellent chacune de nos existences. Marie nous montre le chemin vers lui et nous accompagne sur notre route. Aux moments de joie comme aux heures d’épreuves, sa présence nous apporte force et réconfort, joie et bonheur, tout simplement parce qu’elle est la « Mère de Dieu ». Amen.

Homélie pour le 4ème Dimanche de l’Avent (A)

Mt 1, 18-24 
  Voici comment fut engendré Jésus Christ : Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret. Comme il avait formé ce projet, voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit :
« Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils,et tu lui donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
    Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils ; on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ». 
    Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit :
il prit chez lui son épouse.

 On donne assez souvent à cette scène de l’évangile de Matthieu le nom “d’annonce faite à Joseph” comme nous parlons de “l’annonce faite à Marie” dans l’évangile de Luc pour qualifier la visite de l’ange Gabriel à Marie dans le but lui faire part du projet de Dieu à son égard pour qu’elle soit la mère du Sauveur. Cette qualification se justifie bien. L’évangéliste nous transmet, en effet, le message que l’ange adresse à Joseph concernant la conduite qu’il devra tenir dans un proche avenir. Pour que cela soit pleinement compréhensible, Matthieu décrit la situation dans laquelle se trouve Joseph. Le projet de mariage avec Marie est bien avancé. On peut parler de promesses fermes à ce sujet. Joseph est surement enthousiaste à la pensée de construire son avenir avec Marie. Encore un peu de temps, et les choses trouveront leur pleine réalisation.

   Tel était la perspective qui se présentait à lui jusqu’au jour où il découvrit que Marie attendait un enfant. Cette réalité transforme fondamentalement son projet matrimonial. Marie ne peut plus être celle avec qui il pensait fonder son foyer. La rupture  devient inévitable. Homme de cœur et de respect tout à la fois, Joseph se résout à faire les choses dans la discrétion. C’est sans bruit, secrètement qu’il mettra fin au projet qui avait pourtant mûri dans les meilleures conditions. Sa décision est prise. Marie ne peut plus rester, estime-t-il, celle qui sera la compagne de sa vie.

            C’est à ce moment-là qu’il reçoit un message de la part de Dieu, un message qui lui est transmis en songe, comme cela se produisait autrefois chez les patriarches, dont le livre de la Genèse nous rapporte l’histoire (Gn 20, 3.6 ; 28, 12–15 ; 31, 11.24 ; cf. 37, 5–11). L’ange du Seigneur lui apparaît selon ce mode de communication et lui révèle la réalité des événements qui bouscule son projet. « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse », lui déclare l’ange. L’invitation pressante, qui lui est adressée, n’est pas gratuite. L’ange donne à Joseph la raison de cette recommandation. Le langage est proche de celui que nous connaissons dans le récit de l’annonce faite à Marie : « Ne crains pas ». Le messager divin comprend la réaction de Joseph, mais il l’invite à la dépasser en portant à sa connaissance la nature des faits.

   L’appel à poursuivre le projet matrimonial est assorti d’un fondement. L’ange précise en effet : « Car l’enfant qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint ». La parole de l’ange se fait encore plus explicite au sujet de Marie et de l’enfant qu’elle porte en son sein. « Elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus », ajoute-t-il. L’ange, de la sorte, ne fait pas que donner une information, pour que Joseph soit rassuré au sujet de celle qu’il aime et avec laquelle il voulait fonder une famille. En même temps qu’il explique, le messager divin donne une mission à Joseph. Il ne lui demande pas seulement d’acquiescer à ce qui se passe ; il l’associe à ce qui le dépasse. Bien que l’enfant, qui va naître, n’est pas de lui selon la chair, Dieu propose à Joseph une mission de père. En donnant le nom à l’enfant, il assurera une paternité légale et participera ainsi, d’une façon privilégiée, au projet de Dieu sur Marie, qui lui est dévoilé, et plus encore au le projet du Seigneur concernant l’enfant. Si celui-ci doit recevoir le nom de Jésus de la part de Joseph – lui qui deviendra son père aux yeux des hommes –, c’est parce que cet enfant aura une mission particulière à accomplir, mission qui est inscrite dans son nom, comme souvent dans la tradition biblique (Gn 17, 5 ; 27, 36 ; 29, 31–35 ; 30, 6–24 ; Is 7, 14 ; Os 1, 6–9). Le message de l’ange va jusque-là. Non seulement il donne à Joseph le sens des événements ; il lui révèle encore la mission que Dieu à prévue pour celui qui va naître : « Car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés », annonce-t-il. Le nom de l’enfant est ainsi expliqué. Jésus, Yéshoua en hébreu, signifie précisément « Dieu sauve ». La révélation est ainsi complète. Joseph peut comprendre ce qui se passe pour Marie ; il peut comprendre qui sera l’enfant qu’elle porte en elle, ce que celui-ci accomplira dans notre monde ; il peut comprendre en même temps la mission qui lui est confiée, à lui Joseph, en faisant sien le projet de Dieu qui bouleverse ses propres plans humains.

   La conclusion de récit nous montre comment Joseph donna son consentement à l’appel que le Seigneur lui a adressé grâce à la parole communiquée en songe par le messager divin. « Il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit », note l’évangéliste Matthieu, comme l’évangéliste Luc nous rapporte la parole de Marie au terme du récit de l’annonciation : « Qu’il m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38).

            Cette scène de l’évangile peut bien être nommée “l’annonce à Joseph”. On pourrait encore dire qu’elle représente, à sa manière, la vocation de Joseph, puisque c’est dans ce cadre qu’il reçoit sa mission, celle de donner son nom à l’enfant avec tout ce que cela représente comme responsabilisé dans le contexte de la société juive du temps.

    Si nous approfondissons encore un peu le contenu de cette scène, nous observons que tout ce qui nous est dit de Joseph est en lien étroit avec l’enfant qui va naître. C’est la découverte de sa conception par Joseph qui marque le départ du récit ; c’est l’intention de rompre de la part de Joseph  en raison de cette découverte qui amène l’intervention de l’ange ; c’est l’origine et la mission de l’enfant qui sont l’objet de la révélation que l’ange communique à Joseph ; c’est la charge, confiée à Joseph au sujet de l’enfant, qui définit la vocation de Joseph. En définitive, cette scène de l’évangile, qui nous dévoile la mission confiée à Joseph, est encore plus fondamentalement la scène révélant qui est l’enfant qui va naître, celui que Dieu envoie auprès des hommes pour leur apporter le salut. Son nom sera Jésus, Yéshoua, « Dieu sauve ». Ce nom apparaît trois fois dans cet évangile, précisément aux endroits clés de la narration. C’est le premier et le dernier mot du récit, et par ailleurs, il se trouve au point culminant du message adressé à Joseph par l’ange : « Tu lui donneras le nom de Jésus », avec cette explicitation : « Car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ». Par son attitude aux différents moments de la scène, Joseph, l’homme juste par excellence, nous permet de découvrir qui est profondément Jésus avant même qu’il soit né. Telle est la richesse de “l’annonce à Joseph”. Elle nous conduit à Jésus, accomplissement des promesses faites aux Pères dans la foi et annonce d’un monde nouveau.

     En recevant cet évangile en ce quatrième dimanche de l’Avent, nous sommes invités à contempler l’enfant qui va naître dans sa mission de Rédempteur et de Sauveur. Dans la foi, nous savons qu’il vient nous visiter. Comme nous y invitait Jean-Baptiste les dimanches précédents, nous voulons avoir un cœur bien disposé pour célébrer sa venue parmi nous. Avec Marie et Joseph, nous voulons l’accueillir comme il convient, car il transforme notre monde  par sa présence en nous manifestant la bienveillance de Dieu pour toute notre humanité, afin que nous la rendions visible aux hommes de notre temps. Amen.

 P. François Fraizy

Homélie pour le 3ème Dimanche de l’Avent (A)

Mt 11, 2-11 
  En ce temps-là,Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux,  lui demanda : « Es-tu celui qui doit venir,ou devons-nous en attendre un autre ? »
    Jésus leur répondit : « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! » 
    Tandis que les envoyés de Jean s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? un roseau agité par le vent ? Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ? un homme habillé de façon raffinée ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois. Alors, qu’êtes-vous allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète.
    C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi. Amen, je vous le dis :
Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. »

   Nous le percevons immédiatement : la personne de Jean-Baptiste occupe une place privilégiée dans cet évangile. La scène débute par l’interrogation que le prophète des bords du Jourdain se pose au sujet de Jésus. Il a entendu parler des œuvres que le Seigneur accomplit et il envoie du fond de sa prison quelques-uns de ses disciples pour en savoir plus. La question qu’il pose est très directe et va à l’essentiel : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? ».

      En disant cela, Jean-Baptiste révèle l’attente profonde qui habite son cœur. Il sait que Dieu a promis un Sauveur dans un avenir proche. Sa prédication était toute orientée dans cette perspective, et il s’efforçait de convaincre ses contemporains de changer de vie pour qu’ils soient prêts à reconnaître et à accueillir le Sauveur quand il se manifesterait. Ce qu’il entend dire maintenant au sujet de Jésus éveille en lui la curiosité. Plus que cela : il a une perception personnelle qui lui fait pressentir que les promesses faites par Dieu pourraient bien trouver leur réalisation dans la personne de Jésus. Si cela n’est pas encore une conviction ferme, c’est plus qu’une présomption forte. Il veut alors en avoir le cœur net. Les disciples qu’il envoie auprès de Jésus sont chargés de faire la vérité.

      La réponse du Seigneur est significative. Il ne répond pas simplement par « oui » ou par « non ». Il décrit ce qui se passe, en se référant aux réalités qui se manifestent présentement. L’énumération est claire : « Les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle ». On pourrait penser : “Jésus ne répond pas à la question qui lui était posée et qui concernait sa personne. Il se contente de décrire les événements qui se réalisent et qui réjouissent ses contemporains”. Mais en fait, cette présentation des choses est plus qu’un état des faits. Les termes employés sont ceux que le prophète Isaïe avait utilisés pour présenter les signes de l’ère messianique. Les guérisons dont Jean-Baptiste a entendu parler, les retours à la vie qui se manifestent, le message nouveau qui est proclamé dans les villes et les villages, tout cela révèle que la plénitude des temps est arrivée. L’homme qui est incarcéré à cause de son franc-parler et de son refus des compromissions peut comprendre. Sa culture biblique lui permet de déchiffrer la description que Jésus lui propose comme réponse. Au-delà de la première apparence, le message que le Seigneur lui adresse est très explicite. Mais il ne  s’impose pas de façon contraignante. Il demande à être reçu, au sens profond du terme, c’est à dire interprété, en d’autres mots, accueilli dans la foi. Jésus fournit toutes les données pour qu’on puisse comprendre, mais la conclusion reste à la charge de l’auditeur, en l’occurrence ici, de Jean-Baptiste.

      Cette démarche de Jean-Baptiste à l’égard de Jésus amène alors le Seigneur à  expliquer aux foules qui est véritablement celui qui remuait les populations jusqu’à présent et qui a été emprisonné à cause de la fermeté et de la justesse de sa prédication. Jésus invite les gens à s’interroger sur ce qui motivait beaucoup de personnes à venir écouter cet homme aux allures un peu étranges. « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? , demande-t-il, […], qu’êtes-vous allés voir ? ». À trois reprises, le Seigneur pose cette question aux personnes qui se trouvent près de lui. Cette insistance de sa part met en valeur le rayonnement que Jean-Baptiste avait dans toute la région, puisqu’on venait nombreux pour écouter sa parole et se faire baptiser par lui dans les eaux de Jourdain. Les trois questions marquent une progression dans le questionnement. Les deux premières possibilités qui pourraient venir à l’esprit s’avèrent inadéquates. La vraie réponse arrive en troisième position : « Un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète ». La réponse et maintenant donnée. Mais Jésus ne s’arrête pas là. Il prend soin de donner une explication, qui permettra de connaître qui est véritablement celui qui a suscité l’enthousiasme des foules dans la période récente. Il précise en effet : « C’est de lui qu’il est écrit : “Voici que j’envoie mon messager en avant de toi pour préparer le chemin devant toi” ». Chose remarquable : Jésus cite l’Écriture, en l’occurrence une parole du prophète Malachie, pour dévoiler qui est véritablement Jean-Baptiste. La personnalité et la mission de celui que l’on appelle le Précurseur est ainsi mise en pleine lumière : il est l’envoyé de Dieu pour accomplir une mission de grande valeur quand les temps seront accomplis.

    Cette évangile nous permet de la sorte d’aller plus loin dans la compréhension des événements qui se sont produits à ce moment-là. Si Jean-Baptiste tient une place de choix dans cette scène, il n’est pas cependant la figure centrale. Tout ce qui nous est présenté là a pour but, en définitive, de nous révéler que Jésus est le Messie promis et attendu. Avec cette clé de lecture, nous pouvons contempler avec un regard nouveau ce qui est décrit ici par l’évangéliste Matthieu. La réponse de Jésus à la question de Jean-Baptiste – une réponse qui emprunte sa formulation au prophète Isaïe – est de type autobiographique. En écoutant cette réponse, toute une série de scènes de l’évangile défile dans notre mémoire, nous rappelant bon nombre de signes que Jésus a accomplis (aveugles : Mc 8, 22–26 ; 10, 46–52 // ; Mt 9, 27–31 ; 12, 22–23 ; Jn 9, 1–38 — boiteux : Mc 2, 3–12 // ; Jn 5, 5–9 ; lépreux : Mc 1, 40–45 // ; Lc 17, 12–19 — morts : Mc 4, 35–42 // : Lc 7, 11–17 ; Jn 11, 11–45 — pauvres évangélisés : Lc 4, 16–21 ; 4, 42–43 ; 8, 1). C’est sur son œuvre que notre regard est, en fait, focalisé. Il en va de même lorsque le Seigneur indique qui est véritablement Jean-Baptiste. Si la citation de prophète Malachie évoque bien la mission de celui qui prépare le chemin, l’attention porte, en définitive, essentiellement sur celui dont la venue est annoncée.

   Le personnage central de l’évangile de ce dimanche, c’est Jésus. Jean-Baptiste est là pour orienter l’attention, le regard et le cœur vers celui qui vient après lui. Ce que Jean-Baptiste a réalisé durant son ministère de baptiseur sur les bords du Jourdain, il l’accomplit encore maintenant, alors qu’il est dépossédé de tout pouvoir au plan humain. Du fond de sa prison, il œuvre encore comme Précurseur.

    C’est pour cela que Jean-Baptiste est une figure de première importance durant le temps de l’Avent. Ces semaines nous sont offertes pour que nous ouvrions nos pensées, nos actes et notre cœur au Seigneur Jésus, l’unique Sauveur, dans une démarche de foi, d’obéissance à l’évangile et de renouvellement de notre esprit. Aujourd’hui comme autrefois, Jean-Baptiste est un guide sûr : il nous montre le Sauveur et nous invite à lui faire toute la place dans notre vie, de sorte que celle-ci soit transfigurée par sa présence. Amen.

 P. François Fraizy

Homélie pour le 2ème Dimanche de l’Avent (A)

Mt 3, 1-12
   En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
  Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe :
Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. 
   Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau,et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés.
  Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens se présenter à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. 
    Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »

   Jean-Baptiste est la figure centrale de l’évangile de ce dimanche, ou plus exactement, c’est sa prédication qui nous est proposée pour guider notre route à l’étape où nous nous trouvons durant ce temps de l’Avent. Son langage est clair, sans détour. Il est marqué par une certaine radicalité, mais celle-ci n’est pas de la dureté ; elle est tout entière orientée vers la réalisation du Royaume des cieux avec tout ce que cela implique de rénovation intérieure pour les croyants.

   D’une certaine manière, tout est contenu dans les premières paroles que l’évangile nous rapporte : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche », proclame Jean-Baptiste. Nous avons là un appel, une exhortation : « Convertissez-vous », et son fondement : « Car le Royaume des cieux est tout proche ». La suite de son message donnera des illustrations pour toucher le cœur de ses contemporains en ayant recours à un langage symbolique, mais il s’agit en permanence d’un appel à la conversion.

   Ce mot de « conversion », de metanoia, reviendra d’ailleurs à deux reprises dans la suite de l’exhortation. « Produisez donc un fruit digne de la conversion », lance Jean-Baptiste à l’adresse des Pharisiens et des Sadducéens venus à sa rencontre. Et par la suite, quand il expliquera sa pratique, il déclarera : « Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion ».

   Telle est la mission de Jean-Baptiste ; telle est son action ; telle est son originalité. La description de son vêtement, de sa nourriture, de son mode de vie pourrait nous amener à le contempler principalement sous l’angle de l’étrangeté, d’une manière de se comporter qui est inattendue et qui surprend par sa pauvreté et son dénuement. Mais en fait, cette manière d’être était de l’ordre du signe pour focaliser l’attention sur une autre réalité.

   Jean-Baptiste attirait les foules, comme nous le rappelle l’évangile. « Jérusalem,  toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, nous explique Matthieu, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés ». Ce rappel historique nous permet de bien comprendre ce qui s’est passé à ce moment-là. Comme son nom l’indique, Jean était un baptiseur, quelqu’un qui accomplissait un rite de purification dans les eaux du Jourdain pour toutes les personnes qui venaient à lui pour écouter sa parole de feu, se laisser purifier par elle et accomplir en conséquence, sous sa conduite, un rite de purification, un « baptême de conversion », comme le qualifie l’évangile. Jean-Baptiste n’est donc pas tant un homme qui a une conduite inhabituelle, mais davantage le prédicateur qui appelle à la conversion et qui offre un rite de purification pour que la conversion prenne toute sa dimension dans la vie des nombreuses personnes désireuses d’une vie nouvelle, qui prenaient les chemins du désert pour se mettre à son écoute et engager une démarche de renouvellement intérieur, autrement dit, de conversion.

   Ce mot de « conversion » est ainsi inséparable de l’image que nous devons avoir de Jean-Baptiste. Le prophète des rives du Jourdain est celui qui invite instamment ses contemporains soucieux d’une vie plus droite, et donc plus heureuse, à faire les réajustements qui s’imposent pour être en phase avec le temps présent. En effet, quand il décrit la mission qu’il accomplit, Jean-Baptiste oriente le regard vers quelqu’un que les gens ne connaissent pas encore, mais qui est, en fait, la raison profonde de son agir. « Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion, explique-t-il. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi […]. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu ». Jean-Baptiste appelle à la conversion pour que les hommes de son temps puissent avoir un cœur vraiment libre quand Jésus se manifestera à eux.

    La prédication de Jean-Baptiste n’appartient pas qu’au passé. Si l’Église nous propose de faire mémoire du Précurseur chaque année durant le temps de l’Avent, c’est pour nous aider dans notre démarche de foi durant ces semaines qui nous sont offertes, afin que mesurions toujours davantage la portée de la venue de Jésus parmi nous – ce que nous célébrerons à Noël –, et que nous ouvrions notre cœur à une démarche de conversion, de sorte que la célébration de la naissance de Jésus soit, de notre part, l’occasion d’un renouvellement spirituel. Nous avons, bien sûr, la foi ; nous sommes attachés au Seigneur Jésus. Mais à certaines heures ou à certaines étapes de notre vie, nous sommes peut-être enclins à ne plus tellement mettre au centre de notre existence la nouveauté de l’évangile, pris que nous sommes par la routine, l’habitude ou des préoccupations de toutes sortes. Le temps de l’Avent, au début de chaque année liturgique, est un temps de grâce, qui nous invite à nous engager dans une attitude de renouvellement intérieur, de sorte que nous puissions bénéficier pleinement des biens de la foi. Dans ce contexte, la prédication de Jean-Baptiste nous revigore, nous invitant de façon pressante à nous délester de ce qui nous entrave pour laisser la place au ferment de l’évangile, qui transforme le monde et fait grandir le Royaume des cieux.

   Tel est bien le sens de ce beau temps de l’Avent que l’Église nous offre chaque année pour nous préparer à célébrer la venue du Sauveur parmi nous. Le rappel des paroles de Jean-Baptiste est alors tout à la fois un stimulant et une bénédiction. Amen.

 P. François Fraizy

Homélie pour le 1er Dimanche de l’Avent (A)

Mt 24, 37-44
   En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ;  les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée.
   Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »

   Jésus s’exprime à deux reprises sur le mode impératif dans cet évangile pour indiquer à ses disciples la conduite qu’ils doivent adopter : « Veillez donc, déclare-t-il tout d’abord, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra » ; et il conclut en disant : « Tenez-vous donc prêts, car c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ».

    Ces deux recommandations s’appuient sur deux images très expressives, qui ont de quoi mobiliser le cœur et les énergies de ceux qui marchent à la suite du Seigneur. L’image de la veille se réfère à une expérience que nous connaissons tous et qui traduit bien les liens profonds qui existent au sein d’une famille ou entre amis. Quand quelqu’un est parti en voyage, on attend son retour, et cette attente n’est pas un temps vide ; c’est un temps habité par la présence de la personne que l’on aime. On se réjouit à la pensée des retrouvailles ; on se demande comment faire plaisir à celui ou à celle qui sera bientôt à nouveau parmi les siens. L’absence physique est compensée par la présence aimante dans le cœur. L’amour pour cette personne colore les pensées et anticipe déjà la joie qui brillera lors de la rencontre.

   Jésus a évoqué à plusieurs reprises cette expérience forte de la vie humaine, et l’image de la lampe allumée, qu’il a présentée une autre fois, fait bien pressentir l’intensité de ce qui se vit au plan spirituel dans de telles circonstances (Lc 12, 35–38). Cette lumière, qui danse au rythme des vacillements de la flamme, exprime la joie, enracinée dans l’amour, qui habite le cœur de la personne dans l’attente de l’être aimé.

    Telle est l’expérience de la foi. Jésus n’est pas visible parmi nous ; mais sa présence emplit notre cœur. Sans le voir, nous l’aimons, comme l’explique magnifiquement l’apôtre Pierre dans sa lettre aux chrétiens d’Asie Mineure (1 P 1, 8). L’amour que nous lui portons illumine notre quotidien et lui donne toute sa consistance. Nous l’aimons et nous sommes aimés de lui, et cet amour a une force transfigurante. Les réalités de la vie quotidienne reçoivent alors une autre dimension. Rien n’est banal ; tout est imprégné d’un amour qui vient de l’au-delà et qui donne force et courage pour vivre pleinement l’aujourd’hui qui nous est donné. « Veillez », dit Jésus. Cet appel nous aide à vivre intensément la relation qui nous unit à lui.

   « Tenez-vous prêts » dit aussi le Seigneur. L’image sous-jacente à ce deuxième appel, est celle du serviteur. Celui-ci se tient en tenue de service (Lc 12, 35 / Mt 24, 45–47)). La mission qui lui est confiée n’est pas une servitude. C’est une participation au projet de son maître, et de ce fait, le service reçoit toute sa dignité. La conception servile, qui a cours dans le monde, est brisée, car le Seigneur fait des serviteurs ses amis (cf. Jn 15, 12–17). Jésus, qui est le Serviteur par excellence, associe à son service ses disciples. Il leur demande d’être serviteurs à leur tour, afin que les témoins de leur agir puissent voir dans leur propre engagement le visage de leur maître (cf. Mt 5, 13–16).

  Cette parole de Jésus est également tonifiante pour nous. En nous tenant prêts, en gardant la  tenue de service, nous sommes profondément unis à lui. Nous révélons, d’une certaine manière, sa présence dans le monde. Ses disciples deviennent ses envoyés pour manifester aux hommes de leur temps l’amour incommensurable de celui qui est venu partager notre humanité.

  En recevant ce double message en ce premier dimanche de l’Avent, en ce jour où nous entamons avec tous les chrétiens une nouvelle étape dans notre vie de croyants, nous sommes encouragés à vivre intensément la démarche de foi qui fait de nous des disciples de Jésus. Nous tenons notre lampe allumée, parce que nous l’aimons et que sa présence donne sens à chacune de nos existences. Nous restons en tenue de service, pour manifester à nos contemporains l’amour que nous recevons de lui et que nous devons rendre visible par notre manière de vivre et notre engagement dans notre monde.

   Ce double appel de Jésus nous dynamise au commencement d’une nouvelle année liturgique. L’attachement à la personne du Seigneur donne son sens à ce que nous vivons comme croyants : nous ouvrons notre cœur et notre intelligence pour que sa présence illumine pleinement notre quotidien ; nous ouvrons nos mains pour rendre visible l’amour qu’il veut offrir à tous les hommes. Telle est la grâce et aussi la mission qui sont les nôtres comme disciples de Jésus ; telle est la belle réalité que nous vivons grâce à la foi. De ce point de vue aussi nous pouvons proclamer : « Il est grand le mystère de la foi ». Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 33ème Dimanche du TO (C)

Lc 21, 5-19
 
En ce temps-là,comme certains disciples de Jésus parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. »
 Ils lui demandèrent :« Maître, quand cela arrivera-t-il ? Et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? »
 Jésus répondit : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom, et diront : ‘C’est moi’, ou encore : ‘Le moment est tout proche.’ Ne marchez pas derrière eux ! Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne soyez pas terrifiés :
il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. »
    Alors Jésus ajouta : « On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre et, en divers lieux, des famines et des épidémies ; des phénomènes effrayants surviendront, et de grands signes venus du ciel. Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom. Cela vous amènera à rendre témoignage. Mettez-vous donc dans l’esprit que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense. C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »

   Un chrétien pourrait-il être défaitiste par rapport à la dureté du monde dans lequel il vit ? Jésus nous donne un bel enseignement pour trouver l’attitude juste par rapport à une telle tentation dans l’évangile de ce dimanche.

     Le Seigneur est réaliste. Il sait que ses disciples vivront à certaines heures ou à certaines époques dans des conditions difficiles. Mais cela ne doit pas être pour eux source de découragement. Jésus leur donne des indications pour faire face  aux épreuves qui pourront se présenter. Il les rassure d’une certaine manière et leur montre l’attitude qu’il convient d’adopter en de telles circonstances. Sa façon de parler prend la forme d’une mise en garde, transmettant une série d’avertissements, de sorte que ses disciples ne se laissent pas perturber par les événements douloureux qui peuvent survenir.

    Les apôtres voudraient en savoir plus concernant l’avenir et les épreuves qui arriveront. Jésus ne répond pas directement à ces questions, mais leur explique comment ils devront se comporter dans de telles circonstances. « Veillez à ne pas vous laisser égarer », déclare-t-il, ou encore, concernant les faux-prophètes : « N’allez pas à leur suite ». Par rapport aux nouvelles qui pourraient être angoissantes, il recommande : « Ne soyez pas effrayés ». Si le disciple est bien confronté aux difficultés qui se présentent dans le monde dans lequel il vit, il ne se laisse pas démonter pour autant. Il sait prendre la mesure des choses, relativiser, en quelque sorte, en tout cas garder le cœur serein, sans dévier de sa route, parce qu’il sait que l’essentiel est ailleurs. Il y a au fond de son cœur une force qui lui permet de dépasser les obstacles qui apparaissent sur sa route.

    Plus encore : les épreuves peuvent devenir l’occasion d’œuvrer à la croissance du Royaume de Dieu. Jésus explique en effet : « Cela vous amènera à rendre témoignage ». Et il indique pourquoi et comment il en sera ainsi : « Je vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer ». Cette promesse rend possible une autre attitude essentielle dans un tel contexte. « Mettez dans vos cœurs cette conviction  que vous n’avez pas à vous soucier à l’avance comment vous vous défendrez », dit Jésus. Cette recommandation du Seigneur est très importante. Elle donne une force intérieure insoupçonnée. Le Seigneur transmet les paroles que nous avons à dire quand il s’agit de rendre compte de notre foi. Cette certitude bannit de notre cœur  la crainte ou la peur et donne courage et audace pour témoigner. Cela ne relève pas de l’inconscience ; cela n’entraîne pas sur les voies de la provocation ou de l’arrogance. Cela permet de s’exprimer avec justesse et de façon convaincante. Pour que cela se produise, il faut vivre dans l’abandon, c’est à dire s’en remettre totalement au Seigneur, qui alors peut agir en nous et à travers nous pour la transmission du message évangélique.

   Cette réalité relève du « mystère », au sens le plus profond du terme. Dieu alors se sert de notre faiblesse et de notre petitesse pour révéler au monde les valeurs du Royaume des cieux. Nous sommes les instruments par lesquels passe la révélation qu’il veut communiquer à nos contemporains.

    L’évangile de ce dimanche nous invite à cultiver une telle attitude spirituelle faite de confiance et d’abandon dans les mains de Dieu. Parce que nous ne comptons pas sur nos propres forces mais sur sa grâce, il peut agir en nous et par nous pour proposer aux hommes de notre temps les valeurs de son Royaume.

    Cette certitude de foi nous permet de nous enraciner dans la persévérance, que Jésus évoquait à la fin de l’évangile. Un tel enracinement dans la durée et dans la continuité n’est pas le résultat de la raideur ou de la dureté, comme s’il fallait se  cramponner en comptant sur ses propres forces. C’est le fruit de la confiance dans le Seigneur qui ouvre la voie aux dépassements que nous avons à accomplir au cœur même de notre cheminement spirituel. Toute la Bible nous montre comment Dieu peut faire des merveilles dans la vie des humbles et des petits, dans l’engagement de ceux qui ont un cœur de pauvre. C’est ce que la Vierge Marie a proclamé dans son chant du Magnificat. Si nous savons mettre au centre de notre existence cette disponibilité spirituelle et une telle ouverture de cœur, le Seigneur rendra notre vie féconde, belle et rayonnante. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 32ème Dimanche du TO (C)

Lc 20, 27-38 
 En ce temps-là,  quelques sadducéens – ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection – s’approchèrent de Jésus et l’interrogèrent : « Maître, Moïse nous a prescrit : Si un homme a un frère qui meurt en laissant une épouse mais pas d’enfant, il doit épouser la veuve pour susciter une descendance à son frère. 
 Or, il y avait sept frères : le premier se maria et mourut sans enfant ; de même le deuxième, puis le troisième épousèrent la veuve, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d’enfants. Finalement la femme mourut aussi. Eh bien, à la résurrection, cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse, puisque les sept l’ont eue pour épouse ? » 
 Jésus leur répondit : « Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection. Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants.Tous, en effet, vivent pour lui. »

Les adversaires de Jésus pensaient lui faire du tort. En fait, ils ont servi d’instrument pour la diffusion de son enseignement. Cela est particulièrement perceptible dans les récits de controverses que nous livrent les évangiles. Une dispute éclate entre Jésus et ses opposants au sujet d’un point de doctrine ou concernant la pratique que les croyants doivent mettre au centre de leur vie, s’ils veulent être fidèles à la foi qu’ils professent. La controverse entre Jésus et les Sadducéens, dans l’évangile de ce dimanche, est à comprendre dans cette perspective.

    Les Sadducéens, qui rejettent la foi en la résurrection des morts, pensent avoir trouvé une belle histoire pour mettre Jésus dans l’embarras, plus encore, pour rejeter l’enseignement qu’il a, sur ce point, en commun avec les Pharisiens. Ces derniers croient en la résurrection, et cette foi leur donne force et courage pour chercher à mettre les valeurs du Royaume des cieux au centre de leur vie. Jésus partage cette foi ; les Sadducéens la rejettent.

   L’histoire que ces derniers ont inventée — un cas de figure théorique, qui doit faire apparaître le caractère inimaginable, insensé de la foi en la résurrection —, semble irréfutable. Si résurrection il y a, quelle pourrait bien être la vie d’une femme, qui légitimement, après des veuvages successifs, a eu sept frères comme époux ?

   Jésus va montrer, avec toute la clarté souhaitable, qu’une argumentation de ce genre ne tient pas, tout simplement parce qu’elle repose sur une fausse représentation de la résurrection des morts. La condition d’une personne ressuscitée n’est pas purement et simplement un retour à l’état antérieur à la mort. S’il y a maintien de l’identité de la personne par delà la mort, le monde nouveau, que connaîtront les personnes ressuscitées, n’est pas la reproduction des conditions de la vie terrestre. Telle est la première nouveauté de l’enseignement de Jésus. Son langage est limpide. Il répond en effet : « Les enfants de ce monde-ci épousent et sont épousés. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts n’épousent pas et ne sont pas épousés. En effet, ils ne peuvent plus mourir, car ils sont semblables aux anges et ils sont enfants de Dieu, étant enfants de la résurrection ».

  Ce disant, Jésus dévoile véritablement ce qu’est la vie dans l’au-delà. Les personnes restent les mêmes, les liens qui se sont établis perdurent, mais les conditions concrètes d’existence sont tout autres. Le corps ressuscité est un corps transfiguré, qui n’est plus soumis aux conditions de l’espace et du temps. Paul dira, dans une expression audacieuse, mais très expressive et finalement géniale, qu’il s’agit d’un « corps spirituel » (1 Co 15, 22).

  La parole de Jésus lors de la controverse transmise dans l’évangile de ce dimanche nous permet de pressentir ce qui nous est promis pour la vie future, par delà le passage de la mort. Une vie  nouvelle nous sera donnée, en continuité avec notre vie terrestre, et en même temps d’une autre nature.

 Cet enseignement novateur de Jésus libère nos esprits et nos cœurs de certaines étroitesses, qui peuvent devenir des obstacles par rapport à la foi. Tout en restant véritablement nous-mêmes, nous pourrons, grâce à notre corps de ressuscité, avoir accès à un monde nouveau, délivrés des limites que nous connaissons dans notre condition actuelle.

  Cette compréhension du monde nouveau est une bénédiction pour les croyants. Elle leur communique une lumière et une force insoupçonnées pour vivre le temps présent, comme le montre bien l’histoire des sept frères, que nous avons entendue dans la première lecture. Ces jeunes hommes purent affronter avec courage et détermination l’épreuve de la persécution et de la mort, parce qu’ils savaient qu’ils avaient un avenir auprès de Dieu. Paul lui-même donnera un beau témoignage du dynamisme spirituel qu’il puise précisément dans la foi en la résurrection et dans son lien au Christ ressuscité à la fin de sa première lettre aux Corinthiens (1 Co 15, 30–34.50–58).

  Telle est la force et la grandeur de notre foi. Nous pouvons tenir debout aux heures d’épreuves, parce que nous avons un trésor dans les cieux, parce que nous sommes citoyens du monde d’en-haut et que cette appartenance éclaire et transfigure notre quotidien (cf. Ph 3, 20–21). Le Christ ressuscité nous associe à sa gloire et nourrit en nous l’espérance qui illumine notre route chaque jour. Amen.

 P. François Fraizy

Homélie pour la Toussaint (C)

Mt 5, 1-12a
   En ce temps-là,voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur,car le royaume des Cieux est à eux.
  Heureux ceux qui pleurent,car ils seront consolés.
  Heureux les doux,car ils recevront la terre en héritage.
 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
  Heureux les miséricordieux,car ils obtiendront miséricorde.
  Heureux les cœurs purs,car ils verront Dieu.
  Heureux les artisans de paix,car ils seront appelés fils de Dieu.
 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice,car le royaume des Cieux est à eux.
  Heureux êtes-vous si l’on vous insulte,si l’on vous persécute
et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous,à cause de moi.
  Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse,car votre récompense est grande dans les cieux ! »

  Sainteté et bonheur sont liés de façon indissociable. Les paroles de Jésus que nous venons d’entendre le proclament avec force.
Il est heureux que l’Église ait choisi cet évangile des Béatitudes pour célébrer la fête de tous les saints et particulièrement de ceux qui ont été proches de nous et qui ne connaissent pas l’honneur des autels, parce que leur notoriété n’était pas universelle. Aujourd’hui nous faisons mémoire d’eux d’une façon particulière. Ils partagent le bonheur de Dieu, parce qu’ils ont vécu saintement sur notre terre. Nous nous réjouissons de l’issue que leur vie a connue, maintenant qu’ils sont dans la gloire de Dieu, et nous nous confions à leur prière.

  Mais ce lien entre sainteté et bonheur n’est pas simplement une réalité explicative, autrement dit, une notion qui nous permet de comprendre le bonheur de tous les saints que nous fêtons en ce jour. Ce lien est aussi un appel adressé aux disciples de toutes les générations, pour qu’ils vivent pleinement, intensément, fructueusement leur vie de baptisés. La sainteté, en effet, conduit au bonheur non seulement dans le futur, dans l’au-delà, lorsque la vie humaine est parvenue à son terme. La sainteté comme source de bonheur est encore une réalité qui vaut pour le présent et donc pour chacun d’entre nous aujourd’hui.

   Le désir de bonheur est profondément enraciné dans le cœur humain. Et cela se comprend bien. Dieu nous a créés pour que nous ayons part à sa vie et donc à sa joie et à son bonheur. Pour réaliser ce désir, il importe que nous trouvions le vrai chemin qui ouvre à lui. Et ce chemin, c’est la sainteté au quotidien, grâce à une vie ajustée sur l’évangile. C’est cela qui nous est offert quand nous mettons nos pas dans ceux de Jésus.

   Comprendre cela nous permet d’avoir une perception plus juste et, en même temps, réjouissante de la sainteté. Celle-ci n’est pas quelque chose d’inaccessible ou de lointain. Elle est proposée à tout être humain et elle est à sa portée, moyennant la grâce de Dieu qui est agissante en nous, quand nous nous ouvrons à elle.
Pour cela, il faut avoir un cœur humble et généreux, humble pour se laisser enrichir par le don de Dieu, généreux, parce que Jésus a été pleinement généreux, entièrement donné  à sa mission par amour pour tous les hommes.

   La fête de la Toussaint nous réjouit toujours, parce qu’elle proclame le triomphe de la grâce de Dieu dans la vie des personnes qui sont parvenues à la sainteté. Elle nous réjouit, parce qu’elle nous rappelle que notre vocation profonde d’enfants de Dieu, c’est d’avoir part au bonheur qui est partagé au sein de la Trinité. Elle nous réjouit encore, parce que Dieu a fait de nous des partenaires, misant sur notre capacité à nous décider librement de choisir la voie de l’évangile, parce que c’est elle qui libère notre cœur de l’égoïsme et nous conduit sur le chemin du don de soi et de la communion.
Parce que nous sommes conscients de tout cela, notre cœur est rempli de confiance et d’assurance. Le Seigneur guide chacune de nos vies et nous appelle à partager le bonheur qui est auprès de lui. La fête de la Toussaint est, à sa manière, la fête de la lumière, qui nous vient de la foi et qui éclaire notre quotidien, et en même temps la fête de l’espérance, parce qu’elle annonce l’avenir qui nous est promis auprès de Dieu et de toutes les personnes qui se sont laissées guider par l’évangile.

   Sainteté et bonheur, bonheur et sainteté. Les deux réalités vont de pair et s’appellent l’une l’autre. Puissions-nous avoir un cœur d’enfant pour puiser auprès de Seigneur la force qu’il nous propose pour notre route. En nous laissant guider par l’évangile des Béatitudes, chemin de sainteté,  nous accueillons dans notre vie le bonheur que Dieu nous offre dès ici-bas et qui trouvera son plein achèvement dans l’éternité. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie du 31ème Dimanche du TO (C)

 Lc 19, 1-10 
  En ce temps-là, entré dans la ville de Jéricho, Jésus la traversait. Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d’impôts, et c’était quelqu’un de riche. Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait pas à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui allait passer par là. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. » Vite, il descendit et reçut Jésus avec joie.
   Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur. » Zachée, debout, s’adressa au Seigneur : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. »
   Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham. En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

   Quel est le personnage central de cet évangile ? Spontanément, nous avons envie de dire : Zachée ! Et cette réponse est tout à fait pertinente. C’est lui qui désire voir Jésus lorsqu’il passera par là ; c’est lui qui grimpe sur le sycomore, comme pour être aux premières  loges et profiter pleinement de l’événement ; c’est lui qui descend avec empressement à l’invitation de Jésus ; c’est lui qui reçoit le Seigneur avec joie dans sa maison ; c’est lui encore qui annonce ce qu’il a décidé dans son cœur à l’occasion de cette rencontre, qui connaît un retentissement beaucoup plus important que ce qu’il pouvait imaginer, car en un instant il passe de la curiosité à la conversion. Ce qui devait être d’abord un spectacle pour lui a été cause d’un retournement radical dans sa propre vie. La rencontre avec Jésus dans l’intimité de sa propre maison a ouvert les yeux de son cœur et de sa conscience aux réalités du Royaume de cieux : il réalise que le partage des richesses fait partie du devoir des croyants et que les entorses au droit et à la justice n’ont pas de place dans la vie d’un disciple, avec un devoir de réparation quand du tort a été fait au prochain.

    Oui, cette histoire de Zachée nous touche profondément, parce qu’elle nous montre que la conversion est toujours possible et que celle-ci est fondamentalement source de joie. Cet homme s’est laissé toucher par la visite de Jésus et cela a changé définitivement le cours de son existence.

     Telle est la fécondité de la présence de Jésus quand on sait l’accueillir chez soi et lui ouvrir la porte de son cœur. De ce point de vue, l’histoire de Zachée nous permet de mieux comprendre qui est Jésus et ce qu’il est venu accomplir parmi nous. On pourrait dire que cette scène est comme un résumé de tout l’évangile et nous donne de réaliser ce que produit la rencontre vraie avec le Seigneur.

   À y regarder de plus près, nous percevons que le personnage central de cet épisode, c’est, en fait, Jésus. Zachée est là comme le révélateur, au sens photographique du terme, pour que soit mise en pleine lumière la mission du Seigneur.

   Si nous observons bien la manière dont Luc écrit son récit, nous remarquons que c’est Jésus qui est mentionné en premier lieu, et l’histoire se termine par la parole explicative qu’il exprime pour  présenter la portée de l’événement.

   Le choix des mots est lui-même hautement significatif. Le premier verset dit explicitement au sujet du Seigneur : « Étant entré, il traversait Jéricho ». Or ce verbe « traverser » est dans l’œuvre de Luc – aussi bien dans le troisième évangile que dans les Actes des apôtres –, un terme spécifique pour désigner la mission. Quand il est dit que Jésus, et ensuite les apôtres, « traversent » le pays, cela veut dire, que le déplacement qui est mentionné ne relève pas du tourisme ou de la villégiature. Il s’explique par le désir d’annoncer la Bonne Nouvelle (Lc 9, 6 ; 17, 11 ; Ac 8, 4.40 ; 9, 32.38 ; 10, 38 ; 11, 19).  Zachée lui-même, nous explique Luc, voulait voir Jésus, quand il allait « traverser » à cet endroit ; autrement dit, la curiosité qui l’avait fait monter sur l’arbre n’était pas motivée simplement par le fait de participer à un divertissement inhabituel. Il y avait secrètement dans son cœur une attente de la venue du règne de Dieu dans sa propre vie, d’où l’empressement avec lequel il monte sur le sycomore, comme aussi il en redescendra, « se hâtant » chaque fois, comme Marie s’était « hâtée » de se rendre chez Élisabeth après la visite de l’ange Gabriel (Lc 1, 39 – cf. 2, 16 ; Ac 20, 16 ; 22, 18). La rencontre avec Jésus conduira à son terme ce qui était encore à l’état embryonnaire en lui.

      Ce qui a été le déclencheur, c’est l’attention que Jésus porte à Zachée. Le Seigneur aurait pu passer sans le voir, compte tenu de la foule qui se trouvait là. Son regard, en fait, s’arrête sur cet homme en cet instant, signifiant tout l’intérêt qu’il lui porte et qui se manifeste par la parole qu’il lui adresse : « Aujourd’hui, c’est dans ta maison qu’il me faut demeurer », explique-t-il.

      Ce moment de convivialité portera tout son fruit. Zachée prend conscience des réajustements qu’il a à opérer dans sa conduite, et il en fait part à Jésus, manifestant de la sorte le consentement qu’il donne à l’appel à la conversion qu’il entend lors de la rencontre.

      Jésus peut alors mettre en pleine lumière la signification de ce qui vient de se produire : « Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison », constate-t-il. La mission qu’il est venu accomplir a trouvé sa réalisation ce jour-là à travers le changement de vie que Zachée a choisi d’opérer. La scène se conclut précisément avec cette parole du Seigneur de type autobiographique, mettant en évidence l’œuvre qui est la sienne et qui a trouvé un bel accomplissement dans « la réception » que Zachée lui a offerte : « Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui est perdu ».

      Oui, c’est bien Jésus en tant que « sauveur », qui nous est présenté dans cette scène. « Aujourd’hui vous est né un sauveur, dans la ville de David », avaient annoncé quelque trente ans plus tôt les anges aux bergers de Bethléem (Lc 2, 10–11). Ce « sauveur » vient à la rencontre de chacun d’entre nous. Il nous appelle par notre propre nom (cf. Is 43, 1)Avons-nous véritablement le désir de le « voir », quand il « traverse » près de nous, proposant de différentes manières le message de l’évangile, source de renouvellement intérieur ? Sommes-nous disponibles pour le recevoir chez nous quand il s’invite de façon inattendue pour nous demander de nous engager sur des chemins nouveaux ? Avons-nous la détermination qui convient pour opérer les changements auxquels il nous convie ? Une chose est sure : la joie du Royaume des cieux est offerte aux « Zachée » de tous les temps qui accueillent Jésus dans leur maison avec tout ce que cela implique. Saurons-nous faire nôtre cette joie dans notre vie présente ? Amen.

P. François Fraizy

 

Homélie du 30ème Dimanche du TO (C)

Lc 18, 9-14 
   En ce temps-là,à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici :     « Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts). Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même : ‘Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.’
   Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : ‘Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’
  Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »

   Être disciple de  Jésus, ce n’est pas seulement faire quelque chose de bien ou de beau, c’est encore fondamentalement vivre des dispositions du cœur qui correspondent pleinement aux valeurs de l’évangile. Le récit que nous venons d’entendre attire notre attention sur cette réalité.

    Cette parabole du pharisien et du publicain nous est très familière. Elle nous touche spontanément, parce que le Seigneur parle de la prière, et cela retentit toujours en nous, car la prière est une démarche incontournable de la vie du croyant. Ce que nous remarquons peut-être moins, c’est l’occasion à laquelle Jésus raconta cette histoire. Pourtant l’évangéliste Luc prend bien soin de nous indiquer le contexte dans lequel le Seigneur donna cet enseignement. Luc explique, comme pour en donner la clé de lecture, les circonstances dans lesquelles Jésus proposa cette parabole. Il écrit en effet au sujet du Seigneur : « Il dit à l’adresse de certains qui avaient l’assurance en eux-mêmes d’être justes et qui méprisaient les autres cette parabole ». L’histoire fictive, qu’est cette parabole, veut alerter les croyants par rapport à une attitude qui, au-delà des apparences, ne correspond pas aux valeurs du Royaume des cieux. Jésus développe cette problématique à partir de l’exemple de la prière.

     Dans cette parabole, deux personnages sont mis en scène, un pharisien et un publicain, autrement dit, tout d’abord un homme qui fait partie d’un groupe social qui a comme caractéristique de se vouloir zélé pour la cause de Dieu, un croyant soucieux de la pratique religieuse. C’est le pharisien. L’autre personnage exerce une fonction publique dans la société contemporaine. Il est chargé de récolter les taxes au profit de l’occupant romain, d’où son nom de publicain. Selon la vision commune des choses, l’un mérite l’admiration, l’autre la méfiance.  Pourtant, Jésus fera comprendre que les choses ne sont pas si évidentes que cela, que la situation sociale à elle seule ne définit pas la sainteté de vie, ce que Luc, fidèle à la tradition biblique, appelle « la justice ».

   L’évocation de la prière de l’un et de l’autre permet de percevoir ce qui se vit intérieurement. Le pharisien prie de la sorte : « Mon Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes – voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain ». Après cela, il énumère avec complaisance ses bonnes œuvres : « Je jeûne deux fois par semaine ; je verse le dixième de tout ce que j’acquiers ». En fait, dans sa prière, le « je » est omniprésent. Cet homme est entièrement tourné vers lui-même, dominé par l’autosatisfaction. Il n’y a pas de raison de mettre en doute la réalité concrète de ses propos.  Il est surement très actif pour accomplir les prescriptions de la loi juive. Et pourtant, il y a quelque-chose qui sonne faux dans ses paroles. Il se complait en lui-même au lieu d’être chercheur de Dieu. L’attitude du publicain est tout autre. Son regard n’est pas orienté vers sa propre personne. Il s’adresse véritablement à Dieu. C’est le « tu » qui prédomine : « Mon Dieu, sois favorable au pécheur que je suis ! ». Sa prière est décentrée. Elle est, elle aussi, très personnelle, mais c’est pour se reconnaître comme un pauvre devant Dieu, qui a besoin de sa miséricorde. Il n’a sans doute pas grand chose à faire valoir au plan religieux, mais il sait que le salut ne vient pas de lui-même mais bien de son Seigneur. Il s’ouvre à lui pour pouvoir bénéficier de sa grâce.

    Après cette présentation contrastée, Jésus peut tirer la conclusion. Au sujet du publicain, il déclare : « Je vous le dis, celui-ci descendit justifié dans sa maison plutôt que l’autre ». Il y a renversement des perceptions, car ce qui compte essentiellement, c’est l’attitude du cœur. L’engagement, bien sûr, a toute son importance, mais il trouve tout son sens selon la manière dont il est vécu. Il ne peut être compris comme l’occasion d’une glorification personnelle. Il est au service de la gloire de Dieu.

   Jésus veut que ses disciples soient des personnes libres, décentrées par rapport à elles-mêmes, pour être d’authentiques chercheurs de Dieu. Chaque être humain a toutes ses chances. Ce n’est pas le statut social pas plus que l’appartenance à une confrérie qui est déterminant. C’est l’engagement du cœur, un cœur confiant, sachant que Dieu est le seul sauveur. L’appartenance à un groupe qui se soucie de la cause de Dieu peut être une véritable aide, si elle est comprise à son juste niveau, mais ce peut être aussi un risque, si elle est vécue comme une fausse sécurité liée à une conscience de soi ou du groupe erronée. Jésus appelle ceux qui veulent le suivre à l’authenticité, qui prend les chemins de l’humilité et de l’abandon. Ce n’est pas une capitulation par rapport aux capacités personnelles. C’est un chemin de libération, sachant que le bien, qui peut se trouver en nous, est don de Dieu.

   La parabole de ce dimanche aide les disciples de Jésus a être véritablement « justes », c’est à dire pleinement ajustés sur les valeurs de l’évangile et du Royaume des cieux ; elle nous montre la voie de la sainteté pour la gloire de Dieu comme aussi pour notre bonheur et notre joie. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 29ème Dimanche TO (C)

Lc 18, 1-8
    En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager :
    « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ »
    Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

  Jésus aimait parler en paraboles. Ce langage imagé lui permettait de transmettre un enseignement qui touchait le cœur de ses contemporains et, de la sorte, leur permettait de s’ouvrir aux réalités du Royaume des cieux. La plupart du temps, le message est immédiatement perceptible et mobilise l’intelligence et la volonté des auditeurs. Tel est le cas de la parabole du père miséricordieux (Lc 15, 11–32), qui accueille les bras ouverts son fils repentant de retour à la maison familiale et demande à son frère d’adopter la même attitude, image de notre Dieu qui est pardon et bonté, plein d’amour envers tous ses enfants, quels que puissent être les moments éprouvants qui peuvent se présenter. D’autres fois, les paraboles demandent de la part des destinataires réflexion pour saisir en profondeur la portée de leur message. Ce sont, en effet, des histoires fictives qu’il faut décrypter.

   La parabole, que l’évangile nous offre ce dimanche est de cette nature. En fait, notre tâche est facilitée, car Luc donne d’emblée l’interprétation, avant même de raconter l’histoire. Il introduit le récit en ces termes : « Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier et de ne pas se décourager ». Avec cette explication, le ton est donné ; ou plus exactement, la portée de la prière et sa fécondité sont mises en lumière. Le personnage central de l’histoire n’est pas le juge, mais la veuve, qui persévère dans sa demande, même si elle pourrait estimer durant toute une période que sa supplication est vaine et risque de ne pas aboutir. Sa persévérance, en fait, portera du fruit. L’invitation à ne pas se décourager reçoit toute sa force.

      Jésus était réaliste : il savait que prier est parfois difficile et demande de prendre sur soi pour durer dans cette attitude. Il en est ainsi, parce que les soucis du monde envahissent souvent notre esprit et nous détournent des réalités spirituelles, de la simplicité de cœur et de la confiance, qui sont les caractéristiques des enfants. Nous sommes enclins à vouloir tout tout de suite, ou alors, nous abandonnons, estimant que Dieu de nous écoute pas, qu’il est loin de nous, que notre prière n’a aucune efficacité. Le pire obstacle à la prière est peut-être le découragement, le doute finalement, quand nous nous disons intérieurement : “À quoi bon ? Est-ce que cela sert à quelque chose ? Dieu va-t-il m’entendre ? Qu’est-ce que je représente pour lui ?”. Ces réflexions sont stériles et nous détournent de la prière. Nous décrétons subtilement que Dieu ne va pas nous écouter. Plus ou moins consciemment, nous décidons dans notre for intérieur ce qu’il devrait faire, et l’interrogation qui peut surgir dans notre cœur quant au résultat nous démobilise.

      Le remède à tout cela, c’est la confiance. Ce n’est pas par hasard, si Jésus, tout au long de son enseignement, a insisté sur l’esprit d’enfance. Nous nous rappelons ce geste qu’il a accompli, quand les apôtres discutaient entre eux pour savoir qui était le plus grand parmi eux. Jésus, appelant un enfant et le plaçant au milieu d’eux, déclara : « Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des cieux » (Mt 18, 3–4). L’enfant ouvre son cœur ; il est disponible pour recevoir ; et le don qui lui est fait transfigure aussi bien sa condition que son quotidien. C’est aussi ce que fait la veuve de la parabole dans l’évangile de ce dimanche. Elle est dans l’attente ; elle exprime sa demande ; elle persévère dans sa requête ; et le don qu’elle espère devient réalité. « Il faut prier toujours, dit Jésus, et ne pas se décourager ». Cette veuve, à sa manière, vit l’esprit d’enfance. Son attente est grande. Elle sait que le désir, qui est dans son cœur, n’est pas en son pouvoir. Elle doit le recevoir d’un autre. Le délai ne l’effraie pas. Elle persévère.

    Confiance et persévérance vont de pair. Ces deux vertus se soutiennent l’une l’autre. La confiance suscite la persévérance et la persévérance s’enracine dans la confiance. Les deux ouvrent au don que Dieu veut nous faire, comme il le veut, quand il le veut, de la manière qu’il veut.

     La figure de la veuve, comme celle de l’enfant, nous aide à grandir dans la foi. Ces images, que Jésus nous proposent, nous permettent d’ouvrir nos cœurs et nos mains. Nous pouvons alors devenir spirituellement riches de la richesse de Dieu, lui qui est riche en miséricorde (Ep 2, 4–7), parce qu’il est Notre Père. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 28ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 17, 11-19
   En ce temps-là, Jésus, marchant vers Jérusalem, traversait la région située entre la Samarie et la Galilée. Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance et lui crièrent : « Jésus, maître, prends pitié de nous. » À cette vue, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » En cours de route, ils furent purifiés. 
   L’un d’eux, voyant qu’il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c’était un Samaritain. Alors Jésus prit la parole en disant : « Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! » Jésus lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

   Cet évangile trouve un écho particulier dans notre cœur alors que nous approchons du terme de l’année de la miséricorde. Il nous manifeste, à sa façon, une composante du mystère de la miséricorde que nous essayons d’approfondir tout au long de cette année liturgique.

       Les dix lépreux avaient bien compris que la miséricorde était la spécificité de Jésus. Alors qu’il entre dans leur village, ils vont à sa rencontre et lui adressent de loin leur requête : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ». Cette parole, nous l’entendons encore une autre fois dans l’évangile. C’est le cri que profère l’aveugle de Jéricho quand il apprend que le bruit de la foule qui arrive à ses oreilles, est provoqué par la venue du Seigneur. « Jésus, fils de David, aie pitié de moi », crie-t-il à pleine voix (Lc 18, 38–39 // Mc 10, 47–48 // Mt 20, 30–31 — cf. Mt 9, 27 ; 15, 22), et personne ne réussira à le faire taire, tellement convaincu qu’il est, que c’est le Seigneur Jésus seul qui peut le libérer de son infirmité. Chaque fois, Jésus est attentif à la demande suppliante, qui lui est adressée, et il offre à ceux qui l’implorent la guérison.

   L’histoire que l’évangéliste Luc raconte aujourd’hui connaît un développement spécifique. Un des dix lépreux, prenant acte de sa guérison, revient auprès de Jésus, glorifiant Dieu à pleine voix. Il se prosterne devant le Seigneur pour lui rendre grâce. Jésus mettra en valeur la beauté et la signification de son geste, tout en exprimant le regret qu’il soit seul à le faire. « Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ?, déclare-t-il. Les neuf autres, où sont-ils ? ». Ce constat met en relief l’attitude de reconnaissance de la part de cet homme originaire de Samarie. Jésus poursuit en effet : « Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! ».

     En faisant part de cette réflexion, Jésus manifeste un autre aspect de mystère de la miséricorde, considéré, cette fois, du côté des destinataires. L’attention que le Seigneur porte aux malades et à toutes les personnes qui sont, d’une manière ou d’une autre, dans une situation de besoin, doit avoir un retentissement dans le cœur des bénéficiaires de son aide. La réponse qui doit surgir du cœur de ceux-ci, c’est l’action de grâce. Luc a bien mis en lumière cette réalité dès le début de  son évangile, quand il nous rapporte le cantique que Marie chante lors de sa visite chez Élisabeth. « Mon âme magnifie le Seigneur, proclame-t-elle, et mon esprit exulte d’allégresse en Dieu mon sauveur. […] Sa miséricorde s’étend d’âge en âge pour ceux qui le craignent. […] Il a secouru Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde » (1, 50.54). Zacharie, quant à lui, bénira le Seigneur après la naissance de Jean-Baptiste, parce que Dieu, selon ses propres termes, est intervenu « pour faire miséricorde à nos pères et se souvenir de son alliance sainte ». Il remercie encore pour « les sentiments de miséricorde de notre Dieu, par lesquels va nous visiter l’astre d’en haut » (1, 72.78). Jésus a réalisé cette visite de Dieu en manifestant sa miséricorde à l’adresse de ceux qui le suppliaient. L’action de grâce, qui fait suite de la part de ces derniers, est l’expression de leur reconnaissance — aux deux sens du terme — à l’égard de la sollicitude aimante de Dieu, telle qu’elle est visible dans la personne de Jésus. Ils identifient cette action de miséricorde et ils expriment leur remerciement pour elle.

       C’est cette reconnaissance que nous exprimons dans chaque eucharistie, qui est le mémorial par excellence de l’œuvre de miséricorde que Jésus a accomplie durant sa présence parmi nous et qui a trouvé sa manifestation suprême dans le don de sa vie sur la croix. À l’approche du terme de l’année de la miséricorde, nous voulons nous engager plus radicalement dans cette attitude d’action de grâce, à laquelle Jésus nous rend attentifs avec l’évangile de ce dimanche. Nous pouvons prendre un peu de temps, aujourd’hui ou dans les jours qui viennent, pour regarder notre vie et identifier les traces de la miséricorde de Dieu dans chacune de nos existences. Ce regard sera source de joie, nous enracinera encore plus profondément dans la confiance et mettra dans notre bouche et sur nos lèvres un chant de louange pour tous les bienfaits dont nous avons été gratifiés dans le passé et qui, aujourd’hui encore, rendent nos vies plus belles. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 27ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 17, 5-10
   En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! »
   Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi. 
Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite prendre place à table’ ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ »

     Avec ce double enseignement, l’évangile de ce dimanche nous aide de nouveau à mieux réaliser ce qu’implique pour nous la condition de disciple.

    L’évangéliste Luc nous rapporte en premier lieu la demande que les apôtres ont adressée un jour à Jésus : « Augmente en nous la foi », déclarent-ils. Cette requête nous permet de mieux comprendre la nature de la foi, qui est au cœur de la vie des disciples. La foi, nous le savons, est éminemment engagement de l’homme, qui reconnaît l’existence de Dieu et adhère à lui dans une démarche faite tout à la fois d’abandon, de confiance et d’amour. Mais la foi a encore une autre composante. Elle est aussi don de Dieu. Le Seigneur assiste ses enfants pour qu’ils puissent le connaître et l’aimer. C’est l’Esprit qui donne l’intelligence pour connaître Dieu et la force pour l’aimer d’un cœur généreux et désintéressé.

 La demande que les apôtres présentent à Jésus est à situer dans cette perspective. Ils sont bien conscients de la part qu’ils ont à prendre dans la démarche de foi et, en même temps, ils savent que c’est une entreprise qui dépasse les seules forces de l’homme. Ils ont besoin de l’aide de Dieu, de sa grâce, pour la réaliser pleinement.

     Tel est le mystère de la foi : simultanément œuvre de l’homme dans son engagement personnel à l’égard de Dieu et œuvre de Dieu pour éclairer et fortifier le cœur et l’intelligence de l’homme.

       Il convient alors d’être tout à la fois quémandeurs et réceptifs : quémandeurs, parce que nous sommes conscients de notre faiblesse et de nos limites ;  disponibles, parce que Dieu ne peut agir en nous que si nous lui laissons la place. Il vient à notre rencontre, mais il faut que nous lui ouvrions la porte de notre cœur pour qu’il puisse agir en nous et nous illuminer de sa présence.

     « Seigneur, augmente en nous la foi », disons-nous avec les apôtres. Ce faisant, nous ouvrons notre esprit et notre cœur pour qu’il demeure en nous et nous transforme intérieurement. Alors notre vie quotidienne peut trouver toute sa dimension, remplie déjà, grâce à la foi, de la présence de Dieu, qui nous a faits pour lui et nous appelle à partager sa gloire et son bonheur.

   L’évangile nous transmet ensuite un enseignement du Seigneur de type parabolique. Jésus évoque la condition du serviteur dans la société de son temps. Cette image pourrait nous surprendre dans une première approche, car elle nous rappelle une certaine forme de dureté qui existait dans les rapports sociaux. La pratique, à laquelle Jésus se réfère, n’est pas présentée purement et simplement comme un modèle à imiter. L’évocation, qui en est faite, sert, en fait, à transmettre un message à un autre niveau. L’enseignement de Jésus se trouve dans la parole de conclusion, qu’il exprime au terme de l’histoire : « Pour vous, explique-t-il, quand vous aurez fait tout ce qui vous est prescrit, dites : “Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devons faire” ».

    Cette parole doit être bien comprise. Elle n’est pas la négation de l’œuvre accomplie ni la soumission aveugle à un pouvoir despotique. Elle est la reconnaissance de la liberté intérieure du serviteur, qui sait qu’il trouve son vrai bonheur et son achèvement personnel dans l’accomplissement du contrat qui le lie à son maître. Cette liberté intérieure engendre un esprit de gratuité. Celui-ci n’est pas le mépris ou l’ignorance de la rétribution. C’est bien plutôt la reconnaissance que la réalisation de l’œuvre accomplie se situe dans le cadre d’un partenariat, qui est le fruit d’une alliance proposée par Dieu. Le don de Dieu a précédé l’engagement du disciple, qui est simplement la réponse à ce don.

     Ce deuxième enseignement rejoint le premier. Nous sommes les bénéficiaires du don de Dieu. Il nous revient de le faire fructifier avec son aide. Il a fait de nous des partenaires de son alliance. Il importe que nous vivions par rapport à elle dans un esprit de disponibilité, de générosité et de gratuité. En faisant de nous ses partenaires, Dieu honore pleinement la dignité qu’il nous a offerte en nous créant et qu’il a restaurée dans l’envoi de son Fils  parmi nous, médiateur d’une nouvelle alliance. Par la foi, nous donnons notre consentement à cette alliance et nous devenons pleinement enfants de Dieu. Telle est la beauté et la grandeur de la condition de disciples que nous vivons dans la foi. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie du 15ème Dimanche TO (C)

Lc 10, 25-37

   En ce temps-là, un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? »  L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. »
  Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. »
  Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? »
  Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho,
et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups,s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture,le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’ Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » 
   Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. »
   Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »

       Avec cette parabole, nous avons un des sommets de l’enseignement de Jésus. Un docteur de la Loi, un légiste demandait au Seigneur ce qu’il convient de faire pour avoir part à la vie éternelle. Jésus ne donne pas une réponse toute faite. Il interroge son interlocuteur, qui apportera lui-même la réponse. « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit, demande Jésus, comment lis-tu ? ». Avec la révélation qui a été faite à Moïse, ce croyant d’Israël possède tout ce qu’il faut pour trouver les vrais chemins de la vie. Le légiste cite le verset du Deutéronome qui exprime le cœur de sa pratique religieuse : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même ». Voilà le fondement de toute attitude religieuse : aimer Dieu passionnément, totalement, sans la moindre réserve, et aimer son prochain comme soi-même. Les deux réalités sont indissociables. L’amour de Dieu n’éloigne pas du frère en humanité, et l’amour de celui-ci ne détourne pas de Dieu. En servant le frère, on sert Dieu. L’amour pour Dieu se manifeste concrètement, de façon visible, dans le service du prochain. Tel est le trésor commun que nous partageons avec nos frères aînés dans la foi.

    La parabole de Jésus met cela en lumière de façon très parlante. L’opposition, dans l’attitude concrète, entre le prêtre et le lévite, d’une part, et le Samaritain, d’autre part, montre qu’il n’y a pas d’automatisme en la matière, mais qu’il est requis, de la part de tous sans exception, un engagement du coeur, quelle que soit sa condition personnelle d’un point de vue religieux. Ceux qui sont les représentants officiels de la religion, dans la parabole, ont méconnu concrètement ce que leur religion proclame avec toute la netteté souhaitable. À la vue de l’homme gisant à terre, à demi-mort, le prêtre et le lévite sont passés de l’autre côté. Inversement, le Samaritain, qui peut être considéré comme un dissident en matière religieuse, est celui qui fait œuvre d’amour et de compassion à l’égard de celui qui est dans une situation de détresse. Il fut « saisi de pitié » pour lui, il fut « ému jusque dans ses entrailles », comme on peut traduire très littéralement. Nous le comprenons : le statut religieux à lui seul ne suffit pas pour incarner dans la vie personnelle les valeurs du Royaume des cieux. Jésus rend ce croyant sincère pleinement conscient de sa responsabilité de croyant et du retentissement que la foi en Dieu doit avoir dans la relation aux autres. L’amour pour Dieu, qui est miséricorde, doit rendre les croyants pleinement miséricordieux à l’égard des autres. La vraie fidélité à Dieu passe inévitablement par là.

     Avec cette histoire fictive, comme l’est toute parabole, il n’est pas question pour Jésus, d’opposer un groupe socio-religieux à un autre. Mais en racontant cette parabole, le Seigneur explique à l’homme au cœur droit, qui l’interroge sur ce qu’il faut faire pour avoir part à la vie éternelle, que la vraie démarche religieuse implique une vigilance de tout instant à l’égard du frère en humanité et d’une façon particulière pour les personnes qui sont en situation de nécessité, quelle qu’en soit la forme. La sollicitude à l’égard des autres, qui ont besoin d’attention et d’aide, est le critère d’authenticité de toute démarche religieuse. Être croyant, vouloir appartenir au Dieu unique, va jusque-là.

   Jésus rappelle avec force, dans ce dialogue, le message qui a été transmis à nos pères dans la foi. Puissions-nous, les uns et les autres, avoir un cœur pleinement disponible pour témoigner de la sorte du Dieu unique dans le monde. Il est un Dieu plein de miséricorde, et cette miséricorde doit être rendue visible par toutes les personnes qui le reconnaissent comme Dieu. En agissant de cette manière, à l’exemple du bon Samaritain, nous manifesterons au monde le vrai visage de Dieu et nous nous engagerons personnellement sur les chemins qui conduisent à la vraie vie, à la vie éternelle auprès de lui, dans le Royaume des cieux. Amen.

P. François Fraizy

 

 

Homélie du 14ème Dimanche du TO (C)

Lc 10, 1-12.17-20
En ce temps-là, parmi les disciples,  le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre. Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.
    Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin. Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison.’ S’il y a  là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ;
car l’ouvrier mérite son salaire. 
Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté. Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : ‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ »
    Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis,
allez sur les places et dites : ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds,
nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.’ Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville. »
    Les 72 disciples revinrent tout joyeux, en disant : « Seigneur, même les démons
nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Voici que je vous ai donné le pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et sur toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire.     Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ;
mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. » 

    Le fait d’être disciple de Jésus donne accès à la joie véritable. Le Seigneur le proclame avec force dans l’évangile de ce dimanche.

    L’évangéliste Luc nous rapporte l’envoi en mission par Jésus de soixante-douze disciples. Ce faisant, le Seigneur leur donne toute une série de consignes pour qu’ils soient libres intérieurement dans la mise en œuvre de la charge qui leur est confiée et témoins convaincants de la venue du Royaume de Dieu.

   Au retour de leur mission, ces disciples sont remplis de joie, car ils ont pu constater la présence efficace du Seigneur dans l’accomplissement de leur tâche. Ils expliquent à Jésus la raison de leur enthousiasme : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom », déclarent-ils. Jésus confirme leurs dires et les rend attentifs au fait que le pouvoir dont ils disposent n’a pas sa source en eux mais vient de lui. Ils ont donc bien raison de se réjouir à cause de l’assistance qui leur a été offerte. Mais la joie, qui est celle disciple, a encore une autre composante. Jésus ajoute en effet : « Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux ». De la sorte, Le Seigneur réoriente en quelque sorte la joie qui habite leur cœur, ou plus exactement, il leur fait percevoir la profondeur réelle de la joie du disciple. Celle-ci est bien présente dans l’exercice de la mission, mais plus largement, elle est constitutive de la condition de disciple. Un disciple est nécessairement joyeux, quels que puissent être les événements qui marquent sa vie, car, par sa démarche de foi à l’égard de Jésus, il s’est ouvert au salut que Dieu a offert à notre humanité en envoyant son Fils parmi nous.

   Cette déclaration de Jésus à l’adresse des disciples au moment de leur retour de mission, a son fondement dans la bienveillance de Dieu qui s’est manifestée à l’égard de tous les hommes à l’occasion de l’envoi de son Fils dans notre monde. Cette déclaration est en quelque sorte l’explicitation de la proclamation qui avait été faite en présence des bergers de Bethléem au moment de la naissance de Jésus. Les messagers divins, qui leur étaient apparus, chantaient en chœur  : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre, paix aux hommes objets de sa bienveillance ». Jésus lui-même dira à l’adresse de ceux qui l’écoutent : « Ne crains pas, petit troupeau, car votre Père a mis sa complaisance à vous donner le Royaume » (Lc 12, 32).

   Cette bienveillance divine a trouvé sa pleine manifestation dans la personne de Jésus. Le lien, que nous avons maintenant avec lui, a transformé radicalement notre condition humaine. Nous sommes devenus une « création nouvelle », comme  Paul le rappelait dans les versets de conclusion de l’épître aux Galates, que nous avons entendus dans la deuxième lecture. À plusieurs reprises dans ses lettres, l’apôtre a développé ce thème de la nouvelle condition qui nous a été offerte. Il explique ainsi aux Corinthiens : « Si quelqu’un est dans le Christ, il est une création nouvelle. Le monde  ancien s’en est allé ; un monde nouveau est arrivé » (2 Co 5, 17). C’est cela que nous célébrons à la fête de Pâques. Par notre baptême, nous sommes devenus participants de la résurrection du Seigneur (cf. Rm 6, 3–5 / 2 Tim 2, 11).

   Telle est la joie qui est la nôtre en tant que disciples de Jésus. Grâce à la foi et à la nouvelle naissance que nous avons reçue (cf. Jn 3, 3–5), un monde nouveau s’est levé pour nous. Avec le Christ notre vie trouve tout son sens. Avec lui nous vivons dans la paix, la confiance et l’espérance. L’apôtre Paul explique encore aux Corinthiens : « On nous croit tristes, et nous sommes toujours joyeux ; pauvres, et nous faisons tant de riches ; démunis de tout, et nous possédons tout » (2 Co 6, 10).

  Cette joie, que nous avons grâce à notre lien avec le Seigneur Jésus, nul ne pourra nous la ravir (cf. Jn 16, 22). Sachons alors la reconnaître pour en vivre pleinement et pour en témoigner dans notre monde. Si cette joie est visible et rayonnante dans notre façon d’être, nous serons, de cette manière, les missionnaires de la Bonne Nouvelle que notre monde attend pour trouver les chemins de la vraie vie. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 26ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 16,19–31 
   En ce temps-là,Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche,vêtu de pourpre et de lin fin,qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.
    Or le pauvre mourut,et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise.
    – Mon enfant, répondit Abraham,rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’
    Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’
    Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent !
    – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’
    Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »

     Cet évangile est impressionnant. Il nous touche immédiatement et nous fait réfléchir : Qu’en est-il de notre sort après la mort ? Que se passe-t-il à ce moment-là ? Quel sera notre rétribution ? Cette parabole de Jésus nous invite donc à réfléchir sur la vie dans l’au-delà. Mais son enseignement ne se limite pas à la vie future. Avec cette histoire, le Seigneur nous donne aussi et surtout des indications essentielles pour notre vie présente, car la vie dans l’au-delà n’est pas quelque chose d’irrationnel, d’arbitraire ou d’aléatoire. Elle est la conséquence directe de notre vie sur terre, de ce que nous vivons dans notre quotidien. Au fond, c’est chaque jour que nous préparons notre éternité.

     Cette parabole, qui met en scène un homme riche et un pauvre, du nom de “Lazare”, nous transmet deux enseignements pour vivre de façon juste le temps présent en vue de l’éternité. Le premier enseignement peut se résumer de la façon suivante : la vie de chaque homme doit être habitée par une attitude de charité active à l’égard des frères dans le besoin. Ce message nous est proposé au début de l’histoire : l’homme riche a été aveuglé par sa richesse, sa vie de confort, et n’a pas su voir Lazare à sa porte dans le besoin. Le drame, ce n’est pas qu’il soit riche ; c’est que son cœur est totalement fermé, ignorant le pauvre juste à côté de lui. Cet aveuglement est insupportable et sera fatal pour cet homme, quand viendra pour lui le temps d’entrer dans l’éternité.

     Notre monde contemporain est rempli de “Lazare”. Savons-nous les voir et leur venir en aide ? Toutes les réactions de fermeture à l’autre en situation de besoin et toutes les attitudes de rejet seront lourdes de conséquence. À nous de savoir préparer notre futur dans l’éternité par une charité active, vigilante et généreuse.

     Le deuxième enseignement est proposé dans la deuxième partie de la parabole, à l’occasion du dialogue entre Abraham et le riche souffrant la torture au séjour des morts. Il nous est dit là qu’il n’y a pas à attendre de signes extraordinaires pour ouvrir son cœur. Tout est révélé dans l’Écriture à ce sujet. « Ils ont Moïse et les prophètes. Qu’ils les écoutent ! », répond Abraham à celui qui demande un miracle pour que ses proches puissent se décider à agir avec charité. Tout est contenu dans l’Écriture. Tout est déjà indiqué avec toute la clarté souhaitable. Il convient donc d’accueillir avec zèle et générosité le commandement de l’amour, qui et contenu dans la Bible, pour être un véritable disciple et préparer de la meilleure façon la vie future dans l’au-delà.

     Cette parabole est une lumière pour notre temps. Elle n’est pas donnée pour nous faire peur. Elle nous est offerte pour nous aider à ouvrir nos yeux, notre cœur et nos mains, de sorte que le commandement de l’amour fraternel, particulièrement à l’égard des personnes démunies et déshéritées, trouve toute sa place dans notre vie personnelle et dans les choix que nous faisons tant au quotidien que dans les grandes orientations de notre existence.

    Cette parabole de Jésus nous invite de façon pressante à grandir dans l’amour. C’est le chemin du vrai bonheur, non seulement en vue de la vie éternelle, mais encore pour la vie présente. Nous le savons d’expérience et la Parole de Dieu de ce dimanche nous le rappelle avec force : la générosité et l’amour du prochain sans réserve comblent de joie le cœur de ceux qui les mettent en pratique, anticipation de la joie éternelle promise à ceux qui savent reproduire dans leur vie l’amour infini de Dieu pour tous les hommes et d’une façon privilégiée pour les petits et les pauvres, tous les “Lazare” présents dans notre monde. Puissions-nous être, dans la façon dont nous vivons notre foi chrétienne, reflets de l’amour incommensurable de Dieu pour toute notre humanité. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 13ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 9,51-62  
   Comme s'accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem. Il envoya, en avant de lui, des messagers ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Mais on refusa de le recevoir, parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions
qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? » Mais Jésus, se retournant, les réprimanda. Puis ils partirent pour un autre village. 
   En cours de route, un homme dit à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras. » Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers,les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. » 
    Il dit à un autre :« Suis-moi. » L’homme répondit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais Jésus répliqua : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. »
    Un autre encore lui dit : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue,puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »

     En entendant ces paroles de Jésus, nous sentons immédiatement que nous sommes concernés, car le Seigneur donne un enseignement sur ce qu’implique la condition de disciple. En même temps, nous nous demandons peut-être comment ce message nous rejoint directement, car la façon de parler de Jésus peut paraître un peu compliquée ou du moins inhabituelle par rapport à nos schèmes de pensée.

         Il est clair tout d’abord que le Seigneur veut rendre ses auditeurs conscients de l’attitude spirituelle qu’il convient de mettre en place dans son cœur pour quiconque veut être son disciple. À trois reprises apparaît dans cette scène le verbe « suivre », que l’on pourrait encore traduire par « accompagner », et qui est le verbe caractéristique pour désigner la démarche de quelqu’un qui se met à l’école d’un maître et suit son enseignement parce que l’observance de celui-ci est une lumière pour sa vie. Ce verbe « suivre » ou  « accompagner » se présente de deux manières : c’est le cas, par exemple, d’une personne qui déclare à l’adresse de Jésus : « Je te suivrai ». C’est ce que nous observons au début et à la fin de l’entretien qui nous est présenté dans l’évangile de ce dimanche. Une autre fois, c’est Jésus, qui prend l’initiative, disant à une autre personne : « Suis-moi ». Les circonstances peuvent varier, mais la problématique est chaque fois la même : il s’agit bien de devenir disciple de Jésus et de prendre la mesure de ce que cela signifie réellement pour quiconque veut s’engager de la sorte et faire route avec lui.

        Les indications que Jésus donne dans ce contexte ne nous semblent peut-être pas directement accessibles tout en provoquant notre attention. Il en est ainsi, parce que Jésus utilise ici, comme souvent, un langage de type parabolique, qui, de ce fait, doit être décrypté. Les images utilisées sont un peu surprenantes par rapport à nos représentations ordinaires. Mais c’est là justement leur propre intérêt, car elles nous obligent à faire un effort pour bien les saisir, et cela nous permet de mieux comprendre leur portée et, par voie de conséquence, d’ouvrir notre cœur pour les accueillir.

      Écoutons alors cet enseignement du Seigneur. À la personne qui dit avec beaucoup d’assurance à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras », le Seigneur répond : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer sa tête ». En s’exprimant de la sorte, Jésus met en garde contre le risque de se faire illusion. Être disciple suppose une forme de solidarité avec lui. Or il n’est pas venu comme un messie triomphant. Il s’est fait pauvre en assumant notre humanité. Il ne peut de ce fait promettre gloire et confort à ceux qui veulent mettre leurs pas dans les siens. La condition de disciple implique une part d’abandon et de détachement par rapport aux critères du succès dans le monde.

     Une autre fois, c’est Jésus qui prend l’initiative et dit à quelqu’un : « Suis-moi ». Cette personne se dit intéressée par cet appel, mais pose une condition : « Permets-moi d’aller d’abord  enterrer mon père ». Jésus répond par cette parole énigmatique : « Laisse les morts enterrer leurs morts ». Il s’agit, bien sûr, là encore, d’une façon de parler symbolique et non d’une prescription concrète pour gérer les situations de deuil. Cela signifie, par delà l’image utilisée, une prise de conscience importante : la réponse, que le disciple doit donner à l’appel de Jésus, est obligatoirement inconditionnelle dans son principe, sans réserve, totale. La disponibilité immédiate est l’expression de l’amour sans limite pour la personne du Seigneur.

     Une autre personne déclare à Jésus : « Je te suivrai, Seigneur, mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison », à quoi Jésus répond : « Quiconque met la main à la charrue puis regarde en arrière, n’est pas adéquat pour le Royaume de Dieu ». Le langage imagé attire cette fois l’attention sur la fidélité et la persévérance qui doivent habiter le cœur du disciple. Marcher à la suite de Jésus suppose un enracinement dans la durée et une véritable détermination.

       Trois situations nous sont ainsi présentées dans cet évangile, qui nous révèlent, chacune à sa façon, les qualités qui sont requises de la part de la personne qui veut être disciple de Jésus. On peut les résumer par trois mots qui commencent tous par la lettre D tout comme le mot Disciple. Un triple message nous est offert ici, nous montrant ce que requiert de la part du croyant sa condition de disciple : en premier lieu, être solidaire de Jésus dans son mystère de pauvreté, c’est choisir de vivre avec lui une forme de détachement ; ensuite, donner une réponse généreuse de façon inconditionnelle à l’appel du Seigneur, c’est faire preuve de disponibilité ; enfin, vivre l’attachement à la personne de Jésus dans la continuité et la fidélité, c’est faire preuve de détermination. Trois valeurs que Jésus nous enseigne pour être véritablement disciple : Détachement, Disponibilité, Détermination. Ces valeurs nous aident à être imitateurs de Jésus dans notre manière de vivre notre foi et à avoir part, de la sorte, à la plénitude de vie qu’il est venu apporter à notre monde. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 11ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 7,36 - 8,3 
   En ce temps-là, un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez  lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum. 
    En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même :« Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche,et ce qu’elle est : une pécheresse. » Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. – Parle, Maître. »   Jésus reprit : « Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait les lui rembourser, il en fit grâce à tous deux.Lequel des deux l’aimera davantage ? » Simon répondit : « Je suppose que c’est celui à qui on a fait grâce de la plus grande dette. – Tu as raison », lui dit Jésus. Il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds. Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ; elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. » Il dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. »  
   Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme, qui va jusqu'à pardonner les péchés ? » Jésus dit alors à la femme : « Ta foi t’a sauvée.
Va en paix ! » 
 Ensuite, il arriva que Jésus, passant à travers villes et villages, proclamait et annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. Les Douze l’accompagnaient,ainsi que des femmes qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais : Marie, appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode, Suzanne, et beaucoup d’autres, qui les servaient en prenant sur leurs ressources.

   « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! », dit Jésus à la femme qui s’était invitée chez Simon, alors que celui-ci recevait le Seigneur chez lui. On comprend quel poids a disparu du cœur de  cette femme. Elle était venue avec tout ce qui l’accablait à cause de sa vie désordonnée, parce qu’elle avait compris que Jésus était celui qui pouvait la sortir de sa misère. Pour cette raison, son cœur est rempli d’amour pour lui et elle brave les conventions sociales en vigueur pour lui témoigner tout son attachement.
Jésus, en effet, est bien le libérateur. Il accueille quiconque se tourne vers lui indépendamment des convenances officielles. Il est pleinement libre pour manifester toute son attention aux personnes, qui cherchent à le rencontrer, et pour leur apporter le salut. La femme peut repartir d’un cœur léger. L’accueil de Jésus, son attitude de bienveillance, la parole de pardon, qu’il exprime, ont transformé la situation et changé la condition de cette personne. Elle n’est plus la femme pécheresse. Elle est maintenant la femme pardonnée. Jésus lui a donné une nouvelle dignité. Son pardon crée un monde nouveau. Le salut est arrivé pour elle à l’occasion de cette rencontre, comme cela se produira plus tard pour Zachée, ligoté qu’il est par le pouvoir de séduction de l’argent, l’âpreté au gain et la dureté dans les relations, qui en résulte (cf. Lc 19, 1–10).

      Et Simon, qu’est-il devenu dans tout cela ? L’évangile ne le dit pas. En tout cas, Jésus lui donne les éléments pour qu’il se pose les bonnes questions. La petite parabole du créancier et de ses deux débiteurs n’a pas pour but simplement de l’inviter à changer son regard sur la femme. Elle doit l’aider à comprendre que, lui aussi, est débiteur et qu’il doit se situer dans une attitude de demande de remise de dette, alors que pour l’instant son cœur est loin de cela. Jésus l’aide à s’engager dans cette voie, en mettant en évidence le contraste qu’il y a entre l’attitude de la femme et la sienne propre. En fait, il a failli aux devoirs élémentaires de l’hospitalité et juge sans nuance celle qui s’est invitée à la rencontre. S’il y a quelqu’un, en réalité, qui est éloigné de Dieu en ce jour, ce n’est pas tant la femme que lui, Simon, enfermé qu’il est dans ses certitudes et dans sa promptitude à juger et à condamner, alors qu’il lui faut, lui aussi, engager un chemin de conversion.

            Cette scène de l’évangile nous invite à réfléchir à plus d’un titre :
– Quel est le personnage, en définitive, dans lequel je me retrouve le plus ?
– Qu’est-ce que j’ai à demander à Jésus et à attendre de lui ?
– Comment est-ce que je regarde les autres ?
– Quelles sont mes certitudes ?
– Quelles sont, le cas échéant, mes inhibitions commandées par le monde ambiant, le “qu’en dira-t-on”, les conventions qui ont cours dans la société contemporaine ?

            Cette scène, en même temps, nous permet de grandir dans la foi et l’amour :
– Il n’y a pas de situation désespérée. Personne n’est enfermé dans sa misère et son péché. Il y a toujours place pour la conversion et le renouvellement. Cela est source d’espérance pour soi-même comme pour toutes les personnes qui ont besoin de rédemption.
– Jésus accorde sans limite son pardon à quiconque se tourne vers lui d’un cœur repentant.
– Jésus est le Sauveur. Il interpelle notre conscience pour que nous puissions réfléchir en vérité sur notre vie et, à partir de là, réajuster ce qui doit l’être et donner le meilleur de nous-mêmes.
– Jésus nous appelle tous à la liberté et manifeste à tout être humain la miséricorde qui a sa source en Dieu.

  Savons-nous aller à lui pour avoir part à la libération, qu’il nous offre, et accéder à  la communion, à laquelle il nous convie ?
L’évangile de ce jour est ainsi une invitation à la joie et à la confiance : Jésus, riche en miséricorde (cf. Ep 2, 4), crée en nous et autour de nous un monde nouveau, fait de pardon, de libération et de paix. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 11ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 7,36 - 8,3 
   En ce temps-là, un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez  lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum. 
    En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même :« Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche,et ce qu’elle est : une pécheresse. » Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. – Parle, Maître. »   Jésus reprit : « Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait les lui rembourser, il en fit grâce à tous deux.Lequel des deux l’aimera davantage ? » Simon répondit : « Je suppose que c’est celui à qui on a fait grâce de la plus grande dette. – Tu as raison », lui dit Jésus. Il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds. Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ; elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. » Il dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. »  
   Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme, qui va jusqu'à pardonner les péchés ? » Jésus dit alors à la femme : « Ta foi t’a sauvée.
Va en paix ! » 
 Ensuite, il arriva que Jésus, passant à travers villes et villages, proclamait et annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. Les Douze l’accompagnaient,     ainsi que des femmes qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais :
Marie, appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode, Suzanne, et beaucoup d’autres, qui les servaient en prenant sur leurs ressources.

   « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! », dit Jésus à la femme qui s’était invitée chez Simon, alors que celui-ci recevait le Seigneur chez lui. On comprend quel poids a disparu du cœur de  cette femme. Elle était venue avec tout ce qui l’accablait à cause de sa vie désordonnée, parce qu’elle avait compris que Jésus était celui qui pouvait la sortir de sa misère. Pour cette raison, son cœur est rempli d’amour pour lui et elle brave les conventions sociales en vigueur pour lui témoigner tout son attachement.
Jésus, en effet, est bien le libérateur. Il accueille quiconque se tourne vers lui indépendamment des convenances officielles. Il est pleinement libre pour manifester toute son attention aux personnes, qui cherchent à le rencontrer, et pour leur apporter le salut. La femme peut repartir d’un cœur léger. L’accueil de Jésus, son attitude de bienveillance, la parole de pardon, qu’il exprime, ont transformé la situation et changé la condition de cette personne. Elle n’est plus la femme pécheresse. Elle est maintenant la femme pardonnée. Jésus lui a donné une nouvelle dignité. Son pardon crée un monde nouveau. Le salut est arrivé pour elle à l’occasion de cette rencontre, comme cela se produira plus tard pour Zachée, ligoté qu’il est par le pouvoir de séduction de l’argent, l’âpreté au gain et la dureté dans les relations, qui en résulte (cf. Lc 19, 1–10).

      Et Simon, qu’est-il devenu dans tout cela ? L’évangile ne le dit pas. En tout cas, Jésus lui donne les éléments pour qu’il se pose les bonnes questions. La petite parabole du créancier et de ses deux débiteurs n’a pas pour but simplement de l’inviter à changer son regard sur la femme. Elle doit l’aider à comprendre que, lui aussi, est débiteur et qu’il doit se situer dans une attitude de demande de remise de dette, alors que pour l’instant son cœur est loin de cela. Jésus l’aide à s’engager dans cette voie, en mettant en évidence le contraste qu’il y a entre l’attitude de la femme et la sienne propre. En fait, il a failli aux devoirs élémentaires de l’hospitalité et juge sans nuance celle qui s’est invitée à la rencontre. S’il y a quelqu’un, en réalité, qui est éloigné de Dieu en ce jour, ce n’est pas tant la femme que lui, Simon, enfermé qu’il est dans ses certitudes et dans sa promptitude à juger et à condamner, alors qu’il lui faut, lui aussi, engager un chemin de conversion.

            Cette scène de l’évangile nous invite à réfléchir à plus d’un titre :
– Quel est le personnage, en définitive, dans lequel je me retrouve le plus ?
– Qu’est-ce que j’ai à demander à Jésus et à attendre de lui ?
– Comment est-ce que je regarde les autres ?
– Quelles sont mes certitudes ?
– Quelles sont, le cas échéant, mes inhibitions commandées par le monde ambiant, le “qu’en dira-t-on”, les conventions qui ont cours dans la société contemporaine ?

            Cette scène, en même temps, nous permet de grandir dans la foi et l’amour :
– Il n’y a pas de situation désespérée. Personne n’est enfermé dans sa misère et son péché. Il y a toujours place pour la conversion et le renouvellement. Cela est source d’espérance pour soi-même comme pour toutes les personnes qui ont besoin de rédemption.
– Jésus accorde sans limite son pardon à quiconque se tourne vers lui d’un cœur repentant.
– Jésus est le Sauveur. Il interpelle notre conscience pour que nous puissions réfléchir en vérité sur notre vie et, à partir de là, réajuster ce qui doit l’être et donner le meilleur de nous-mêmes.
– Jésus nous appelle tous à la liberté et manifeste à tout être humain la miséricorde qui a sa source en Dieu.

  Savons-nous aller à lui pour avoir part à la libération, qu’il nous offre, et accéder à  la communion, à laquelle il nous convie ?
L’évangile de ce jour est ainsi une invitation à la joie et à la confiance : Jésus, riche en miséricorde (cf. Ep 2, 4), crée en nous et autour de nous un monde nouveau, fait de pardon, de libération et de paix. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 10ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 7,11-17
  En ce temps-là,Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui,ainsi qu’une grande foule. Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme. 
    Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas. » Il s’approcha et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent,et Jésus dit :« Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. » Alors le mort se redressa et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
  La crainte s’empara de tous,et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Et cette parole sur Jésus se répandit dans la Judée entière et dans toute la région.

  Ne pourrait-on pas appeler cet évangile, que la liturgie nous offre ce dimanche, l’évangile de la visitation ? Cette qualification peut surprendre dans une premier temps. Nous le savons bien, ce terme de visitation, chez les chrétiens, sert à désigner la visite que Marie fit à Élisabeth après l’annonciation, lorsqu’elle apprit non seulement qu’elle serait la mère du Sauveur mais encore que sa cousine avait conçu un enfant dans sa vieillesse, alors qu’on l’appelait la femme stérile. Marie alors partit en hâte pour rejoindre sa parente et l’assister durant les derniers mois de sa grossesse. Ce mystère de la visitation, dans toute sa beauté, sa simplicité et sa profondeur, nous l’avons célébré tout dernièrement, puisque c’est avec cette fête que se termine le calendrier liturgique du mois de mai. Quand nous parlons de visitation, c’est à cette scène que nous pensons immédiatement, et cela se justifie tout à fait.

    Mais le mystère de la visitation a une extension plus grande encore, et le récit de l’évangile de ce dimanche nous permet de le comprendre. L’évangéliste Luc a pris soin de nous rapporter la réaction de la foule après que Jésus eût rappelé à la vie le jeune défunt qui était conduit à sa dernière demeure. Cette foule glorifiait Dieu au sujet de l’œuvre accomplie par le Seigneur d’une double manière : « Un grand prophète s’est levé parmi nous », proclamaient les témoins de l’événement, et ils ajoutaient : « Dieu a visité son peuple ». Les deux paroles vont ensemble et expriment la signification de ce qui vient de se produire : Jésus est reconnu dans sa mission prophétique et celle-ci est considérée comme une visite de la part de Dieu. Il s’agit donc bien ici aussi d’une visitation. L’action de Jésus en cet instant est comprise comme une visite de Dieu à l’égard de son peuple.
Cette acclamation de la foule, que l’évangéliste Luc nous a transmise, met bien en lumière la signification et la portée de ce que Jésus vient de réaliser. La description des circonstances qui marquent cette scène permet d’en mesurer l’ampleur. Le jeune défunt qui est porté en terre était le fils d’une veuve et de surcroît le fils unique. De par son veuvage, cette femme était déjà dans une condition économique difficile. Elle n’avait qu’un seul appui sur lequel elle pouvait compter pour les années à venir, à savoir son unique fils. Maintenant, il n’est plus de ce monde. Les conditions de vie pour elle, par rapport au futur, se sont donc sérieusement aggravées. C’est tout cela que Jésus perçoit en cet instant. Il y a, bien sûr, la douleur de la séparation suite au décès d’un être cher, mais, en plus, la situation, qui en résulte, a un caractère dramatique. C’est cette réalité que perçoit le regard de Jésus, comme le souligne Luc : « Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle », observe-t-il. Et c’est ce regard qui va déterminer la suite de l’action. L’évangéliste poursuit, en effet, au sujet de Jésus : « Il fut saisi de compassion pour elle ». Le verbe, qui est employé là, a un sens très fort. L’image sous-jacente est celle de l’émotion profonde que l’on ressent jusque dans ses entrailles. C’est ce que Jésus éprouve à la vue du cortège funèbre, comme ce sera aussi le cas à l’égard des foules nombreuses qui viendront l’écouter dans le désert, alors qu’elles sont comme de brebis sans pasteur, et qu’il nourrira à la fois de sa parole et de pain (Mc 6, 34 — cf. Mt 9, 36 ; Mc 8, 2 // Mt 15, 32).

    Telle est bien l’œuvre de compassion que Jésus accomplit durant son ministère public. Tout cela avait été annoncé par Zacharie, le père de Jean-Baptiste, dans le cantique d’action de grâce qu’il proclama lorsqu’il retrouva l’usage de la parole après la naissance de son fils (Lc 1, 64). Luc nous rapporte ce cantique et le qualifie de prophétie exprimée sous l’action de l’Esprit Saint (1, 67). Zacharie s’exclame à l’adresse de Jean-Baptiste : « Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant, à la face su Seigneur, et tu prépareras ses chemins pour donner à son peuple de connaître le salut par la rémission de ses péchés » (Lc 1, 76–77). Zacharie explique ensuite que tout cela se réalisera « par les entrailles de miséricorde de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut » (1, 78). Cette façon de parler est hautement significative. Dieu a des entrailles de miséricorde et c’est pour cela qu’il vient visiter son peuple. Telle est la profondeur de son amour pour ses enfants. L’attitude de Jésus à l’occasion des funérailles du fils de la veuve de Naïn est maintenant l’expression lumineuse de cette visite de Dieu.
Dans ce contexte, la visitation de Marie à Élisabeth trouve toute sa signification. Elle est, à sa manière, expression de la visite que Dieu fait à son peuple à la plénitude des temps, et elle annonce la visitation que Jésus fera auprès de toutes les personnes qui sont dans l’attente du salut qui vient de Dieu, aussi bien ici, à Naïn, que par la suite dans le désert, et en beaucoup d’autres occasions (Mt 14, 14 ; 20, 34 ; Mc 1, 41 ; 9, 22).

    Le verbe qui exprime l’attitude de compassion de Jésus dans ce récit, que nous offre la liturgie aujourd’hui, désigne l’attitude qui fut la sienne durant tout son ministère et qui fut comprise comme une visite de Dieu (Lc 1, 68 — cf. Lc 19, 44). En dehors de ces emplois caractérisant la manière d’être de Jésus, ce verbe apparaît seulement trois autres fois dans les évangiles, mais dans des passages significatifs, relatant les consignes que le Seigneur donne à ses disciples. Il s’agit de trois paraboles de la miséricorde, celle du créancier qui remet sa dette au débiteur insolvable (Mt 18, 27), celle du bon samaritain (Lc 10, 33) et celle du père aimant accueillant bas ouverts le fils prodigue à son retour (Lc 15, 20). Quant au verbe « visiter », Jésus l’emploie lorsqu’il évoque le jugement dernier en présentant une série d’œuvres de miséricorde que les disciples doivent mettre au centre de leur vie : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez accueilli ; j’étais nu et vous m’avez habillé ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi » (Mt 25, 35–36). 

    Le mystère de la visitation, qui a trouvé une forme de réalisation éminente dans le ministère de Jésus, s’actualise, durant le temps de l’Église, dans l’attitude de compassion que les disciples du Seigneur doivent mettre au centre de leur vie. L’année de la miséricorde nous le rappelle avec force. La visite de Dieu aujourd’hui passe par l’engagement des disciples au service des frères et sœurs en humanité, particulièrement ceux qui se trouvent, d’une manière ou d’une autre, dans une situation de misère ou d’épreuve. Savons-nous pour cela regarder le monde qui nous entoure avec le regard même de Jésus ?

  P. François Fraizy

Homélie pour la solennité du Saint Sacrement (C)

Lc 9,11b-17
    En ce temps-là,Jésus parlait aux foules du règne de Dieu,et guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent :« Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ;ici nous sommes dans un endroit désert. »
  Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. » Il y avait environ cinq mille hommes.
  Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. » Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.

   « Tous mangèrent et furent rassasiés ». C’est ainsi que Luc conclut le récit de la multiplication des pains par Jésus dans un lieu désert. De la sorte, il souligne l’abondance du don que Jésus à fait à la foule qui était venue l’écouter. Cet aspect est encore accentué par la réflexion que l’évangéliste ajoute juste après : « On ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers ».

   La foule était venue nombreuse : « cinq mille hommes », indique Luc. Ils étaient heureux d’entendre Jésus leur parler des réalités du Royaume de Dieu. La journée avait dû passer très vite, et maintenant le soir approche. Par son enseignement, Jésus leur a déjà apporté beaucoup de choses ; et parce que l’heure avance, il faut penser à se loger et à se nourrir. Les apôtres s’en préoccupent, mais ils sont démunis face au grand nombre. Jésus partage leur préoccupation et va les associer pour trouver la solution qui convient à la situation. Il y a là cinq pains et deux poissons. Jésus demande aux apôtres d’inviter les gens à prendre place et il leur confie la distribution de la nourriture. Ceux-ci se mettent à l’œuvre, et imperceptiblement chacun recevra de quoi se restaurer. « Tous mangèrent et furent rassasiés », explique l’évangéliste. Le don de Jésus a rejoint chacun dans son manque et dépasse de loin ce qui était nécessaire, comme en témoigne le surplus restant.

     Le récit que les évangélistes nous livre est empreint d’une certaine solennité. Les gestes que Jésus accomplit annoncent, d’une manière prophétique, ce qu’il fera lors de son dernier repas avec ses disciples le soir du Jeudi Saint. La multiplication des pains est en quelque sorte l’anticipation de l’eucharistie.

       La conclusion de l’épisode et à comprendre à cette lumière. « Tous mangèrent et furent rassasiés ». La participation à la table du Seigneur comble nos attentes et nos besoins. Jésus se donne à nous en nourriture, sans limite, et ce don qu’il nous fait transfigure notre quotidien. Il nous donne force, lumière et courage pour avancer sur les chemins du Royaume de Dieu d’un pas alerte, parce que nous sommes habités de la présence du Seigneur ressuscité, qui vient en nous et établit sa demeure en nous.

       L’hymne intitulé Lauda Sion Salvatorem, que saint Thomas d’Aquin  composa pour la fête du Corps et du Sang du Seigneur, la fête que nous célébrons aujourd’hui, exprime bien cette réalité. Rappelons-nous quelques strophes de ce beau chant liturgique : « Ce que le Christ fit à la cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui […]. Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature […]. Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu ».

 Après avoir présenté de façon poétique la réalité profonde du mystère eucharistique, l’hymne prend explicitement la forme de la prière : « Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais nous voir les biens éternels dans la terre des vivants ».

      Nous sommes des êtres en marche. Le Seigneur ressuscité nous accompagne sur notre route, comme il le fit le soir de Pâques pour ceux qui étaient sur la route d’Emmaüs (Lc 24, 13–35). Il nous donne la clé de compréhension des Écritures comme aussi des événements qui nous touchent et il nous gratifie du pain de vie. C’est toujours pour nous un réconfort et un moment de rénovation intérieure quand nous prenons place à la table où le Seigneur nous convie. Sachons faire halte avec lui pour lui ouvrir notre cœur et pour recevoir de lui la lumière qui illumine notre intelligence et la nourriture qui fortifie chacune de nos vies. Notre existence trouve alors tout son sens au-delà de difficultés du temps présent. Pour nous aussi se réalise ce que connut la foule venue dans le désert pour écouter Jésus : « Tous mangèrent et furent rassasiés ».

   Gage et anticipation du monde avenir, l’eucharistie transfigure notre quotidien. Ayons alors la simplicité de cœur pour nous ouvrir au don généreux que le Seigneur nous fait dans ce sacrement et nous laisser transformer par lui. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour la solennité de la Sainte Trinité (C)

Jn 16, 12-15
    En ce temps-là,Jésus disait à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
   Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même :
mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera,car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce que possède le Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : L’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. »

 Notre expérience humaine nous l’a appris depuis longtemps : ce qui est source de grande joie, c’est la relation aux autres et la communion entre les personnes. La rencontre de l’autre nous sort de l’isolement ; elle nous permet de comprendre que nous sommes appelés à vivre une grande solidarité avec nos semblables, que cette solidarité nous enracine dans notre humanité et nous laisse percevoir la beauté, la grandeur et la profondeur des liens qui se tissent de la sorte.

      Cette expérience, nous la faisons, bien sûr, d’abord en famille, mais aussi dans tous les lieux où nous sommes amenés à faire un bout de chemin avec nos frères et sœurs en humanité, à commencer par l’école, puis le lieu de travail et enfin tous les endroits où nous nous trouvons avec d’autres, parce que nous avons fait des choix qui rejoignent des centres d’intérêt communs, enracinés dans l’attention aux mêmes valeurs.

   S’il en est ainsi, c’et parce que nous avons été créés l’image et à la ressemblance de Dieu. Les premières pages de la Bible sont éloquentes à ce propos (cf. Gn 1, 26–27). Quelque part, notre vie est marquée par nos origines, et ce que nous sommes profondément dans nos attentes, nos aspirations comme dans nos réalisations trouve là son sens. La fête que nous célébrons aujourd’hui, celle du Dieu Trinité, nous fournit la clé de compréhension de notre propre existence. Dieu est Père, Fils et Esprit, et cette réalité en Dieu a laissé a propre marque en nous, membres de l’humanité, sommet que nous sommes de la création.

     Les paroles de Jésus, que l’Église nous offre en ce dimanche qui fait suite à la fête de la Pentecôte, nous permettent de comprendre cela. Nous percevons bien l’unité qu’il y a entre Jésus et le Père céleste comme entre Jésus et l’Esprit Saint, unité faite de convergences dans l’agir et de partage dans la mise en commun de ce qui est propre à chacun. « Quand il viendra, l’Esprit de vérité, explique Jésus, il vous conduira dans la vérité toute entière ». Pour que les disciples comprennent bien, le Seigneur ajoute : « car il ne parlera pas de lui-même, mais tout ce qu’il entendra, il le dira, et il vous annoncera les choses à venir ». Jésus précise encore : « Tout ce que le Père a est mien ». Cette déclaration indique, elle aussi, le lien fondamental, indissociable entre le Père et Jésus, le Fils unique (Jn 3, 16 ; 1 Jn 4, 9).

   De cette unité, qui est en Dieu, nous sommes devenus participants au double titre de notre création et de notre baptême, qui a fait de nous une nouvelle création (2 Co 5, 17). C’est cette réalité vivante que l’apôtre Paul rappelait aux chrétiens de Rome dans la deuxième lecture, lorsqu’il écrit : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné ». L’apôtre Jean, pour sa part, l’a affirmé avec toute la netteté souhaitable dans sa première lettre, quand il explique que « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8), avec la conséquence pour notre conduite qu’il met en évidence : « Dieu, personne ne l’a jamais vu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour a trouvé en nous son achèvement » (1 Jn 4, 12).

    Voilà le mystère de la Trinité que nous célébrons aujourd’hui. C’est l’amour qui unit le Père, le Fils et l’Esprit, et cet amour nous a été transmis. Nous sommes nous-mêmes appelés à vivre cet amour entre nous, au sein de notre humanité, et à l’égard de Dieu, qui nous a aimés le premier (1 Jn 4, 19).

    Nous comprenons de la sorte que la fête de la Trinité, c’est aussi, d’une certaine manière, nôtre fête, puisque nous sommes associés d’une façon privilégiée à l’amour qui est en Dieu par notre création et par notre nouvelle naissance dans l’Esprit. Notre propre existence trouve sa signification dans la contemplation du mystère trinitaire. Dieu nous appelle à partager sa gloire et son amour (Ep 1, 3–6). C’est en lui que nous nous trouvons notre finalité et notre achèvement.

    Cette réalité, qui nous est offerte, nous avons, à notre tour, à la rendre visible dans notre entourage. Rappelons-nous cette autre parole décisive de Jésus que nous avons entendue le mois dernier dans la liturgie : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes pour moi des disciples » (Jn 13, 35).

       En célébrant la fête de la Sainte Trinité aujourd’hui, nous mesurons la beauté et la profondeur de notre foi : le Dieu Trinité, que nous honorons, est l’amour par excellence. Il nous associe à son amour et nous demande de le refléter dans notre monde par notre engagement de croyants. Nous devenons de la sorte des porteurs d’espérance pour notre humanité. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour la solennité de la Pentecôte (C)

Jn 14, 15-16. 23b-26 
    En ce temps-là,Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
    Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »

 « Le Défenseur, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, explique Jésus, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit ».

    Ces paroles du Seigneur nous situent au cœur du mystère de la Pentecôte. Elles nous permettent de comprendre qui est l’Esprit Saint, que nous célébrons d’une manière particulière aujourd’hui, et quel est son rôle auprès de nous.

   Le récit des Actes des Apôtres, dans la première lecture, était déjà très explicite. Les Juifs, qui étaient rassemblés à Jérusalem en provenance de nombreux pays du pourtour de la Méditerranée, s’extasiaient à l’audition de la prédication des apôtres. « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous galiléens ? », observent-ils avec étonnement. D’où leur question : « Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? ». Et leur étonnement se termine par ce constat proche de la jubilation : « Tous nous les entendons parler, dans nos langues, des merveilles de Dieu ».

   L’apôtre Paul décrit, lui aussi, en termes très forts, l’action de l’Esprit dans le cœur des croyants. « Ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, écrit-il aux chrétiens de Rome, ceux-là sont fils de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions “Abba !”, c’est-à-dire : Père ! ». L’Esprit du Seigneur est agissant dans la vie des disciples et met sur leurs lèvres les paroles qui conviennent pour louer Dieu. Il leur permet de reconnaître leur dignité d’enfants du Dieu unique, qui est Père, et d’exprimer cette réalité dans leur prière d’action de grâce. Tel est le fruit de l’Esprit en eux. La promesse de Jésus aux apôtres le soir du Jeudi Saint, qui nous était rappelée dans l’évangile, a trouvé sa pleine réalisation le jour de la Pentecôte : « l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit ». L’Esprit est celui qui parle et qui conduit dans la vérité tout entière, dira encore Jésus (Jn 16, 13).

   Nous le savons, la parole est ce qui permet la communication la plus élaborée et la plus profonde entre les hommes. Elle est le moyen d’expression de la proximité, de la solidarité et de la communion entre les personnes. Le refus d’adresser la parole à quelqu’un est ressenti comme une offense. C’est dire, à l’inverse, l’importance relationnelle de la parole. C’est elle qui établit les liens entre les êtres humains ; elle ouvre les chemins de la compréhension mutuelle ; elle sort de l’isolement et crée un monde de fraternité.

   L’Esprit Saint est souvent mis en relation avec la parole dans la Bible. C’est lui qui inspire les prophètes dans leur mission d’annonce (Is 48, 16 ; 59, 21 ; Ez 2, 1–2 ; 3, 22–27). C’est lui qui se manifeste sous la forme d’une colombe lors du baptême de Jésus par Jean-Baptiste dans les eaux du Jourdain (Mc 1, 10 // Mt 3, 16 // Lc 3, 22 – cf. Jn 1, 32–33) ; c’est lui qui repose sur Jésus, quand il accomplit les signes qui révèlent sa qualité de Messie (Lc 4, 16–21 / Is 61, 1–2 — cf. Is 11, 1–2 ; 42, 1–7)) ; c’est lui qui inspire les chrétiens quand ils sont amenés à donner leur témoignage (Mt 10, 19–20 // Lc 12, 11–12 — cf. Mc 13, 11) ; c’est lui qui est le Paraclet, c’est à dire à la fois le Défenseur, l’avocat, dans les situations conflictuelles, comme aussi le Consolateur, qui donne la force d’âme pour avancer avec confiance et assurance sur les chemins du Royaume des cieux, par delà les difficultés du temps présent (Jn 15, 26 ; 16, 7) ; c’est lui qui inspire la communauté ecclésiale, quand elle cherche les voies du renouvellement spirituel (Ap 2, 7, 11 17, 29, etc.).

   C’est tout cela qui nous est rappelé en ce jour où nous célébrons la fête de la Pentecôte. Nous faisons mémoire de la naissance de l’Église, de ce jour où l’Esprit de Dieu a transformé le cœur des disciples pour qu’ils soient, jusqu’aux extrémités du monde, témoins du Seigneur Ressuscité. En même temps, nous rendons grâce au Père des cieux pour son assistance indéfectible auprès de ses enfants, tout au long des siècles, par le don de son Esprit qui les soutient et les fortifie dans leur quotidien. Nous sommes conscients de notre petitesse et de notre faiblesse. Mais nous savons que le Seigneur ne nous abandonne pas. Il nous l’a promis, et sa promesse est pour nous source de confiance et d’espérance : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20).

   L’Esprit nous instruit au quotidien par la parole qu’il nous communique intérieurement. Il nous permet de grandir dans la connaissance du Seigneur Jésus. Il nous montre les voies qu’il faut prendre pour vivre plus intensément les valeurs de l’évangile dans les différentes situations qui marquent la trame de nos vies. Il nous fait comprendre comment agir pour être témoins de la Bonne Nouvelle auprès de nos contemporains. Telle est la parole qu’il nous adresse sous des formes multiples. Il importe alors que nous ayons une oreille attentive pour nous laisser guider par lui.

L’Esprit de Pentecôte est véritablement ce Défenseur et ce Consolateur, qui nous donne de percevoir dans chacune de nos vies la présence du Seigneur Ressuscité et, de la sorte, transfigure nos propres conditions d’existence. Amen.

P. François Fraizy

Révision et prière au monastère

Afficher l'image d'origine Événement à noter :

Du Vendredi 10 au Mardi 14 juin 2016

Révision et prière au Monastère

Afficher l'image d'origineSaturée, fatiguée, dispersée, tentée….

Et pourquoi ne pas venir réviser vos examens au vert et au calme
dans notre monastère en la Cité du Sacré-Coeur ?

Afficher l'image d'origineStressée, anxieuse, dans le doute…?

Pourquoi ne pas venir déposer votre fardeau
dans le Cœur de Jésus
et vous confier à la prière des moniales Dominicaines ?

Tout tristeBesoin de soutien, marre de travailler seule ?

Pourquoi ne pas se retrouver avec d’autres pour se stimuler dans l’étude…
et la remise de soi confiante au Seigneur?

Nous ouvrons nos portes
au lycéennes et étudiantes en révision d’examens !

Ce que vous ne trouverez pas chez vous ?

Afficher l'image d'origine
Les offices et la prière des moniales, l’écoute d’une sœur,
les bon petits plats de la cuisinière,
se mettre à l’écart dans une ambiance studieuse,
un pèlerinage et une démarche jubilaire aux sanctuaires

afin que ce temps de révision soit :
un temps pour dieu,
un moment de grâce
d’ouverture de cœur aux dons de Dieu,
d’écoute de sa Parole,
pour tout Lui remettre et qu’Il soit guide et votre soutien !

Homélie pour le 7ème Dimanche du Temps Pascal (C)

Jn 17, 20-26 
    En ce temps-là,les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi :
« Père saint,je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un,
comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi,pour que le monde croie que tu m’as envoyé.
    Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un,afin que le monde sache que tu m’as envoyé,et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.
    Père,ceux que tu m’as donnés,je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi,et qu’ils contemplent ma gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde.
    Père juste,le monde ne t’a pas connu,mais moi je t’ai connu,et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé.Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître,pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux,et que moi aussi, je sois en eux. »

   La prière, quand elle a une composante autobiographique, c’est à dire quand elle fait référence à ce qui fait la trame de notre vie, est sans doute un des lieux les plus éminents de l’expression personnelle du cœur humain. Le croyant s’adresse à Dieu dans la confiance, le cœur plein d’espérance, sachant qu’il peut tout dire à son Seigneur : ses attentes, ses joies, ses déceptions, ses appréhensions, tout ce qui fait son quotidien, comme aussi la compréhension qu’il a de la conduite de sa vie. Il parle avec une grande liberté, sachant que celui à qui il s’adresse connaît les secrets de son cœur et le comprend parfaitement. Ce parler vrai est l’expression du désir de mener une vie conforme au projet de Dieu sur soi et la manifestation de la confiance sans limite en lui, cette confiance qui nous amène à lui demander de nous donner sa lumière et sa force, pour que le projet qu’il a tracé pour chacun de nous puisse se réaliser sans entrave au fil des jours.

     De telles prières autobiographiques, nous en rencontrons une multitude dans la Bible, tout particulièrement dans le livre des psaumes, que l’Église privilégie comme source de sa prière dans la liturgie. Les psaumes sont la manifestation, sous forme hymnique, du contenu de la foi des croyants d’Israël [cf. Ps 103 (102) ; 104 (103) ; 105 (104) ; 106 (105)] et, en même temps, l’expression vivante et sincère de l’âme de ceux qui ont mis toute leur espérance en celui qui les a créés [cf. Ps 23 (22) ; 116 (114–115) ; 121 (120) ; 125 (124) ; 138 (137) ; 139 (138)]. Dans ces prières à l’accent très personnel, le psalmiste présente au Seigneur ce qui fait sa vie, les souffrances qu’il peut connaître, le souhaits qui habitent son cœur, la façon dont il se comporte pour vivre en communion avec lui et mettre en oeuvre ce qu’il sait être sa vocation personnelle.

     Jésus, dans l’évangile de ce dimanche, réalise quelque chose de cet ordre. L’évangéliste Jean nous rapporte la prière qu’il a adressée à son Père le soir du Jeudi Saint. Ce passage du quatrième évangile est un document d’une portée exceptionnelle. Déjà sa place dans l’écrit de l’apôtre Jean nous rend attentifs à sa signification. Jésus a partagé son dernier repas avec ses disciples (Jn 13, 2), anticipation de l’eucharistie, après quoi il s’est entretenu longuement avec eux pour leur laisser ses dernières consignes (Jn 13, 12–17 ; 13, 34–35 ; 15, 9–17) et leur rappeler les points forts de son enseignement (Jn 14, 1–11 ; 14, 27–31 ; 15, 18–25 ; 16, 1–33). Une fois que tout cela a été dit, il se tourne vers son Père et lui adresse sa prière. Dans quelques instants, il sera arrêté et conduit dans sa passion (Jn 18, 2–12). Sa mission de prophète dans l’espace public est donc pratiquement terminée, mais il lui reste encore à porter à son achèvement tout ce qu’il a vécu avec les siens en les aimant jusqu’au bout dans le don de sa vie sur la croix (Jn 13, 1).

      La place de cette prière de Jésus dans la trame du quatrième évangile nous permet de saisir immédiatement sa portée et sa signification. Le Seigneur récapitule en cet instant, dans ces paroles à son Père, tout ce qu’il a vécu pour répondre à sa volonté (Jn 17, 4). Il fait comme le bilan de sa vie. En permanence, il dit “Je” et “Tu”. C’est comme un dialogue d’une profondeur inégalée, fait d’amour, de confiance réciproque, d’unité. Il remet dans les mains du Père tout ce qu’il a accompli sur terre comme son envoyé (Jn 17, 3, 8, 18, 21,23, 25), pour révéler aux hommes l’amour incommensurable qu’il a pour chacun d’eux (Jn 17, 23, 26). L’amour du Père pour ses créatures a trouvé son expression parfaite dans tout ce que Jésus a dit et fait durant sa vie publique. Sa prière, en cet instant, porte à son achèvement tout ce qu’il a voulu vivre au sein de notre humanité en étant pleinement serviteur.

     Cette prière nous aide ainsi à nous associer profondément, dans la foi, à ce que Jésus a réalisé en notre faveur et à ce qu’il représente pour nous à chaque instant de notre vie. Nous sommes les bénéficiaires de son amour qui est allé jusqu’au bout. Nous reconnaissons en lui le don de la vie qui vient de Dieu et qui nous est offert maintenant, d’une façon éminente, dans les sacrements comme aussi dans la prière d’abandon et de reconnaissance. Grâce à Jésus, nous sommes devenus participants de l’amour qui est en Dieu ; et cette communion, à laquelle sommes associés, transfigure notre propre existence.

       La prière autobiographique de Jésus, qui nous est offerte dans l’évangile de jour, nous aide à vivre notre foi au quotidien. Nous sommes invités, nous aussi, à l’exemple de Jésus, à exprimer à Dieu le lien qui nous unit à lui, la compréhension que nous avons de son projet pour nous, à lui présenter l’aide que nous attendons de sa part. Une telle prière peut être un stimulant pour notre vie de foi et pour notre engagement de croyant. C’est, au fond, ce que saint Augustin a fait dans son livre des Confessions. Il explique, à longueur de pages, ce qu’il a vécu sous le regard de Dieu, comment il a pu sortir de son égarement, comment Dieu l’a rejoint et lui a fait retrouver les chemins de plénitude. Le bienheureux Charles de Foucauld aussi a souvent des accents de vérité de cet ordre dans ses écrits spirituels, si bien que ses méditations débouchent naturellement sur la prière.

       L’évangile de ce dimanche, qui nous présente la prière de Jésus au terme de sa mission parmi nous, nous invite à accomplir une démarche de prière analogue, abandon confiant de nous-mêmes dans les mains de Dieu, chemin de vérité et ouverture à la grâce transfigurante du Seigneur. De la sorte, notre quotidien est vivifié de l’intérieur et trouve dès maintenant une saveur d’éternité. Amen.

Père François Fraizy

Homélie pour l’Ascension (C)

Lc 24, 46-53
  En ce temps-là,Jésus ressuscité, apparaissant à ses disciples, leur dit :« Il est écrit que le Christ souffrirait,qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,et que la conversion serait proclamée en son nom,pour le pardon des péchés,à toutes les nations,en commençant par Jérusalem. A vous d’en être les témoins.
  Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis.Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une puissance venue d’en haut.»
  Puis Jésus les emmena au dehors, jusque vers Béthanie ;et, levant les mains, il les bénit. Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel.Ils se prosternèrent devant lui, puis ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie.Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu.

   En décrivant la scène de l’Ascension, en ouverture du livre des Actes des Apôtres, Luc a été particulièrement attentif à l’attitude des disciples au moment du départ de Jésus, avec une insistance significative sur leur regard. « Tandis qu’ils regardaient », explique-t-il, Jésus fut élevé. « Comme ils avaient les yeux fixés vers le ciel, alors qu’il s’en allait », poursuit-il. Les deux messagers divins, qui apparaissent, disent ensuite aux apôtres : « Pourquoi vous tenez vous à regarder vers le ciel ? », et leur dernier message sera pour annoncer au sujet du Seigneur : « Ce Jésus, qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel ». Quatre expressions différentes sont employées là par l’évangéliste dans ces trois versets qui terminent le récit. Chaque fois, un nouveau verbe sert à présenter le comportement des apôtres en cet instant : ils regardent vers le ciel et en même temps, ils sont invités à comprendre qu’il y a place, maintenant, pour un autre regard.
Cette attention au regard des apôtres est riche de sens. Le regard est ce qui manifeste notre attente, ce qui exprime les réalités auxquelles nous sommes attachés, ce que nous voulons réaliser dans notre vie, ce qui nous attire, ce qui nous mobilise.
Les apôtres, à ce moment, ont leurs yeux et leur cœur remplis de la présence de Jésus. Ils le contemplent, ils sont attachés à lui, alors qu’il disparaît d’auprès d’eux. En même temps, ils sont invités par les anges à réaliser que leur regard est amené à prendre une autre direction, non pas pour méconnaître tout ce qu’ils ont vécu avec Jésus durant tous ces mois de compagnonnage, mais pour engager une nouvelle étape, ajustée à la situation qui est la leur désormais, suite au départ de Jésus, aidés qu’ils seront par le don de l’Esprit Saint.
De ce point de vue, la manière de se comporter des apôtres apparaît comme le modèle de la vie chrétienne. À travers eux, nous contemplons le double regard du croyant, tourné qu’il est à la fois vers le ciel et vers la terre.

      Le disciple de Jésus a le regard orienté vers le ciel. C’et là que le Seigneur est retourné. C’est le lieu où habite Dieu, le Très-Haut. C’est là que se trouve notre cité, pour reprendre la belle image que saint Paul utilise dans l’épître aux Philippiens (Ph 3, 20–21). Nous sommes, par définition, citoyens du ciel. Nous appartenons, de par notre baptême, à ce monde d’en-haut. Cette appartenance nous fait vivre : nous voulons correspondre à notre être nouveau. Il y a un appel à vivre en conformité avec ce que nous sommes devenus, et cela nous donne la force dans la tentation. Cette réalité nourrit aussi notre espérance. Nous savons qu’il y a un au-delà de nos souffrances. Au cœur de notre quotidien, nous vivons une communion profonde avec le Ressuscité, qui transfigure le concret de nos existences.
En même temps, le disciple de Jésus a le regard tourné vers la terre. Ce monde nouveau, bien réel, n’est pas encore dans sa phase d’achèvement, de réalisation plénière. C’est une réalité en croissance, en marche, en mouvement vers sa plénitude. Mais il y a un entre-temps, le temps de l’histoire, qui précède l’éternité. Nous sommes donc aussi pleinement citoyens du temps présent, et nous avons à le vivre, lui aussi, très intensément. C’est le temps de l’engagement dans le monde à la lumière de l’évangile. C’est le temps du « faire », pour que les valeurs, que Jésus nous a enseignées, s’inscrivent dans notre monde et que le Royaume de Dieu connaisse sa première réalisation.
Cette double réalité trouve son expression particulière dans la fête de l’Ascension. Jésus a achevé sa mission sur notre terre. Il est retourné auprès du Père après avoir accompli l’œuvre qui lui avait été confiée : réconcilier le hommes avec Dieu par un amour qui va jusqu’au bout, vécu jusqu’à l’extrême dans le don de sa vie.
Grâce à notre lien profond avec Jésus, nous vivons un parcours analogue. Nous appartenons déjà fondamentalement à la cité du ciel, mais nous avons encore à accomplir notre propre mission : aimer nos frères et sœurs en humanité jusqu’au bout et faire grandir le Royaume de Dieu là où nous sommes.

     La fête de l’Ascension nous rappelle ainsi la grandeur et la beauté de notre vocation de disciples. Elle nous dynamise intérieurement : en regardant le but vers lequel nous avançons, nous trouvons la force et le courage, la confiance et l’enthousiasme dont nous avons besoin pour notre route quotidienne. Ce double regard, à la suite des apôtres, donne sa pleine dimension à notre vie de disciples : la présence, discrète mais bien réelle, de Jésus emplit nos yeux et notre cœur et nous donne la lumière qui éclaire notre route. Nous pouvons alors être témoins du monde nouveau, que Jésus a inauguré parmi nous, et prendre notre part à la construction de son Royaume sur notre terre. Amen.

Homélie pour le 6ème Dimanche de Pâques

Jn 14, 23–29 

     En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. 
    Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé. Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens vers vous. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi. Je vous ai dit ces choses maintenant, avant qu’elles n’arrivent ; ainsi, lorsqu’elles arriveront, vous croirez. »

  « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix », dit Jésus dans l’évangile. Cette parole, nous la connaissons bien, puisque nous l’entendons à chaque eucharistie après la prière du Notre Père et avant la communion. Cette parole, Jésus l’a prononcée le soir du Jeudi Saint, quelques heures avant sa passion, et a de ce fait une valeur testamentaire.

    Le don de la paix est un grand thème du Nouveau Testament, et il est souvent mis en lien avec la personne de Jésus. Nous nous rappelons le chant d’action de grâce des anges lors de l’apparition aux bergers de Bethléem après la naissance du Seigneur. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, proclament-ils, et sur la terre, paix aux hommes, objets de la bienveillance divine » (Lc 2, 14). La naissance de Jésus, le Sauveur, est qualifiée en termes de paix par les messagers divins, qui présentent, de la sorte, à la fois sa signification et sa portée. Avec Jésus vient dans notre monde le prince de la paix annoncé par les prophètes (Is 9, 1–6). Il est celui qui apporte la réconciliation à notre humanité. Il restaure l’unité entre les hommes (Ep 2, 17) et réconcilie en même temps les hommes avec Dieu (cf. 2 Co 5, 17–21). On comprend alors que saint Paul ait pu dire de Jésus : « Il est notre paix » (Ep 2, 14).

    Le don de la paix, Jésus l’offre également aux apôtres, lorsqu’il leur apparaît après la résurrection. La salutation qu’il leur adresse se fait en ces termes : « La paix soit avec vous » (Jn 20, 19, 21, 26 ; Lc 24, 36). Les apôtres étaient désemparés, découragés, tétanisés par la peur. En leur apparaissant, Jésus leur apporte le réconfort. Il est pour eux source de consolation. La tristesse n’a plus sa place dans leur vie. Le Seigneur ressuscité conduit les apôtres sur les chemins de la confiance et de l’espérance. Avec le Christ vainqueur de la mort, qui vient à leur rencontre, ils entrent dans un monde nouveau. Cette paix, que Jésus donne, vient du Père et transforme le monde.

      La paix est donc étroitement liée à la personne de Jésus. Quand le Nouveau Testament se réfère à l’incarnation comme à la résurrection du Seigneur, il utilise le langage de la paix. Celle-ci est, de ce fait, une composante essentielle de l’expérience chrétienne, et elle trouve son retentissement aussi bien dans la vie personnelle  qu’au plan social et communautaire.

     Cette compréhension du mystère du Christ à la lumière du don de la paix est très importante. La vie chrétienne est le lieu où se réalise le don de la paix dans ses deux dimensions :

– nous sommes fondamentalement les bénéficiaires de la paix que Jésus a apportée à notre monde. Il nous transmet la consolation, le réconfort intérieur, la lumière et la confiance dont nous avons besoin pour notre route quotidienne.

– nous sommes en même temps les acteurs privilégiés de la manifestation, sur la terre, de la paix que Jésus offre à l’humanité. Ce n’est pas par hasard si Jésus parle de la paix quand il enseigne à ses disciples les Béatitudes au début du Sermon sur la montagne. « Bienheureux les artisans de paix, proclame-t-il, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9). Cette béatitude voisine elle-même avec ces deux autres promesses de Jésus : « Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre en héritage » (Mt 5, 4) et « Bienheureux les miséricordieux, car ils seront objets de miséricorde » (Mt 5, 7). Le disciple de Jésus, par sa manière de se comporter dans le monde, dans sa relation avec les autres, doit être la manifestation de la paix que Jésus est venu apporter à notre terre. Le chrétien doit être serviteur de la paix, parce que Jésus a été la réalisation parfaite de la paix pour toute l’humanité.

    Percevons-nous notre mission dans le monde de la sorte, avec tout ce que cela implique ? Cela fait partie de notre vocation de chrétiens que d’être foyers de lumière et semeurs d’espérance pour la vie personnelle, parce que vivifiés par la présence du Christ ressuscité, que nous accueillons dans la foi ; cela fait partie aussi de notre vocation de chrétiens que d’être ferments de réconciliation au sein de la famille humaine, parce que Jésus a scellé la paix dans le sang de sa croix (Ep 2, 14–18).

      Comment vivre alors cette réalité de la vie chrétienne au nom de la fidélité au don que Jésus nous a fait ? Le Seigneur nous donne un autre enseignement important dans l’évangile de ce dimanche. Il parle du « Paraclet », du « Défenseur », de l’Esprit que le Père enverra en son nom. Cette qualification de « Paraclet », de « Défenseur », pour désigner l’Esprit Saint est très significative. En fonction de l’origine de ce mot, cela veut dire que l’Esprit est celui qui réconforte, qui apporte la consolation, qui fortifie intérieurement, qui donne le courage à ceux qui s’ouvrent à son action en eux. Quand il parle des dons de l’Esprit dans la lettre aux Galates, Paul fait mention d’une façon particulière du don de la paix (Gal 5, 22). Celle-ci, qui a sa source en Jésus, est donnée aux croyants par l’Esprit du Seigneur. C’est l’Esprit, lui qui nous fortifie intérieurement, qui nous rend capable aussi d’être artisans de paix dans le monde, aussi bien avec douceur qu’avec détermination.

       « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix », dit Jésus à ses disciples. Cette parole est à la fois une promesse et une mission. La présence du Seigneur ressuscité dans chacune de nos vies nous apporte lumière, force, consolation au plan personnel. En même temps, elle implique de notre part  que nous soyons artisans de paix là où nous vivons, de sorte que le monde nouveau, que Jésus est venu instaurer sur notre terre, un monde de paix, de justice et d’amour, grandisse et prenne toute sa dimension pour le plus grand bonheur de nos frères et sœurs en humanité.

    Telle est la joie qui illumine nos cœurs de croyants et que nous voulons rayonner par notre engagement comme disciples de Jésus, le prince de la paix. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 5ème Dimanche de Pâques (C)

Jn 13, 31-33a; 34-35 
  Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié,et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt. Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »

      À quoi reconnaît-on un chrétien ? Cette question nous intéresse, parce que nous sommes disciples de Jésus et que nous sommes fiers de l’être, étant entendu, par ailleurs, que cette fierté n’est pas de l’orgueil ni de la prétention, car une telle attitude peut parfois être présente, ce qui alors compromet l’authenticité du témoignage. Celui-ci ne peut qu’être humble, à l’imitation de celui du Seigneur, loin de toute forme d’ostentation personnelle (cf. Mt 6, 1–18).

     À quoi reconnaît-on un chrétien ? Jésus donne à ce sujet une réponse lumineuse. Nous venons de l’entendre dans l’évangile. « Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur, à savoir que vous vous aimiez les uns les autres ». Les choses sont claires. Mais pour qu’elles soient solidement intégrées dans le cœur des disciples, Jésus précise encore cette réalité en déclarant : « À ceci tous connaîtront que vous êtes pour moi des disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres ».

     La réponse est donnée avec toute la limpidité et la radicalité que l’on peut souhaiter : un disciple de Jésus est quelqu’un qui aime véritablement et profondément son prochain.

            Pourquoi en est-il ainsi ? Jésus a donné le fondement de cette réalité dès sa première déclaration : « Je vous donne un commandement nouveau, à savoir que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés ». C’est ce « comme je vous ai aimés » qui est la référence ultime.

       Pour bien prendre la mesure de ce fondement, il faut se rappeler que Jésus dit cela le soir du Jeudi Saint, après l’épisode du lavement des pieds. Jésus s’est comporté comme un serviteur à l’égard de ses disciples et il a expliqué le sens de cette action. Après avoir repris sa place à table, il interrogea les apôtres : « Connaissez-vous ce que j’ai fait pour vous ? », demanda-t-il, et il ajouta : « Vous-mêmes m’appelez “le Maître” et “le Seigneur”, et vous dites bien : Je le suis. Si donc moi, je vous ai lavé les pieds, le Seigneur et le Maître, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres ». Et pour que cette parole en acte, qu’est le lavement des pieds, soit perçue dans toute sa dimension, Jésus expliqua encore : « C’est un exemple que je vous ai donné, afin que, comme moi j’ai fait pour vous, vous aussi le fassiez » (Jn 13, 12–15).

    Voila le fondement : le disciple doit agir comme son Maître et Seigneur, comme Jésus l’a fait. Le commandement de l’amour, c’est d’imiter Jésus, qui a été serviteur, le lavement des pieds étant le signe symbolique de don qu’il fait de sa vie. L’évangéliste Jean le souligne solennellement et magnifiquement juste avant de présenter cette scène. « Avant la fête de la Pâque, écrit-il, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (13, 1). Le commandement nouveau est à comprendre à la lumière de l’engagement personnel de Jésus : il a aimé « jusqu’au bout », à l’extrême, dans le don de sa vie.

   Ce faisant, Jésus a mené à son plein achèvement l’enseignement qu’il a donné tout au long de son ministère public. Au légiste désireux de trouver les chemins qui conduisent à la vie éternelle il a raconté la parabole du Bon Samaritain (Lc 10, 25–37). À la mère des fils de Zébédée, qui convoitait les bonnes places pour ses deux fils, il indique que les voies du Royaume des cieux n’ont rien à voir avec l’esprit du monde, fait d’arrivisme et d’ambition vaniteuse, mais que c’est le choix du service qui grandit véritablement l’être humain, comme le montre la manière d’agir du Fils de l’homme (Mt 20, 20–28). Le don de soi est également au cœur de l’engagement du Bon Pasteur qu’est Jésus lui-même (Jn 10, 11, 15, 17–18).

       La voie nous est montrée. Nous sommes fiers et heureux d’être disciples de Jésus. Nous le sommes devenus par notre baptême, plongée sacramentelle dans le mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur, manifestation suprême de son amour sans limite pour tous les membres de notre humanité. Ce que nous sommes dans le principe, nous avons à le devenir chaque jour davantage par notre engagement. « À ceci tous connaîtront que vous êtes pour moi des disciples, dit Jésus, si vous avez de l’amour les uns pour les autres ».

       Nous savons que cela est exigeant. Mais cela est aussi libérant. Cet amour, dont Jésus nous a donné l’exemple, libère notre cœur de nos petitesses et de nos étroitesses ; il nous permet d’avoir un regard neuf sur les autres, quelles que puissent être parfois leurs limites ; il nous apporte la joie du don ; il crée un univers de communion, parce que nous nous reconnaissons alors tous comme frères, fils avec le Fils (cf. Rm 8, 28–29).

     Ce commandement de l’amour inconditionnel, à l’imitation de Jésus, engendre un monde nouveau. La voie que Jésus a ouverte, est une chance pour notre humanité. En mettant nos pas dans les siens, nous révélons sa présence dans notre monde. En imitant, chacun à notre manière, chacun selon son propre charisme, l’amour que Jésus a montré jusqu’au bout, nous nous manifestons comme ses disciples et nous rappelons, de la sorte, la bénédiction qu’il a été et qu’il est encore pour notre humanité. La mise en œuvre du commandement nouveau, que Jésus donne à ses disciples, fait d’eux véritablement le sel de la terre et la lumière du monde (Mt 5, 13–16). Cette promesse est aussi un appel que nous voulons mettre au cœur de nos vies. Amen.

retraite jubilaire pour jeunes adultes.

Du Jeudi 5 mai au Dimanche 8 Mai 2016 

En cette année où l’Ordre des Prêcheurs fête ses 800 ans,
les Moniales Dominicaines de Paray-le-Monial proposent

une retraite jubilaire pour jeunes adultes.

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Sur le Thème : Dominique, homme de miséricorde

Jeudi : Solennité de l’Ascension

Messe de la solennité de l’Ascension et offices avec la communauté
         Enseignements :  Saint Dominique et la miséricorde
                                          Qu’est-ce-qu’une démarche jubilaire ? Les indulgences
         Démarche jubilaire en la chapelle du Monastère
         Temps d’oraison guidée, partage sur le thème. Préparation aux offices.

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Vendredi : De la Passion à l’Ascension

Messe et offices avec la communauté
         Enseignements :  Saint Dominique et la Croix
                                          Qu’est-ce-qu’une la Miséricorde (Avec Jean-Paul II)
         Démarche jubilaire aux sanctuaires de Paray, passage de la Porte Sainte
         Temps d’oraison guidée, partage sur le thème. Préparation aux offices.

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Samedi Appeler l’Esprit Saint avec la Vierge Marie

Messe et offices avec la communauté
         Enseignements :  La place de Marie dans la vie dSaint Dominique
et de l’Ordre des Prêcheurs
                                          Mrie, Mère de Miséricorde
         Pèlerinage marial à Notre-Dame de Romay. Prière d’offrande à Marie.
         Temps d’oraison guidée, partage sur le thème. Préparation aux offices.

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Dimanche Accueillir l’Esprit comme Dominique

Messe dominicale et offices avec la communauté
         Enseignements :  Saint Dominique Docile à l’Esprit Saint
                                         La communion des saints, don de la Miséricorde
         Démarche jubilaire en la chapelle du Monastère
         Temps d’oraison guidé et envoi : être miséricordieux comme le Père

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La retraite peut être suivie en totalité ou en partie pour ceux qui ne peuvent pas être présents sur ces 4 jours. Participation libre.

Vous pouvez nous contacter au 03 85 81 09 09 pour vous inscrire.

Homélie pour le 4ème Dimanche de Pâques (C)

Jn 10, 27-30 
En ce temps-là, Jésus déclara : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main. Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père. Le Père et moi, nous sommes UN. »

   Le chapitre dixième de l’évangile selon saint Jean, dont nous venons d’entendre quelques versets, est un de passages les plus explicites de tout le Nouveau Testament pour comprendre la personne et la mission de Jésus. Les paroles du Seigneur, que la liturgie a retenues pour ce quatrième dimanche de Pâques, nous permettent de bien saisir cette réalité.

     Dans ce chapitre, Jésus s’exprime souvent sur le mode autobiographique. Il est amené à se justifier, à expliquer ce qu’il fait et entreprend, parce que son agir est contesté ou, du moins, mal compris et suscite de l’irritation de la part d’un certain nombre de ses contemporains. Il répond à ces objections en expliquant le sens de sa pratique, le but qu’il poursuit durant ses pérégrinations et les raisons qui fondent son engagement. Le fait de devoir se justifier lui donne l’occasion dire qui il est véritablement, comment il comprend sa mission et la signification que celle-ci prend dans le plan de Dieu.

      Pour rendre compte de ce qu’il est et de ce qu’il fait, Jésus recourt à l’image du berger, du bon pasteur, que les prophètes avaient maintes fois utilisée pour faire comprendre la sollicitude et l’amour de Dieu pour son peuple. Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, chacun, à sa façon, avait expliqué comment Dieu était comme un berger pour son peuple et agirait encore de cette manière aux temps futurs (Is 40, 11 / Jr 3, 15 ; 23, 3–8 / Ez 34, 11–16). Le psalmiste lui-même fait sienne cette image pour faire comprendre combien Dieu veille sur ses enfants et les conduit en des lieux de bénédiction (Ps 23, 1–4).

    Jésus se situe dans la ligne de cette tradition pour faire comprendre la signification de tout ce qu’il entreprend. Quelques instants plus tôt, il déclarait : « Moi, je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis » (10, 11). La référence à la pratique de la vie pastorale lui permet d’indiquer la générosité et l’abnégation qui sont à la base de son engagement. Il aimera jusqu’au bout, et cela impliquera le don de sa vie (cf. Jn 13, 1). Cet amour se nourrit, dans le présent, d’une connaissance profonde et réciproque entre le berger et les brebis. Jésus avait, en effet, encore déclaré : « Moi, je suis le bon berger. Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent » (10, 14). La relation est faite d’une grande proximité, d’une solidarité à toute épreuve et d’une affection mutuelle qui soude dans l’unité. C’est tout cela que Jésus récapitule dans les paroles qui nous sont offertes ce dimanche. « Mes brebis écoutent ma voix, explique le Seigneur dans l’évangile de ce jour ; moi, je les connais et elles me suivent ». Ce lien personnel a une portée hors du commun et transmet une promesse d’une grande richesse. Jésus ajoute en effet : « Je leur donne la vie éternelle ; jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main ». L’image du berger est comme transcendée. Son contenu, dans le cas présent, ne se limite pas aux biens terrestres. Il concerne les valeurs fondamentales du Royaume des cieux, qui trouveront leur achèvement dans la vie auprès de Dieu qui n’aura pas de fin. Telle est la mission que Jésus accomplit en ces temps (cf. Lc 15, 1–7 / Mt 18, 10–14).

    Cette explication de type autobiographique, définissant l’agir de Jésus à la manière du pasteur promis par Dieu, nous transmet encore un autre enseignement d’une grande importance. Parlant de ses brebis, le Seigneur ajoute en effet : « Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père ». Après avoir présenté le contenu de sa mission, Jésus révèle maintenant sa source et son fondement. Cette mission vient du Père qui l’a envoyé (cf. Jn 5, 36 ; 6, 57 ; 7, 28–29 ; 8, 42) et trouve tout son sens dans l’unité qu’il y a entre eux. Jésus conclut en effet : « Le Père et moi, nous sommes un ». Cette relation unique entre le Père et lui, Jésus l’avait déjà évoquée précédemment, lorsqu’il avait parlé de la connaissance réciproque que le berger entretient avec ses brebis. Celle-ci avait, en effet, été qualifiée d’une façon particulière, qui prend maintenant tout son sens. La parole complète de Jésus à ce moment-là avait été pour dire : « Moi, je suis le bon berger. Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que moi, je connais le Père, et je donne ma vie pour mes brebis » (10, 14–15). En parlant de sa mission, Jésus dévoile en même temps son identité véritable : il est lié d’une façon unique au Père, et c’est ce lien qui transparaît maintenant dans la manière dont il est présent à notre humanité, dans une attitude faite de réciprocité avec tous les hommes et de générosité sans limite dans le don de soi.

   Voilà le mystère de Jésus, qui est offert à notre méditation et à notre contemplation en ce quatrième dimanche de Pâques. Le Seigneur vit une intimité unique avec le Père des cieux et cette connaissance réciproque en Dieu trouve maintenant un retentissement particulier dans la relation que Jésus vit avec les membres de notre humanité, pour lesquels, tel le bon berger, il donnera sa propre vie.

    Jésus, le bon berger, est celui qui guide chacun de nous dans notre cheminement  de foi. Il nous connaît et nous le connaissons. Il a donné sa vie pour nous. Il nous introduit dans l’intimité du Père des cieux et nous donne d’avoir part à la vie éternelle. Avec lui nous possédons tout (cf. 2 Co 5, 17—6, 10 / Rm 8, 31–39). Telle est la richesse et la grandeur de notre foi. Amen.

Homélie pour le 3ème Dimanche de Pâques (C)

Jn 21, 1-19 

En ce temps-là, Jésus se manifesta encore aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade, et voici comment. Il y avait là, ensemble, Simon-Pierre, avec Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), Nathanaël, de Cana de Galilée, les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples. Simon-Pierre leur dit : « Je m’en vais à la pêche. » Ils lui répondent : « Nous aussi, nous allons avec toi. » Ils partirent et montèrent dans la barque ; or, cette nuit-là, ils ne prirent rien. Au lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui. Jésus leur dit : « Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ? » Ils lui répondirent : « Non. » Il leur dit : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. » Ils jetèrent donc le filet, et cette fois ils n’arrivaient pas à le tirer, tellement il y avait de poissons. Alors, le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau. Les autres disciples arrivèrent en barque, traînant le filet plein de poissons ; la terre n’était qu’à une centaine de mètres. Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise avec du poisson posé dessus, et du pain. Jésus leur dit : « Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre. » Simon-Pierre remonta et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons : il y en avait cent cinquante-trois. Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré. Jésus leur dit alors : « Venez manger. » Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? » Ils savaient que c’était le Seigneur. Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson. C’était la troisième fois que Jésus ressuscité d’entre les morts se manifestait à ses disciples. 

 Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes agneaux. » Il lui dit une deuxième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le pasteur de mes brebis. » Il lui dit, pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut peiné parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait : « M’aimes-tu ? » Il lui répond :« Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes brebis. Amen, amen, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. » Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu. Sur ces mots, il lui dit : « Suis-moi. »

    La contemplation de cette rencontre entre Jésus et les apôtres sur les bords du lac de Galilée est toujours pour nous source de joie, parce que nous découvrons là un bel enseignement concernant la relation qui existe entre le Seigneur ressuscité et les disciples. Nous observons à la fois comment Jésus agit et comment les disciples réagissent, et en conséquence, comment cette double façon de se comporter porte du fruit.

       Jésus se tient sur le rivage lorsque les apôtres reviennent de leur nuit de travail. Il les précède, il les attend. Il est plein de sollicitude à leur égard, puisqu’il les interroge sur le résultat de la pêche. Il fait le premier pas, pourrait-on dire, et cette parole à l’adresse de ceux qui ont peiné en vain enclenche la relation. Cette prise de contact lui offre la possibilité de prendre l’initiative. Il ne cherche pas à les consoler de leur insuccès. Il les invite, au contraire, à se mettre à nouveau à l’ouvrage. « Jetez le filet à droite de la barque et vous trouverez », déclare-t-il. Une parole osée, en quelque sorte, une parole qui défie le bon sens. On pourrait se dire : “À quoi bon ?”, puisque les apôtres n’ont rien pris de la nuit. Mais une situation n’est jamais totalement figée, sans issue possible. Jésus mise sur la capacité des apôtres à reprendre le travail, alors qu’ils doivent être fatigués et quelque part déçus. Il fait appel à leur bonne volonté, au courage face à la besogne et aussi à la confiance. Les apôtres ne savent pas encore qui est celui qui leur exprime une telle recommandation. Mais cette parole est persuasive, encourageante, et ils ont suffisamment de ressource intérieure pour lui accorder du crédit et la mettre en œuvre. Le résultat ne se fait pas attendre. C’est une abondance de poissons qui se trouve maintenant dans le filet.

     Quand les apôtres mettent ensuite les pieds à terre, ils voient un feu de braise et des éléments pour le repas déjà préparés. Tout pourtant n’est pas achevé. Jésus sollicite à nouveau les apôtres pour qu’ils prennent leur part à l’action : « Apportez de ces poissons que vous avez pris maintenant », leur demande-t-il. Leur propre travail est pris en considération. Ils sont invités à prendre leur part aux préparatifs du repas.

       Au terme, Jésus s’exprime une troisième fois sur le mode impératif : « Venez manger », leur dit-il. Et l’évangéliste commente en ces termes : « Jésus vient ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson ». Le Seigneur est celui qui invite au repas, qui donne, qui gratifie. Mais il n’agit pas seul. Il requiert la collaboration des apôtres ; il sollicite leur participation dans un contexte qui demande, de leur part, bonne volonté et confiance. Il y a la rencontre de deux formes de liberté, celle de Jésus, qui invite gratuitement, et celle des apôtres, qui répondent généreusement ; et cela porte du fruit.

      L’attitude des apôtres, en effet, est, elle aussi, riche d’enseignements. Au début, ils ne savent pas que l’homme, qui se tient sur le rivage, c’est Jésus. Et pourtant, ils vont, à sa demande, jeter à nouveau le filet. Ils font confiance à celui qui leur fait confiance, qui sollicite leur bonne volonté et leur disponibilité. Cette ouverture de cœur aura toute sa fécondité, car elle permettra à la puissance de vie de Jésus de se déployer au sein même de leur action.

     Chacun, dans ce contexte, réagit avec sa propre personnalité. Jean, avec sa grande sensibilité, est le premier à reconnaître le Seigneur à la vue du signe qui s’accomplit. Avec son tempérament fougueux et excessif, Pierre, quant à lui, se jette à l’eau pour aller rejoindre Jésus le plus vite possible. Par delà ces différences de réactions, chacun vit dans son cœur quelque chose d’indicible, une conviction intérieure très forte, mais qui, en même temps, est comme insaisissable et quasi incommunicable. L’évangéliste observe à ce sujet : « Aucun des disciples n’osait lui demander : “Qui es-tu ?”. Ils savaient que c’était le Seigneur ».

     Telle est l’expérience de la foi : nous reconnaissons que Jésus est présent à chacune de nos vies, qu’il guide nos chemins, qu’il nous gratifie au quotidien. Mais cette connaissance est en aucun cas contraignante. Elle se réalise dans une disposition du cœur faite de disponibilité, de confiance et d’amour. « C’est le Seigneur », comprenons-nous intérieurement, et nous voulons lui faire place pour qu’il nous enrichisse de sa présence et de ses dons.

     « Venez manger », dit Jésus. Telle est sa dernière parole dans cette scène de la pêche dans le lac de Tibériade. Cette invitation, il nous l’adresse chaque jour. Il nous offre le pain de sa parole et de l’eucharistie. Cette nourriture est ce qui nous fortifie sur notre route. Elle nous communique lumière, force et espérance. Elle est féconde en nous quand notre cœur est habité par la confiance.

En contemplant le message de ce récit de l’évangile, sachons ouvrir notre cœur au don que le Seigneur ressuscité veut nous faire quand il sollicite notre générosité. Ici encore se vérifie cette grande règle du Royaume des cieux : celui qui donne et s’abandonne reçoit. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le Dimanche des Rameaux (C)

Lc 19, 28–40 / 22, 14 — 23, 56 : La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ selon saint Luc

  En cette année, où nous lisons principalement l’évangile selon saint Luc lors de la liturgie dominicale, la Parole de Dieu attire d’une façon particulière notre attention en ce début de Semaine Sainte, sur le salut qui se réalise avec la venue de Jésus à Jérusalem  et avec les événements de la passion.

   Au moment de la bénédiction des rameaux, nous avons entendu le récit de l’entrée messianique de Jésus dans la Ville Sainte. Les foules s’étaient rassemblées juste avant la descente du Mont des Oliviers et louaient Dieu au sujet de Jésus en proclamant : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur ». L’évangéliste Luc ajoute encore cette parole dans la louange du peuple présent : « Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux » (19, 37–38). Cette dernière acclamation rappelle, presque mot pour mot, le chant d’action de grâce des anges à Bethléem, lors de la naissance de Jésus : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur terre paix aux hommes, objets de bienveillance » (2, 14). Ce qui était annoncé au moment de la venue du Fils de Dieu dans notre monde entre maintenant dans sa phase définitive. La bienveillance de Dieu pour toute l’humanité va trouver son plein achèvement dans le don que Jésus fera bientôt de sa vie sur la croix. Il aimera jusqu’au bout (cf. Jn 13, 1) pour manifester au monde combien Dieu aime tous les hommes et leur offre la réconciliation. Nous participons, en ce dimanche des rameaux, à cette louange et à cette acclamation. Les rameaux, que nous avons portés en procession et que nous emmènerons chez nous, expriment cette reconnaissance de Jésus comme notre roi et notre sauveur, celui qui nous apporte la vie et crée un monde nouveau dans l’offrande qu’il fait de lui-même. Il est le sauveur de tous ceux qui mettent en lui leur espérance.

     Le récit de la passion, pour sa part, nous a transmis le dialogue très émouvant et plein de confiance entre Jésus et celui que nous appelons le “bon larron”. Cet homme, qui n’avait pas été un saint par sa façon de se comporter, ouvre son cœur en cet instant et se tourne vers Jésus dans un bel acte de foi. Sa parole se fait prière : « Jésus, souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton Royaume ». Et le Seigneur reconnaît la justesse et la profondeur de sa démarche. Sa réponse prend la forme d’une promesse : « Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis » (23, 39–43). Le salut se réalise pour cet homme, qui a compris, dans un surgissement de lucidité et d’illumination spirituelle, que Jésus est véritablement « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Le Seigneur l’introduira sans délai dans la vie éternelle.

   Nous voyons dans les deux cas comment Jésus ouvre les chemins du salut. Il est source de miséricorde pour le pécheur repentant et il restaure le projet de Dieu sur l’humanité, projet abimé par le péché des hommes. Jésus apporte la réconciliation et le pardon. La liturgie de ce dimanche des rameaux nous rappelle la double dimension de la rédemption que Jésus a apportée à notre monde dans les événements de la Semaine Sainte. Il est le sauveur envoyé par le Père pour créer une humanité nouvelle aussi bien au plan communautaire qu’au niveau personnel. Il a scellé la paix entre les hommes et avec Dieu dans le sang de sa croix (Col 1, 20 — cf. Ep 2, 14–18 ; Rm 5, 1–11) et il appelle chaque être humain à une vie nouvelle, qui trouvera son plein achèvement dans le Royaume des cieux.

    C’est tout cela que nous apprêtons à célébrer durant la Semaine Sainte. Nous voulons répondre à cet amour par notre propre amour pour lui et pour le Père qui l’a envoyé auprès de nous pour rétablir la communion avec lui. Nous pouvons vivre intensément toutes ces réalités de la foi grâce à l’Esprit qui nous a été donné lors de notre baptême. Ouvrons alors largement notre cœur pour que ces jours de fête, qui nous sont offerts, soient des jours de grâce et de lumière, de paix et d’amour. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 5ème Dimanche du Carême (C)

Jn 8, 1–11 
  En ce temps-là,  Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère.Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? »  Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre.
     Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit :
 « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »

   L’évangile de ce dimanche nous rapporte une des manifestations les plus expressives de la miséricorde de Jésus. En cette année du Jubilé de la miséricorde, il nous interpelle d’une façon toute particulière.

     Nous avons affaire à un sujet sensible en raison du retentissement existentiel lié à tout ce qui concerne l’amour et la sexualité. Les adversaires de Jésus l’ont bien compris, et c’est pour cela qu’ils exploitent la situation. Leur intention n’est pas tant de sauvegarder la morale que de tendre un piège à Jésus pour pouvoir ensuite le condamner. Car leur conviction à son sujet est bien arrêtée. Ils le considèrent, en effet, compte tenu de son enseignement et de ses fréquentations, comme « un ami des publicains et des pécheurs » (Mt 11, 19 // Lc 7, 34 – cf. Lc 15, 1–2). L’occasion est trop belle, estiment-ils, pour mettre Jésus en difficulté, et ils ne veulent pas la laisser passer. Les choses se déroulent sur la place publique, au su et vue de tout le monde. Ce que va dire et faire Jésus ne sera donc pas sans conséquence.

   La tournure des événements prendra une autre direction que celle que ces opposants escomptaient. Jésus n’entre pas dans la logique des soi-disant pourfendeurs du vice. Il se tait, presque comme s’il était absent. Face à l’insistance des accusateurs, il énonce une solution, qui les amène à lâcher prise, tant à son égard que vis à vis de celle qu’ils désiraient vouer au mépris des passants et livrer à la vindicte populaire. Ensuite, il ne condamne pas celle qui est dénoncée publiquement. Il l’exhorte à trouver une voie nouvelle pour sa vie. « Va et ne pèche plus ». Jésus fait appel à la conscience de l’intéressée, pour qu’elle retrouve les valeurs du Royaume de cieux et réajuste son existence en conséquence. Il ne s’attache pas à exprimer recommandations, prescriptions et conseils de toutes sortes. Il fait confiance. Sa parole, si elle est reçue, portera du fruit, une parole qui tire vers le haut, une parole libératrice, parce qu’elle montre le chemin de la vraie liberté, une parole de miséricorde.

            Cette scène de l’évangile parle intensément à notre cœur en cette année où nous voulons, avec toute l’Église, faire grandir en nous l’esprit de miséricorde. Le comportement de Jésus nous montre comment nous devons agir, si nous voulons vivre authentiquement la proclamation qu’il proféra dans les Béatitudes, au début du Sermon sur la montagne : « Bienheureux les miséricordieux » (Mt 5, 7). Le Seigneur nous invite d’abord à ne pas juger et à ne pas condamner. Jésus n’a pas fait d’enquête pour évaluer les torts sous-jacents à la situation. Son attitude est essentiellement celle de la miséricorde et du pardon. C’est une première étape : ne pas juger et ne pas condamner.

    Il faut encore aller plus loin. Le Seigneur exhorte à une vie nouvelle et il fait confiance. C’est parce qu’il a posé un regard d’amour miséricordieux sur cette femme, au cœur de sa misère et de sa détresse, que celle-ci pourra s’engager sur des chemins nouveaux. Son amour fait de bienveillance possède une force transfigurante. L’amour convertit.

     Jésus nous dit de la sorte : “Aime jusqu’au bout, aime de bienveillance inlassablement, et ton amour transformera le monde dans lequel tu vis. Ton amour désintéressé et universel convaincra les personnes qui ont à opérer un changement dans leur vie. Tu seras une aide pour elles. Ce ne sont pas les remontrances qui transforment le monde ; c’est l’amour gratuit et généreux à l’égard des personnes qui sont dans le besoin, quelle que soit la cause, que ce soit le péché ou bien des déficiences relationnelles ou d’autres réalités encore”. Oui, c’est l’amour qui permet chez l’autre le consentement au réajustement, et, dans le cas du péché, à la conversion. Dans tous les cas, le réajustement n’est pas purement et simplement une capitulation ni un désaveu personnel par rapport à un passé douloureux ou un héritage existentiel lourd à porter, mais une réponse, motivée, à un amour désintéressé et rénovateur. Et cela change tout.

  Alors, sachons aimer comme le Seigneur a aimé, un amour fait de bienveillance, de compassion, de miséricorde et de pardon. Rappelons-nous la parole de Jésus aux apôtres le soir du Jeudi Saint : « C’est à ceci que tous connaîtront que vous êtes pour moi des disciples, à savoir si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35). Avec l’évangile de ce dimanche, Jésus montre que cet amour ne peut connaître de limite, quelle que puisse être la gravité de l’offense ou du manque. Comme Jésus en donne l’exemple, l’amour de bienveillance et de pardon transfigure et restaure le monde. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 4ème Dimanche du Carême (C)

Lc 15, 1-3; 11-32 
  En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »  Alors Jésus leur dit cette parabole : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’ Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : ‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance,et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’ Il se leva et s’en alla vers son père.  
  Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’ Mais le père dit à ses serviteurs : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.’ Et ils commencèrent à festoyer. 
   Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’ Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !’ Le père répondit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »

 Cette parabole de Jésus réjouit toujours profondément notre cœur, lorsque nous l’entendons, parce qu’elle nous révèle, avec beaucoup de tact et d’humanité, qui est Dieu pour chaque homme qu’il a créé et comment nous trouvons les vrais chemins de la communion avec lui. En cette année de la miséricorde, nous sommes particulièrement attentifs à l’attitude du père de famille qui nous révèle le visage de Dieu, mais nous contemplons aussi comment le fils cadet, qui s’est éloigné de l’intimité familiale, retrouve les chemins de l’unité avec celui qui est à l’origine de sa vie.
Deux petites phrases, parmi d’autres de cette parabole, disent quelque chose d’essentiel sur l’attitude du fils prodigue et sur celle du père miséricordieux, et nous aident, de la sorte, à grandir dans la foi et le renouvellement intérieur auxquels nous sommes conviés durant le carême.
Alors que le fils cadet se trouve au comble de la misère et de la déchéance, il entame une réflexion qui sera, quelque part, la chance de sa vie et lui permettra de sortir du gouffre dans lequel il s’est lui-même plongé. L’évangéliste écrit à ce sujet : « Or entrant en lui-même, il dit … ». Suit alors la parole intérieure qui est montée dans son cœur et qui aura un impact décisif pour la suite de sa vie : « Combien de salariés de mon père abondent de pain, se dit-il, et moi, ici, je péris de famine ». Une prise de conscience s’établit en lui. Il prend acte de sa propre situation misérable et la compare à celle des ouvriers dans l’entreprise familiale. Les conditions de vie de ces derniers deviennent enviables et enclenchent en lui un processus d’évaluation personnelle. Dans ces circonstances douloureuses, qui marquent présentement son existence, ce jeune homme prend conscience de son malheur, reconnaît la rupture qu’il a provoquée par ses choix irresponsables, et veut rétablir la relation qu’il a cassée : « J’ai péché contre le ciel et devant toi », se prépare-t-il à dire à son père. Il assume en cet instant sa propre responsabilité et décide de prendre les moyens pour qu’un monde nouveau arrive pour lui comme aussi pour la cellule familiale : « Me levant, j’irai vers mon père et je lui dirai : “Père, j’ai péché contre le ciel et devant toi” ». Il décide de prendre le chemin du retour et de parler en vérité avec celui dont il s’était éloigné. Cette décision, riche de promesses, a été possible, parce que, du fond de sa misère, contraint par les événements, il  a accepté de regarder au plus profond de lui-même. « Entrant en lui-même, il dit … », explique Jésus à son sujet. C’est ce désir de faire la vérité en lui qui a permis la mise en route de cette attitude de renouveau. Il a accepté finalement de regarder en lui, de devenir lucide sur lui-même, de reconnaître ce qui n’allait pas dans sa manière de se conduire, et cela a été un chemin de libération. Pour lui s’est réalisée une des paroles les plus profondes que Jésus a dites durant son ministère public : « La vérité vous rendra libre » (Jn 8, 32). En rentrant en lui-même, il a accepté de faire la vérité dans sa vie, et cela a été comme une renaissance.
Cette démarche a pu porter du fruit, parce que son père l’attendait. Luc écrit à cette étape de l’histoire : « Alors qu’il était encore loin, son père le vit ». Cette petite réflexion, qui introduit la belle séquence de la parabole sur les retrouvailles, en dit long sur l’attitude du père de famille. Chaque jour, il guettait l’horizon pour voir si son fils reviendrait, pour courir à sa rencontre, lorsqu’il apercevrait au loin sa silhouette, tellement son cœur était resté rempli d’affection pour lui. Jamais il n’avait pu se remettre de ce départ pour une contrée lointaine. De longs jours, il est resté tel un veilleur, attendant cet instant de bonheur, quand il reverrait le visage de celui qui s’était égaré mais qui restait son propre fils. La description de la rencontre qui suit est très émouvante. Tout cela a pu se produire, parce que ce père, inlassablement, attendait ce retour.

     Deux petites phrases donc, dans cet évangile, qui nous permettent de prendre toute la mesure de ce qui nous est raconté : « Entrant en lui-même, il dit … », explique Jésus au sujet du fils repentant ; « Alors qu’il était encore loin, il le vit », déclare le Seigneur au sujet du père qui n’a cessé d’aimer ce fils d’un amour invincible, quelle qu’ai pu être l’offense. Ainsi en va-t-il de la conversion, du renouvellement intérieur, et du bonheur qui se produit au cœur de la réconciliation. Le fils cadet est revenu, parce qu’il a su faire la vérité en lui. La recherche de la vérité est une composante fondamentale de la vie humaine et de la vie spirituelle. Elle coûte à certaines heures ; elle a ses exigences ; mais elle est incontournable. C’est elle qui permet de sortir des ornières, de dépasser les obstacles, qui se trouvent sur notre route, de trouver la vraie liberté, de vivre la réconciliation et la communion avec les autres et avec Dieu, et donne, en même temps, d’avoir soi-même accès à la paix intérieure et à la sérénité.

            Durant ce carême, nous sommes appelés à faire la vérité dans notre vie, avec un regard à l’intérieur de nous-mêmes fait de courage et de lucidité. En reconnaissant ce dont nous avons à nous délester, nous grandissons en liberté, et notre vie devient plus belle, parce que la conversion nous ouvre à la communion avec les autres et avec Dieu, et nous permet simultanément de retrouver notre être profond. La contemplation du père de famille à l’amour indéfectible est pour nous un puissant encouragement pour que nous nous engagions dans cette direction, que ce soit grâce au sacrement du pardon ou de toute autre manière.

            L’évangile de ce dimanche est une lumière pour nos pas. En le faisant nôtre, nous avançons sur les chemins de la renaissance, qui ont leur origine dans notre baptême et que nous choisissons à nouveau chaque année la nuit de Pâques. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 3ème Dimanche du Carême (C)

 

Lc 13, 1-9 
Mais Un jour, des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient. Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ?  Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ?
 Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. »  Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : ‘Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?’ Mais le vigneron lui répondit : ‘Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être  donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.’ »

   En recevant cet évangile, nous pourrions être tentés d’avoir dans notre cœur des sentiments de tristesse, en constatant une fois de plus que le monde est souvent dominé par des actes de violence. Ce que nous observons au quotidien était déjà une réalité présente dans le monde au temps de Jésus. Rien donc de vraiment nouveau. Des actes qui montrent la dureté des hommes et qui nous affectent, quand nous en prenons connaissance.

      En fait, si cette réalité de la souffrance est universelle et se manifeste à toutes les époques, ce n’est pas une raison pour sombrer dans le pessimisme et désespérer de notre humanité comme de notre propre sort. Jésus a pris soin de commenter de tels événements, et sa parole à ce sujet est pour nous source de lumière. Bien sûr, nous n’avons pas la maîtrise de ces événements. Ils échappent complètement à notre pouvoir. Ils s’imposent à nous. En même temps, ils ne nous laissent pas indifférents et ils ne doivent pas nous laisser inactifs. Jésus, en communiquant son évaluation sur des situations douloureuses, qui avaient fortement frappé les esprits de ses contemporains, nous montre l’attitude qu’il convient d’adopter quand de telles nouvelles nous parviennent.

   Nous voyons d’abord comment Jésus est sensible à la souffrance des personnes concernées. Quand il évoque ces réalités éprouvantes, nous le voyons ému de compassion. Il partage la douleur de ses contemporains et prend pleinement en considération le malheur des victimes. Ses paroles témoignent de son émotion et de sa commisération.

  Nous sommes, nous aussi, dans une situation semblable à celle Jésus. Nous sommes toujours profondément affectés, quand de tristes nouvelles de cette sorte sont portées à notre connaissance. Aucun événement du monde ne peut nous laisser indifférents, particulièrement les événements dramatiques, qui touchent douloureusement notre humanité. Nous devons alors les recevoir avec un cœur miséricordieux.

  Face à de telles situations, la première manifestation de la miséricorde est la prière pour les personnes éprouvées. Il faut que nous laissions entrer dans notre cœur toutes les personnes qui sont gravement atteintes par les souffrances qui arrivent de façon subite et imprévue. L’information qui nous parvient est donc en premier lieu un appel à la miséricorde, comme Dieu, lui-même, est miséricordieux, comme Jésus est miséricordieux.

 Un deuxième aspect arrive très vite, qui concerne, cette fois, le retentissement que connaît la nouvelle en nous au plan personnel. “Et moi, là dedans”, sommes-nous tentés de nous dire intérieurement. Qu’est ce que cela provoque en nous ? La prise en considération du sort des gens qui ont été confrontés au malheur nous amène quasi inévitablement à nous poser la question : “Et si j’avais été là-bas, qu’en serait-il de moi ? Que serais-je devenu ?” Le destin funeste de personnes qui n’avaient rien mérité nous conduit presque imperceptiblement à réfléchir au sens de notre vie, à la valeur qu’elle a, à sa qualité d’achèvement. Les événements douloureux, dont nous apprenons la nouvelle, retentissent en nous et deviennent, d’une certaine manière, un appel à notre conscience et à notre responsabilité personnelle. “Comment ces événements m’appellent-ils à la conversion, afin que ma vie soit plus belle et plus conforme aux valeurs du Royaume des cieux, de sorte qu’en chaque instant de mon existence je sois prêt à aller à la rencontre du Seigneur ?”.

   L’appel à la conversion, dans un tel contexte, n’est pas la perception d’une menace intérieure par rapport à tel danger qui pourrait nous surprendre, mais, en fait, un appel à un amour plus grand pour faire de notre vie une réalité qui soit belle et agréable au Seigneur. La conscience de la fragilité de nos conditions de vie comme de notre vulnérabilité nous invite fortement à aller à l’essentiel. L’appel à la conversion, qui en résulte, n’est pas la manifestation d’une angoisse ou d’une peur, mais l’expression du désir de faire, en toute circonstance, de notre vie quelque chose de beau et de grand, quelque chose  qui construit notre être profond. L’appel à la conversion est un appel à aimer davantage la Parole du Seigneur, à la mettre plus authentiquement et plus radicalement au centre de notre vie, pour que celle-ci trouve réellement sa plénitude, parce que plus profondément en correspondance avec le projet que Dieu avait pour nous quand il nous a créés. En d’autres termes, l’appel à la conversion, c’est l’invitation pressante qui nous dit intérieurement : “Réalise dans ta vie concrète le projet de Dieu pour toi”, en supprimant ce qui nous en éloigne. Loin d’être une limitation personnelle ou encore une entrave, la conversion est le vrai chemin pour avoir la vie en plénitude et ainsi avoir part à la béatitude qui est en Dieu.

  Notre expérience nous permet ainsi de mieux comprendre la déclaration de Jésus dans l’évangile de ce jour. La connaissance des événements douloureux, qui se produisent dans le monde, nous adresse un double appel :
– en premier lieu, un appel à l’égard des autres, à l’égard des personnes touchées par le malheur. Nous sommes appelés à la compassion. Celle-ci prend d’abord la forme de la prière. Et cela est à la portée de tout le monde. Une telle prière ne demande rien de spécial. Elle peut se faire dans le cloître d’un monastère, dans une chambre de malade à l’hôpital, dans une cuisine ou une salle de séjour, dans une réunion avec d’autres chrétiens aussi. La prière peut être complétée, en certaines circonstances, par un don pour venir en aide aux sinistrés. Telle est la démarche à l’égard des autres : une démarche de compassion
– ensuite, un appel à l’égard de nous-mêmes. Ces événements sont pour nous, au plan personnel, un appel renouvelé à la conversion, non pas purement et simplement pour être équipé en cas de sinistre, mais plus radicalement parce qu’ils nous rappellent les valeurs suprêmes de la vie ; ils nous invitent de la sorte à correspondre toujours davantage au projet de Dieu sur nous, en éliminant les éléments qui font obstacle sur notre route.

   Le commentaire de Jésus sur l’actualité douloureuse de son temps nous montre ainsi le chemin qu’il faut prendre afin que le Royaume de Dieu grandisse sur notre terre, tout à la fois un chemin de compassion pour les personnes éprouvées par la souffrance et un chemin de conversion pour nous personnellement. Ce commentaire du Seigneur nous apprend comment passer de la mort à la vie. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 2ème Dimanche du Carême (C)

Lc 9, 28–36

  En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. 
  Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante.Voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie,apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. 
   Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, restant éveillés, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes à ses côtés. Ces derniers s’éloignaient de lui, quand Pierre dit à Jésus : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il ne savait pas ce qu’il disait.
   Pierre n’avait pas fini de parler, qu’une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent. Et, de la nuée, une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! » Et pendant que la voix se faisait entendre, il n’y avait plus que Jésus, seul. 
   Les disciples gardèrent le silence et, en ces jours-là, ils ne rapportèrent à personne rien de ce qu’ils avaient vu.

     C’est toujours pour nous une joie et un encouragement d’entendre le récit de la Transfiguration de Jésus le deuxième dimanche de Carême. Les yeux de notre intelligence et de notre cœur sont chaque fois éblouis par la lumière rayonnante qui émane de la personne du Seigneur.

      Le récit, que l’évangéliste Luc nous offre cette année, nous rappelle bien les traits caractéristiques de cette scène qui habitent notre mémoire : Jésus emmène ses disciples sur une montagne ; il est transfiguré devant eux ; il parle avec Moïse et Élie ; et au terme, une voix se fait entendre de la nuée proclamant qu’il est le Fils bien-aimé du Père. Tout ces éléments, nous les retrouvons dans le récit que nous venons d’entendre et nous sommes heureux de réactualiser, de cette manière, un univers qui nous est familier au plan spirituel.

            Si après cela, nous nous accordons un peu de temps pour approfondir notre lecture de ce passage, notre joie est encore plus grande. En effet, nous avons bien le même récit, mais, en plus, ce récit contient toute une série d’éléments, qui pourraient passer presque inaperçus et qui, en fait, ont un contenu doctrinal très dense. Ce sont des enseignements que Luc est le seul à nous rapporter à cet endroit et qui permettent d’avoir une compréhension plus profonde du mystère personnel de Jésus.

   Le troisième évangéliste commence de la sorte sa narration de l’événement : « Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier ». Et il poursuit : « Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre ». Nous observons ainsi que la transfiguration a lieu alors que Jésus est en prière. Le double emploi du verbe « prier » dans ce contexte marque une insistance. Celle-ci devient particulièrement parlante quand nous percevons que Luc a pris soin, de nombreuses fois, de montrer Jésus en prière. Il mentionne ce fait en particulier dans des récits qu’il a en commun avec Matthieu et Marc, alors que ceux-ci n’évoquent pas cette réalité. Ainsi, lors du baptême du Seigneur par Jean-Baptiste, Luc nous indique que Jésus est en prière au moment où la voix céleste se fait entendre pour proclamer que Jésus est le Fils bien-aimé du Père, comme dans le récit de la transfiguration précisément (Lc 3, 21 — cf. Mt 3, 16 // Mc1, 10). Après la guérison du lépreux de Capharnaüm, Luc explique que Jésus se retire dans le désert et que là, il priait, ce que ne mentionnent ni Matthieu ni Marc (Lc 5, 16 — cf. Mt 8, 4 // Mc 1, 45). Au moment où il s’apprête à appeler les apôtres, Jésus est en prière, selon Luc et lui seul (Lc 6, 12–16 — cf. Mt 10, 1–4 // Mc 3, 13–19). Un peu plus tard, quand Jésus sera à Césarée et posera la question de confiance aux apôtres, leur demandant qui il est pour eux, Luc, et lui seul, signale que le Seigneur est en prière (Lc 9, 18 — cf. Mt 16, 13 // Mc 8, 27). Par la suite, les apôtres adresseront à Jésus une requête pour qu’il leur apprennent à prier, comme Jean-Baptiste l’avait fait pour ses disciples. Cette demande arrive alors que Jésus est en prière (Lc 11, 1–4 — cf. Mt 6, 7–13). Nous le savons, l’évangéliste Luc est, par bien des aspects, le théologien de la prière. Sur les dix-neuf emplois du verbe « prier » dans son évangile, neuf servent à décrire la prière de Jésus. Jésus est donc pour lui le « priant » par excellence, et c’est souvent à l’occasion de sa prière que le Seigneur révèle qui il est véritablement ou qu’il accomplit lui-même des actes importants de sa mission. La transfiguration est à comprendre dans cette lumière. En le voyant prier, les disciples pressentent quelque chose de sa transcendance. Il est véritablement le Fils de Dieu, l’envoyé du Père.

   Luc, dans son récit de la transfiguration, apporte une autre précision importante. Il mentionne, comme Matthieu et Marc le dialogue de Jésus avec Moïse et Élie. Mais il indique en plus le contenu de leur échange. Tous les trois « parlaient de son départ qu’il allait accomplir à Jérusalem », ajoute-t-il. Le lecteur est ainsi averti qu’il faut comprendre cette scène en la mettant en lien avec la passion. Le Bien-aimé, qui est maintenant le Transfiguré, sera aussi le Crucifié.

  Un autre aspect encore du récit de Luc peut retenir notre attention. L’évangéliste explique au sujet de Jésus que les disciples virent sa « gloire », mot qui est mis en valeur, là aussi, par son double emploi. Cette remarque est comme une anticipation discrète, mais bien réelle, de l’explication que le Seigneur Ressuscité donnera aux disciples désemparés sur le chemin d’Emmaüs, déclarant : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire » (Lc 24, 26). Luc commentera, juste après cette citation de la parole de Jésus le soir de Pâques, en disant : « Et partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait » (24, 27).

 Ce sont toutes ces réalités qui nous sont présentées dans le récit de la transfiguration que Luc nous transmet. C’est à ce Jésus-là que nous voulons nous attacher plus profondément durant ces quarante jours de Carême : Jésus, le Bien-aimé, le Transfiguré, le Crucifié, le Ressuscité. En le contemplant dans sa prière, nous comprenons mieux qu’il est le « Seigneur de gloire » (1 Co 2, 8), image visible du Père invisible, et nous réalisons plus intensément que nous sommes appelés à avoir part à sa vie de Ressuscité, comme le proclamait, avec beaucoup de force, l’apôtre Paul dans la deuxième lecture. « Notre citoyenneté se trouve dans le cieux, déclarait-il, d’où nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus, lui qui transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire ». Telle est l’espérance, qui anime intensément notre cœur durant ce temps du Carême. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 1er Dimanche du Carême (C)

Lc 4, 1-13 

   En ce temps-là, après son baptême, Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim.
   Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. »  Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. » 

   Alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre.
   Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux.     Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. »
   Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. » 

    Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ;  car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
     Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »

     Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.

Ce récit de la tentation de Jésus, que l’Église nous propose chaque année le premier dimanche de carême, est pour nous une lumière et un bel encouragement, alors que nous voulons vivre profondément cette étape de notre vie de croyant, qui s’ouvre maintenant devant nous. Nous voyons comment Jésus a été pleinement l’un des nôtres, partageant totalement notre condition humaine hormis le péché (Hé 4, 15). Il a connu la tentation sous différentes formes, mais chaque fois, il est sorti vainqueur, parce qu’il a su trouver la juste attitude dans une telle situation. En contemplant sa manière d’agir en présence Tentateur, nous nous mettons à son école, pour que nous puissions être vainqueurs avec lui et participer, de la sorte, au monde nouveau qu’il est venu instaurer sur notre terre.

   Nous voyons tout d’abord que Jésus n’entre pas en discussion avec Satan. Il lui manifeste immédiatement une attitude de refus et de rejet. Le démon, en effet, est trop subtil pour qu’on essaie de discuter avec lui. Il trouve toujours des arguments pour faire illusion, pour faire miroiter ce qui pourrait apparaître comme un avantage dans la tentation. Il s’efforce, de façon habile, d’annihiler les résistances intérieures au péché qu’indique la conscience. Il minimise dans un premier temps le mal, disant en substance : “Ce n’est pas si grave que çà !”. Puis, après cela, il évoque intérieurement l’avantage qu’il y aurait à retirer : “Tu verras, cela t’apportera telle et telle chose qui te plaira”. Simplement, tout cela est mensonge. Car au terme, le péché n’apporte que tristesse et désolation. Satan est véritablement le maître de la tromperie.

   La première choses à faire donc, comme le montre Jésus, c’est de ne pas discuter avec le Tentateur, ne pas engager le dialogue avec lui. Car il est trop redoutable, pour que nous puissions, avec nos propres forces, être vainqueurs. L’attitude à adopter face à la tentation, c’est le rejet pur et simple. « Arrière, Satan », dira Jésus (Mc 8, 33), lorsque Pierre deviendra malencontreusement un allié du Tentateur.

   Il y a un autre enseignement dans la façon dont Jésus se comporte dans cette scène. Chaque fois, dans sa réponse, il cite l’Écriture. Il répond au moyen de la Parole de Dieu. Cela aussi et significatif. Nous avons besoin de raisons, de motivations pour résister au mal, à la tentation. Ces raisons nous ont été données dans la Parole de Dieu qui nous révèle l’amour de celui qui nous a créés ainsi que le chemin de vie qui nous est offert quand nous choisissons d’être disciples. Ce chemin de vie nous est montré dans la Bible. Il y a là des paroles qui touchent profondément notre cœur, comme les Béatitudes de Jésus, ses paraboles, tel enseignement de Paul ou de l’apôtre Jean et bien d’autres passages encore de l’Ancien comme du Nouveau Testament. En nous rappelant ces paroles de l’Écriture, qui nous ont marqués dans notre cheminement spirituel, ces paroles, qui illuminent notre esprit et nous réconfortent intérieurement, nous sommes plus forts pour résister à la tentation. Plus que cela encore, nous trouvons notre joie à acquiescer à ce que nous disent ces paroles ; elles nous réjouissent ; elles nous fortifient spirituellement ; et elles viennent prendre la place des fausses joies que le Tentateur nous faisait miroiter pour nous entraîner à sa suite.

   Nous le comprenons : la vie chrétienne implique un combat spirituel. Être disciple n’est pas toujours facile. Cela suppose d’être prêt à la lutte intérieure à certaines heures. Mais ce fait ne doit pas nous décourager, car nous savons que le Seigneur est à nos côtés quand nous nous tournons vers lui et que nous demandons son aide. Avec lui nous sommes vainqueurs, et alors nous participons avec lui au triomphe de Pâques.

   L’évangile de ce premier dimanche de carême tourne donc déjà notre regard vers la fête que nous célébrerons au terme de ces quarante jours. Jésus a vaincu le péché et la mort. Il a ouvert les chemins de la vraie vie. Nous voulons, tout au long des semaines qui viennent, cheminer avec lui au désert, pour qu’il purifie notre cœur et nous libère de tout ce qui nous entrave. Suivons-le avec courage et avec confiance. En acceptant d’engager un chemin de conversion, notre vie devient plus belle et, de la sorte, nous avons part à la joie du Royaume des cieux, que Jésus est venu apporter à notre monde.

   Telle est la bénédiction du carême que l’Église nous propose chaque année. Ce temps, qui a ses exigences propres, est véritablement un temps de renouveau pour nous, au plan personnel, comme pour toute l’humanité. Sachons alors l’accueillir comme il convient. Il est source de bonheur pour toutes les personnes qui le prennent au sérieux. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 4ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 4, 21-30
 En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ».   Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !’ »  Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »         À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

La dernière parole de l’évangile de ce dimanche nous surprend peut-être un peu. Luc écrit, en effet, parlant de Jésus : « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ». Telle est la conclusion que l’évangéliste présente au terme de l’épisode qu’il vient de raconter, à savoir la prédication inaugurale de Jésus dans la synagogue de Nazareth. Tout avait bien commencé. Le Seigneur avait lu un passage du livre du prophète Isaïe, comme nous l’avons entendu dimanche dernier, et ensuite l’avait commenté. C’est le récit que la liturgie nous offre aujourd’hui.

Les réactions de l’auditoire, au début, sont nettement positives. Luc écrit à ce sujet : « Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche ». L’acquiescement de l’assemblée à son enseignement est donc de mise. On peut même parler d’admiration. La suite, pourtant, va prendre un autre tournure. Jésus, en effet va rendre attentifs ses auditeurs à l’étendue de la miséricorde de Dieu, qui ne connaît pas de frontière, ni ethnique ni religieuse, en commentant la rencontre du prophète Élie avec la veuve de Sarepta ou encore la guérison de Naaman, le Syrien, par le prophète Élisée. Chaque fois, explique Jésus, Dieu a manifesté son amour universel pour tous les êtres humains, sans prendre en considération les particularismes, hormis les situations de misère et de détresse, que celles-ci soient liées à la pauvreté matérielle ou à la maladie. Mais cela n’était pas le discours que les gens de Nazareth voulaient entendre ce jour-là. Au lieu de se laisser toucher par cet appel à l’ouverture du cœur et à l’attention pour les plus petits de la société, ils se révoltent. Luc décrit leur réaction en ces termes : « À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite ». Voilà comment se termine la première prédication de Jésus à Nazareth, la localité où il avait grandi, où tout le monde le connaissait. L’admiration s’est transformée en rejet. Pourtant, ce n’est pas sur cette image que l’évangéliste s’arrête. Juste après avoir mentionné cette attitude de refus de la part des habitants de Nazareth, il conclut par ces mots : « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ». Le contraste est saisissant. Jésus ne s’enfuit pas devant le danger. Au contraire, nous le voyons serein, poursuivant sa route, préoccupé seulement par la mission qu’il est venu accomplir, quelles que puissent être les réactions de son auditoire. Un Jésus confiant et déterminé tout à la fois, qui ne se laisse pas affecter par les obstacles, ayant cette certitude au fond du cœur, que le Père des cieux l’assistera en toutes occasions dans la réalisation de la tâche qui lui a été confiée.

C’est tout cela que nous communique cette petite phrase de conclusion de l’évangéliste Luc : « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ». On pourrait penser que cette réflexion, qui conclut le récit, ajoute simplement un détail de plus à l’histoire. En fait, elle a une portée beaucoup plus grande qu’il n’y paraît. Ce n’est pas seulement une phrase descriptive ; c’est en même temps une phrase interprétative, qui dévoile la signification de ce que fait Jésus en cet instant. L’expression « passant au milieu d’eux » est en fait la traduction du verbe grec « traverser ». Or quand Jésus « traverse » le pays, c’est pour annoncer la Bonne Nouvelle (9, 6). Ce verbe, dans l’œuvre de Luc, sert à décrire l’activité missionnaire, celle de Jésus durant son ministère public (17, 11 ; 19, 1 – cf. Ac 10, 38), celle des apôtres, ensuite, au cours de leurs pérégrinations sur les routes de l’Asie Mineure (Ac 8, 4.40). De même l’expression « aller son chemin » a un contenu doctrinal très fort. C’est le terme que Luc emploie pour qualifier la montée de Jésus à Jérusalem, le voyage qu’il fait dans la mise en œuvre de sa mission, qui trouva son achèvement dans les événements de la Semaine Sainte à Jérusalem (9, 51.53 ; 13, 33 ; 17, 11 ; 19, 28.36 ; 22, 22). Ainsi, quand Luc conclut de la sorte la première prédication de Jésus dans la synagogue de Nazareth, il indique que rien n’arrêtera l’œuvre que le Seigneur est venu accomplir sur notre terre. Les oppositions n’entameront en rien sa détermination et sa fidélité à sa mission d’annonce de la Bonne Nouvelle. Il ira jusqu’au bout son chemin, chemin qui trouvera son apogée dans la Ville Sainte de Jérusalem. « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ».

D’où lui vient cette sérénité et cette assurance à toute épreuve ? La réponse, nous l’avons entendue dans la première lecture, qui nous rapportait la promesse que Dieu fit à Jérémie au moment où il l’envoya accomplir sa mission de prophète. « Je fais de toi un prophète pour les nations », lui déclara le Seigneur, qui ajouta : « Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi ; tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux […]. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze ». Jésus, le prophète des temps nouveaux, savait qu’il bénéficiait de la même assistance, celle que Dieu accorde largement à ceux qu’il envoie, aux prophètes, qui témoignent, sous des formes diverses, de sa Parole. Jésus a vécu dans cette confiance, d’où sa grande paix intérieure et sa sérénité.

Le Seigneur a aussi promis une aide de cette nature à ses disciples, lorsqu’il les a envoyés en mission. « Quand on vous livrera, ne vous inquiétez pas de savoir ce que vous direz ni comment vous le direz », expliqua-t-il ; « ce que vous aurez à dire vous sera donné à cette heure-là. Car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (Mt 10, 19–20). Cette promesse n’a pas perdu de son actualité. Elle est vraie pour les disciples de tous les temps. Elle se réalise pour nous, quand nous annonçons l’évangile, particulièrement quand nous sommes amenés à rendre compte de notre foi dans un contexte difficile. Jésus est là, qui nous assiste de son Esprit.

Nous comprenons alors cette sérénité du Seigneur après son rejet de la synagogue de Nazareth. « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin », rappelle Luc. Cette conclusion est une parole de réconfort et d’espérance. Jésus est allé jusqu’au bout de sa mission, soutenu dans son engagement par le Père des cieux. Jésus nous soutient sur notre route quotidienne, quand nous témoignons de la lumière que la foi et l’attachement à sa personne apportent à notre vie. L’évangile de ce jour nous enracine dans la confiance. Amen.

Père François Fraizy

Homélie pour le 3ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 1, 1–4 ; 4, 14–21
   Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus.
   En ce temps-là, lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues, et tout le monde faisait son éloge. Il vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit : L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit.
 Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d'entendre.

 

   Nous le savons, depuis le premier dimanche de l’Avent, nous sommes entrés dans l’année liturgique qui nous offre comme évangiles pour les messes dominicales des passages tirés de l’évangile selon saint Luc. Il y a, bien sûr, quelques exceptions, qui s’expliquent facilement. Ainsi, dimanche dernier, nous avons entendu le récit des noces de Cana, transmis uniquement par l’évangéliste Jean, parce que cet épisode du ministère du Seigneur est considéré traditionnellement dans l’Église comme le troisième volet du mystère de l’Épiphanie de Jésus, le premier célébrant la venue des Mages à Bethléem et le deuxième présentant le baptême de Jésus par Jean-Baptiste dans les eaux de Jourdain. Ayant fait mémoire de tous ces événements, que l’on peut considérer comme fondateurs, nous entrons maintenant plus profondément dans le rappel de ce qu’a été le ministère de Jésus, ce qui est l’objet principal des évangiles, à savoir ce que le Seigneur a fait et enseigné.

      De ce point de vue, le récit, que la liturgie nous offre aujourd’hui, est comme une introduction au troisième évangile, nous donnant, en quelque sorte, les clés de lectures pour bien comprendre le message que Luc a voulu transmettre à ses lecteurs. Nous pouvons parler à ce propos d’une double introduction, d’abord une introduction littéraire, puis une introduction théologique.

      Si nous prêtons attention aux références que nos missels donnent pour le passage, qui est l’évangile de ce dimanche, nous constatons que celui-ci est composé de deux extraits qui se trouvent en deux endroits différents dans l’évangile de Luc. Les quatre premiers versets sont transmis juste au début du troisième évangile ; en revanche, la suite se trouve au milieu du chapitre quatrième, donc beaucoup plus loin dans la présentation que Luc fait de la vie et du ministère de Jésus. Chacun de ces deux extraits a sa particularité et son message propre. Nous pouvons regarder les choses d’un peu plus près.

    Les auteurs de l’antiquité aimaient débuter leurs ouvrages par une explication présentant leur projet littéraire. Ils indiquaient ainsi en préface à qui s’adressait le livre, quel était son but, comme aussi la méthode utilisée et l’intérêt que l’entreprise présentait pour  ses lecteurs. C’est précisément ce que fait Luc en ouverture de son évangile dans les quatre premiers versets que nous avons entendus il y a quelques instants. Il écrit à l’intention d’un illustre personnage, qu’il appelle « excellent Théophile » ; il veut transmettre « un récit des événements qui se sont accomplis » parmi eux, à savoir tout ce qui concerne les dits et faits de Jésus ; il a pris soin de mener une enquête minutieuse en se référant à ceux qui ont été « témoins oculaires ». Le but de tout ce travail de précision, c’est, dit-il à son interlocuteur, « afin que tu reconnaisses, au sujet des paroles qui t’ont été enseignées, la solidité ». Voilà la préoccupation majeure de Luc quand il entreprend de rédiger son évangile. C’est pour mettre en lumière la solidité des enseignements que transmet la catéchèse chrétienne. Ce mot de « solidité » est le dernier mot de la longue phrase qui introduit l’évangile, et reçoit de la sorte un poids très fort. Il importe que ses lecteurs soient convaincus de l’authenticité, de la véracité, des fondements de l’histoire de Jésus, qu’il va maintenant exposer. Tel est son projet littéraire : un écrit au service de la vérité, telle qu’elle s’est manifestée dans l’agir et l’enseignement de Jésus.

    La deuxième partie de l’évangile de ce dimanche présente précisément dans le concret ce qu’est le ministère de Jésus. L’évangéliste Luc rapporte là la prédication du Seigneur dans la synagogue de Nazareth. On lui a présenté le livre du prophète Isaïe, et il a lu un passage qui décrit la mission d’une personne que Dieu envoie. « L’Esprit du Seigneur est sur moi », dit de lui le prophète, qui poursuit : « C’est pour cela qu’il m’a consacré par l’onction : pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé annoncer aux captifs la libération et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur ». Voilà ce que Dieu prédisait par la bouche du prophète Isaïe au sujet du libérateur qui devait venir. La lecture prophétique terminée, Jésus commente en ces termes : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ». En disant cela, Jésus donne à comprendre que c’est lui ce libérateur annoncé par Isaïe. En plaçant cette scène au début de son évangile, faisant suite aux événements fondateurs comme le baptême par Jean-Baptiste, l’évangéliste donne maintenant une clé de lecture théologique pour le livre qu’il adresse à Théophile. Toutes les œuvres de puissance que Jésus accomplira, toutes les paroles de pardon, de réconciliation et d’espérance qu’il proclamera seront la manifestation de la mission qu’il a reçue du Père et de la présence de l’Esprit de Dieu en lui. Tout son agir comme aussi sa prédication sont à comprendre à la lumière de cette parole prophétique, qu’il a lue à la synagogue de Nazareth.

    De la sorte, nous sommes bien équipés pour poursuivre notre lecture de l’évangile selon Luc tout au long de cette année. Aussi bien l’introduction littéraire des premiers versets que l’introduction théologique de la deuxième partie de l’évangile de ce jour nous mettent dans les dispositions adéquates pour tirer profit, au niveau de la foi, de tout ce qui nous entendrons au cours des mois à venir. Le troisième évangile est véritablement une parole fiable, qui se caractérise par sa « solidité », parce qu’elle a bénéficié de toutes les vérifications souhaitables. Nous pouvons donc nous appuyer avec confiance sur cette parole, qui est source de vie. Elle nous parle précisément de Jésus, qui est le libérateur promis par Dieu par la bouche des prophètes, le Sauveur envoyé par Dieu pour créer un monde nouveau. Il est « le visage visible du Père invisible », pour reprendre le langage de la prière du Jubilé de la Miséricorde, prière qui se réfère à plusieurs reprises à cette scène de l’évangile de Luc, plus précisément encore en reprenant les mots de la citation d’Isaïe, que le Seigneur a lue à la synagogue de Nazareth. Jésus a été, en effet, la manifestation parfaite de la miséricorde du Père pour toute l’humanité. L’évangéliste Luc a mis un soin particulier pour montrer comment cette réalité était profondément présente dans la pratique de Jésus. Pensons, par exemple, à son enseignement en paraboles avec l’histoire du Bon Samaritain (10, 25–37) ou celle du père avec ses deux fils, qui ont besoin, chacun à sa façon, de sa miséricorde (15, 11–32). Rappelons-nous également l’attitude à la fois audacieuse et bienveillante à l’égard de la femme pécheresse, lorsqu’il avait été invité par Simon le Pharisien (7, 36–50), ou encore au regard, libre par rapport aux conventions du temps, qu’il posa sur Zachée, en s’invitant chez lui (19, 1–10), sans oublier les sentiments de compassion pour la veuve de Naïn conduisant son fils unique à sa dernière demeure (7, 11–17).

   C’est ce Jésus miséricordieux, doux et humble de cœur, que nous contemplons déjà lors de sa venue à la synagogue de Nazareth. C’est cette contemplation qui doit mobiliser notre cœur et notre agir tout au long de cette année de la miséricorde, pour que celle-ci grandisse sur notre terre. Telle est la prière que nous adressons dans ce sens au Christ, en reprenant les mots du pape François : « Tu es le visage visible du Père invisible, du Dieu qui manifesta sa toute puissance par le pardon et la miséricorde ». Après cette contemplation du Christ, cette prière ajoute : « Fais que l’Église soit, dans le monde, ton visage visible, toi, son Seigneur ressuscité dans la gloire ». Telle est la tâche qu’il nous est demandé d’accomplir durant ce Jubilé de la Miséricorde. Amen.

                 Père François Fraizy

Homélie pour la fête du Baptême du Christ (C)

Lc 3 15-16;21-22 
En ce temps-là, le peuple venu auprès de Jean le Baptiste  était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. 
Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »
   La scène, qui nous rapporte le baptême de Jésus, est une scène de révélation. Les lecteurs et les auditeurs de l’évangile de Luc apprennent immédiatement qui est véritablement Jésus. Sa personne et sa mission sont d’origine divine. Comme beaucoup à cette époque, il est venu se faire baptiser par Jean, le Baptiste, sur les bords du Jourdain. À cette occasion, ce dernier lève toute ambiguïté qui pourrait surgir dans le cœur de ses contemporains. Il déclare avec toute la netteté souhaitable : « Moi, je baptise dans l’eau. Mais vient celui qui est plus fort que moi, duquel je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu ». Nous voyons donc Jean-Baptiste profondément humble, ne se laissant pas tourner la tête par le succès qu’il connaît. Les foules, en effet, viennent nombreuses à lui et se demandent véritablement s’il ne serait pas le Christ. Jean-Baptiste coupe court à toute fausse interprétation.

   Une fois le baptême accompli, un signe particulier se produit. Alors que Jésus est encore en prière, souligne Luc, les cieux s’ouvrent. L’Esprit Saint descend sur Jésus sous la forme d’une colombe et une voix se fait entendre : « Tu es mon Fils bien-aimé. En toi j’ai mis ma complaisance ». Jésus est ainsi qualifié dès le départ, avant même de commencer son ministère sur les routes de Galilée. Il est présenté comme le Fils de Dieu et désigné comme le « bien-aimé ». Autrement dit, sa mission sera de manifester l’amour du Père céleste au monde, puisque c’est sa propre expérience. Il est l’objet d’un amour particulier, unique de la part de Dieu, qui est reconnu comme le Père de tous les hommes par les contemporains de Jésus. La voix céleste, qui se fait entendre, ajoute : « En toi j’ai mis ma complaisance ».

   Il y a donc un bonheur profond dans la relation entre Jésus et le Père des cieux, une profonde adéquation de Jésus à la volonté de Dieu, lui qui est envoyé pour faire connaître l’immensité de l’amour du Père pour tous les hommes. Ce bonheur, Jésus est venu le révéler à Notre humanité. L’apôtre Paul a trouvé des mots très expressifs pour rappeler cette réalité à son disciple Tite, comme nous l’avons entendu dans la deuxième lecture. « Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde ». Le deuxième terme, qui a été traduit par « amour pour les hommes », se dit en grec « philanthrôpia », qui se rend d’ordinaire par « philanthropie ». Les traducteurs n’ont pas utilisé ce terme, parce qu’ils ont peut-être estimé qu’il était trop « humain » pour parler de Dieu, évoquant spontanément des œuvres de bienfaisance. Mais ce mot a un sens très profond et a été mis en valeur par le Pères de l’Église, ceux de langue grecque précisément. L’apôtre Paul utilise ainsi trois mots pour parler de l’agir de Dieu : la bonté, ce qu’il appelle « la philanthropie », et la miséricorde, trois mots qui forment une unité et qui sont comme trois facettes de la même réalité. Dieu est présenté, en particulier, à partir de sa « philanthropie », c’est à dire, selon l’origine du mot, son amour pour l’humanité. Dieu est celui qui aime les hommes, et pour le leur dire, il a envoyé sur notre terre, son Fils, le « Bien-Aimé ». De la sorte, il a révélé sa miséricorde.

    Voila la portée du baptême de Jésus, qui inaugure sa vie publique et sa mission. D’emblée, nous savons que ce ministère sera philanthropique, au sens profond du terme, c’est à dire, plein d’attention pour apporter à notre humanité tout l’amour qui est en Dieu.

   Nous sommes ainsi invités à contempler, tout au long de cette année, Jésus comme l’artisan de la miséricorde de Dieu pour tous les hommes. Savons-nous véritablement ouvrir notre cœur pour faire route avec lui et coopérer à sa grâce ? Si nous regardons notre monde, nous constatons que la tâche est immense, car il y a tant de douleur sur notre terre. Mais Jésus est encore agissant et renouvelle toutes choses par son Esprit. Ce constat nous donne force et enthousiasme pour nous mettre à l’oeuvre avec le Seigneur durant cette “Année de la Miséricorde” et être, nous aussi, dans le concret de nos existences et de nos engagements, expression de la bonté, de la philanthropie et de la miséricorde du Père. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour la fête de l’Épiphanie (C)

Mt 2, 1-12
Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?  Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent. 

   Quand nous étudions un texte biblique, il est souvent instructif de se demander quel est le mot le plus important du passage et quel est le message central qui s’exprime à travers lui. La question qui nous intéresse est alors : “Si je devais retenir un seul mot du texte, quel serait-il ?”. Bien sûr, le travail biblique ne se limite pas à cela, car la Bible est riche en enseignements, et le même texte peut nous transmettre toute une série de messages, en raison de sa richesse et dans le prolongement des questions que nous lui posons. Cela dit, s’interroger sur le mot central du texte, sur l’expression qui lui donne tout son sens et récapitule son contenu, est une pratique qui a toute sa fécondité.

     Si nous appliquons cette méthode le lecture à l’évangile que la liturgie nous offre aujourd’hui, en cette fête de l’Épiphanie, nous percevons assez vite que ce qui est déterminant dans ce récit, c’est la préoccupation qui animait le cœur des Mages quand ils se sont mis en route pour Bethléem. La clé de la narration est assez facile à trouver, car elle est indiquée dès le début et sera reprise, sous une autre forme, au terme de la présentation de l’histoire. Les Mages disent précisément à leur arrivée à Jérusalem : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui ». Le but de la démarche est clairement énoncé : « Nous sommes venus nous prosterner devant lui ». L’intention profonde, qui habite le cœur de ces personnes de haut rang, est exprimée par ce verbe « se prosterner ». Cela concerne l’enfant qui vient de naître en Terre Sainte et qui est qualifié de « roi des Juifs ».

     Ce verbe « se prosterner » fait l’unité de tout le récit. Il apparaîtra à nouveau au centre de la description, au moment où le roi Hérode dirige les visiteurs vers la cité de Bethléem. Lui, qui ne veut pas être de reste, demande aux Mages de lui indiquer, à leur retour, l’endroit où se trouve l’enfant, « afin, dit-il, que moi aussi, je vienne me prosterner devant lui ». Nous savons, par la suite de l’histoire, que sa déclaration n’est pas honnête. Mais cette indication, si trompeuse et pernicieuse qu’elle soit dans son intention, souligne, à sa manière, l’importance de cette attitude de prosternement devant  cet enfant, dont Hérode ignorait jusqu’à maintenant la venue dans notre monde, mais dont la naissance faisait l’objet d’une annonce prophétique. C’est enfin ce verbe « se prosterner » qui décrit l’agir des Mages, quand leur pérégrination arrive à son terme et qu’ils parviennent au but de leur voyage. L’évangéliste Matthieu écrit à ce sujet : « Ils virent l’enfant avec Marie, sa mère, et tombant à terre, ils se prosternèrent devant lui ». Cette attitude de prosternement se concrétise alors par l’offrande des trésors qu’ils avaient pris avec eux pour bien manifester la portée de leur acte : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

    « Se prosterner devant l’enfant », c’est reconnaître sa grandeur, sa mission dans le plan de Dieu, c’est proclamer sa transcendance. Les Mages se prosternent devant lui comme les croyants d’Israël se prosternent devant Dieu dans les Psaumes [cf. Ps 22 (21), 28 ; 66 (65), 4 ; 72 (71), 11 ; 95 (94), 6 ; 96 (95), 9 ; 99 (98), 5], comme déjà le peuple hébreu se prosternait devant Dieu au temps de l’Exode, après la révélation du Sinaï (Ex 4, 31 ; 11, 8 ; 12, 27). Indirectement, mais, en fait, de façon claire pour quiconque est familier du langage biblique, l’enfant qui vient de naître est reconnu dans son caractère royal, plus encore, dans sa condition divine. C’est ce que l’évangéliste Matthieu soulignera tout au long de son évangile, quand il évoquera l’attitude de prosternement devant Jésus de la part des personnes qui veulent entrer en relation avec lui et lui adresser une demande (Mt 8, 2 ; 9, 18 ; 15, 25 ; 20, 20 — cf. 14, 33 ; 28, 9). Cette attitude est la reconnaissance de sa seigneurie ; c’est, sous la forme d’un geste, une confession de foi.

    Cette scène de l’évangile nous rappelle le sens de la transcendance de Dieu. Dieu est Dieu ; Dieu est l’unique Dieu, et il n’y en a pas d’autre, proclamait Isaïe (Is 45, 5.14) ; et Dieu est unique, sans pareil (Dt 6, 4). Le monde occidental a peut-être, pour une part, perdu ce sens de la transcendance de Dieu, alors que d’autres traditions religieuses l’ont gardé intact. Cette atténuation pourrait être la contrepartie d’une autre valeur, qui a été pleinement honorée dans le Christianisme, à savoir la proximité de Dieu. Dieu s’est fait proche de nous en son Fils Jésus, tellement proche, qu’il est venu partager notre condition humaine, devenant comme l’un de nous (cf. Ph 2, 6–7), à l’exception du péché (cf. Hé 4, 15). Cela est très vrai et très grand, et nous n’aurons jamais fini d’approfondir cette vérité de foi. La fête de Noël, qui est la fête de l’incarnation — Dieu fait homme —, nous le remémore de façon éclatante chaque année. Simplement, nous avons tellement bien intégré cette dimension de proximité de Dieu, que nous en sommes peut-être venu, imperceptiblement et involontairement, à perdre, en partie, le sens de la transcendance de Dieu. Or il est le tout Autre, le Créateur, le Maître de toutes choses, le Sauveur de l’humanité. Les deux réalités doivent être tenues ensemble, sans altération aucune de l’une au bénéfice de l’autre et réciproquement — Dieu tout à la fois proche et transcendant —, plus intime à moi-même que moi-même, selon les perceptions de saint Augustin, et en même temps plus grand que tout ce que l’on peut imaginer. L’apôtre Paul le disait bien dans la première lettre aux Corinthiens, après son explication sur la sagesse de Dieu, qui est folie pour les hommes, et vice versa. Il parle alors de « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, mais ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment » (1 Co 2, 9). Il ajoute alors : « Dieu nous l’a révélé par son Esprit » (2, 10). Cette révélation a été transmise aux Mages par l’étoile. Ils se sont mis en route en la voyant ; ils l’ont suivie ; ils se sont laissés guider par elle. Et si à un moment elle a disparu, ils ont redoublé d’effort et d’audace pour la retrouver.

    Ce récit de l’évangile est très beau ; nous l’aimons ; il habite l’imaginaire des petits comme des adultes. Il nous invite à nous prosterner, nous aussi, devant Jésus dans une attitude d’adoration et de reconnaissance : il est le Seigneur de chacune de nos vies. Nous voulons lui offrir le meilleur de ce que nous avons, parce que nous l’aimons. En l’adorant, nous grandissons dans le plan de Dieu, parce que nous nous ouvrons à sa grâce qui nous transforme intérieurement, qui nous donne de correspondre à ce qu’il attend de nous, et donc nous conduit à notre propre accomplissement.

    Oui, frères et sœurs, adorer le Seigneur Jésus, l’enfant de Bethléem, c’est, en même temps, donner à notre humanité toute sa dimension, celle d’enfant de Dieu, remis debout, restauré dans sa dignité originelle par celui qui est venu nous visiter, Jésus, expression parfaite de la miséricorde de Dieu, et c’est également lui présenter l’honneur qui lui est dû ; deux aspects unis dans une même démarche : reconnaître la transcendance de Jésus, notre Sauveur et, dans cette attitude, trouver notre propre accomplissement. Telle est la grâce de la fête de l’Épiphanie que nous voulons vivre intensément les uns avec les autres, en nous rendant à la crèche pour adorer le Seigneur Jésus, maître de chacune de nos vies. Amen.

P. François Fraizy

Homélie du Dimanche de la Sainte Famille (C)

1 Jn 3, 1–2.21–24 / Lc 2, 41–52 
   Chaque année, les parents de Jésus se rendaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque. Quand il eut douze ans, ils montèrent en pèlerinage suivant la coutume. À la fin de la fête, comme ils s’en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem à l’insu de ses parents. Pensant qu’il était dans le convoi des pèlerins, ils firent une journée de chemin avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances. Ne le trouvant pas, ils retournèrent à Jérusalem, en continuant à le chercher. 
   C’est au bout de trois jours qu’ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs de la Loi : il les écoutait et leur posait des questions, et tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses. En le voyant, ses parents furent frappés d’étonnement, et sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant ! » Il leur dit : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait. Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait dans son cœur tous ces événements. 
   Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes.

  Cette scène, qui clôt les récits de l’enfance dans l’évangile de Luc, a une dimension typiquement prophétique. Elle permet au lecteur de pressentir qui est véritablement Jésus, avant d’aborder les différents épisodes de son activité publique en Galilée, en Samarie, puis, au terme, à Jérusalem. L’Église l’a choisie pour marquer le jour où elle veut honorer la Sainte Famille et, par là, monter à toutes les familles la grandeur de leur mission et les chemins qu’il convient d’emprunter pour qu’elles remplissent pleinement leur vocation dans le plan de Dieu.

    Nous voyons ainsi comment vivait la famille de Nazareth, et la description que nous donne l’évangéliste et riche d’enseignements. Il nous suffit d’ouvrir nos yeux, nos oreilles et notre cœur pour recueillir bon nombre d’observations qui montrent la voie pour que la famille rejoigne pleinement le projet du créateur.

    Luc nous indique tout d’abord comment Marie et Joseph se rendaient chaque année au temple de Jérusalem pour la fête de la Pâque. Dès le premier verset, la pratique religieuse de la famille est présentée comme une évidence, comme une réalité qui a toute sa place chez eux et qui va de soi. La dimension spirituelle de la vie est pleinement honorée. Et cela est la base de la vie familiale. On se sait appelé à la vie par Dieu, et observer ses préceptes est la réponse aimante et reconnaissante au don fait par le créateur.

    L’incident, qui va se produire et qui sera, en fait, source de révélation concernant Jésus, s’inscrit bien dans la manière de vivre de la famille. Au terme des festivités, l’enfant Jésus reste à Jérusalem et « ses parents ne le surent pas », explique l’évangéliste. Ceux-ci, dans leur façon d’agir à l’égard de celui dont ils ont la charge, ne veulent pas tout savoir. S’ils exercent bien leur autorité parentale, comme le montrera la suite du récit, ils ne s’immiscent pas dans toutes les réalités de la vie de l’enfant. Ils ne sont pas étouffant, surprotégeant celui que Dieu leur a confié. L’enfant dispose de sa propre liberté de mouvement, manifestation du respect de sa conscience, alors qu’il se trouve au seuil de la vie adulte. Il a douze ans ; il est donc déjà pour une part responsable de sa vie. Cela est totalement pris en compte par les parents.

    Les fonctions respectives au sein de la famille sont ainsi pleinement honorées. Les parents agissent en parents. Ils laissent une certaine autonomie à l’enfant, mais ils savent aussi faire valoir leurs droits de parents humains, avec ce que cela implique pour eux comme responsabilités par rapport à ce qu’ils perçoivent de l’attitude de l’enfant. Celui-ci, pour sa part, ne sort pas de ce cadre, même si son séjour à Jérusalem peut paraître, dans une première approche, surprenant. En harmonie avec sa condition présente, il reste « soumis » à ses parents, souligne l’évangéliste à la fin du récit.

   La relation s’établit dans le dialogue. Il est significatif que les premières paroles, au moment des retrouvailles, prennent la forme du questionnement. « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? », demande aussitôt Marie. « Pourquoi me cherchiez-vous ? », déclare en réponse Jésus. Les reproches n’ont pas de place en cet instant de forte émotion. Au contraire, la question offre à l’autre, dans les deux cas, la possibilité de s’exprimer sur ce qui a fondé son action. Le souci primordial est de rejoindre l’autre dans ses motivations pour tâcher de le comprendre. Si « incompréhension » il y a eue chez les parents par rapport à la réponse de Jésus, cette incompréhension n’est pas source d’amertume, ou encore de méfiance, ni d’autoritarisme ni, non plus, de désespoir. C’est, en réalité, une attitude de respect, d’ouverture de cœur, sachant, en définitive, que quelque chose, en cet instant, les dépasse. Le mystère personnel de l’enfant est pleinement respecté.

    On pourrait caractériser l’esprit qui se manifeste dans cette scène de l’évangile par ces trois mots : liberté, respect, confiance. Ces trois réalités marquent profondément les relations entre les personnes. La liberté d’abord. Jésus est libre dans ses mouvements comme dans sa parole, mais en même temps, il est soumis à ses parents. Ceux-ci lui laissent une part de liberté, mais sont aussi vigilants et lui demandent des comptes par rapport à son agir. Le respect aussi est omniprésent. L’enfant ne se dérobe pas à l’autorité parentale, même s’il a compris que sa vocation personnelle sera d’un type particulier. Les parents ne sont pas pesant à l’égard de l’enfant, même s’ils sont conscients de leur propre responsabilité à son sujet, devant être vigilants, non seulement pour sa sécurité mais encore pour la transmission de valeurs familiales, qui implique la reconnaissance de leur propre autorité. Confiance, enfin. Le dialogue est direct, loin de tout reproche d’un côté comme de l’autre, dans la reconnaissance sans faille des rôles respectifs. Une famille donc où il fait bon vivre. Les interrogations peuvent surgir, mais elles sont dépassées dans le cadre d’un dialogue basé sur l’estime mutuelle.

   Le passage de la première lettre de Jean, que nous avons entendu dans la deuxième lecture, nous fournit, à sa manière, la clé de compréhension de cette scène de l’évangile. L’apôtre écrit au sujet de Dieu : « Ceci est son commandement, à savoir que nous croyions au nom de son Fils Jésus et que nous nous aimions les uns les autres ». Ce récit nous permet de mieux saisir dès maintenant, alors que nous sommes encore au début de l’année liturgique, qui est véritablement Jésus, entièrement donné aux affaires de son Père. En même temps,  nous comprenons que cette foi en Jésus trouve tout son déploiement quand nous vivons unis par le même amour au sein de la famille que Dieu nous a donnée, dans un esprit qui porte les marques de la liberté, du respect et de la confiance. Tels sont les chemins du bonheur que Jésus révèle à ceux qui le reconnaissent comme le véritable Seigneur de leur vie. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 4ème Dimanche de l’Avent (C)

Lc 1, 39–45 
En ces jours-là,Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée.Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie,l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes,et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné
que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

   Notre lecture de l’Écriture est souvent colorée par les événements qui marquent notre vie au moment où nous entreprenons cette démarche comme aussi par les sentiments qui habitent notre cœur en de tels instants. La Parole de Dieu nous parle alors d’une façon particulière et apporte une contribution aux préoccupations qui nous animent. Celles-ci nous amènent à découvrir dans le texte biblique des choses que nous n’avions pas encore perçues jusque-là. Nous faisons, d’une certaine manière, une approche nouvelle de l’Écriture. Nous découvrons en elle des éléments qui rejoignent d’une façon heureuse ce qui nous mobilise à ce moment-là.

   Une expérience de ce genre se réalise en ce dimanche, alors que l’Église nous offre comme évangile le récit de la Visitation de Marie à Élisabeth. Nous recevons cette parole alors que nous venons d’entrer dans l’année du Jubilé de la Miséricorde, dans le prolongement des célébrations du 8 décembre et de dimanche dernier. Nous sommes invités à contempler l’agir plein de miséricorde de Dieu à l’égard de notre humanité dans l’envoi de Jésus, son Fils, parmi nous, et nous sommes appelés, en même temps, à être artisans de la miséricorde divine dans notre manière d’être avec les autres. Cette réalité de la miséricorde de Dieu, sous cette double forme, remplit notre champ de conscience et habite amplement notre cœur. Nous savons qu’elle doit imprimer sa marque dans notre vie de croyants tout au long des mois qui viennent. Du coup, notre audition de l’évangile de ce dimanche prend une nouvelle dimension. Dans ce récit, nous pouvons contempler comment Marie est habitée par le mystère de la miséricorde et comment cette manière d’être retentit dans sa rencontre avec sa cousine Élisabeth.

 L’attitude de Marie, telle qu’elle est décrite dans le premier verset, est particulièrement significative. L’évangéliste Luc explique : « En ces jours-là, Marie se mit en route ». Voilà la première manifestation de la miséricorde. Celle-ci met en route, elle ouvre le cœur pour qu’on se mette au service des personnes qui se trouvent dans une situation de nécessité. La Vierge Marie vient d’apprendre la grossesse de sa parente Élisabeth. Elle sait que celle-ci aura besoin d’aide, d’autant plus qu’elle est âgée. Immédiatement elle en tire la conséquence. Elle sera la servante de sa cousine jusqu’à la naissance de l’enfant. Luc ajoute qu’elle partit « avec empressement ». La miséricorde ne se vit pas en traînant les pieds, pourrait-on dire, comme si c’était une corvée, à laquelle il faut bien consentir. Elle suscite l’élan et se déploie avec zèle. Marie « entra dans la maison de Zacharie », explique ensuite Luc. Cette remarque traduit le souci de proximité de Marie. Elle rejoint sa cousine là où elle se trouve, dans la particularité de sa situation. L’évangéliste indique alors comment se réalise la rencontre : « Et elle salua Élisabeth », observe-t-il. On pourrait penser que cela procède simplement des bonnes manières avec une composante d’affection particulière, compte tenu des liens de parenté. Mais en fait, l’évangéliste Luc dit avec ce verbe beaucoup plus que cela. Élisabeth, en effet, soulignera, dans sa réponse, la portée de la salutation de sa cousine. Ce mot de « salutation » est, en fait, le terme que Luc emploie pour caractériser, dans le récit de l’Annonciation, qui précède immédiatement, la parole de l’ange à Marie, quand il lui disait, de la part de Dieu : « Réjouis-toi, comblée de grâce », avec tout ce que cette expression communiquait au sujet du projet de Dieu et de sa bienveillance à l’égard de Marie. Cette salutation était, dans son sens profond, une parole de bénédiction. Telle est maintenant la salutation de Marie à l’adresse d’Élisabeth. C’est d’ailleurs la signification principale que prend ce verbe « saluer » dans le Nouveau Testament. Il apparaît très souvent en finale dans les lettres de saint Paul. L’apôtre transmet à la communauté, à laquelle il écrit, les salutations des chrétiens auprès desquels il se trouve présentement (1 Co 16, 19–20 ; 2 Co 13, 12 ; Ph 4, 21–22 ; Col 4, 10–14 ; 2 Tim 4, 21 ; Tit 3, 15 ; Phlm 23), et il invite telles autres personnes à se transmettre un salut fraternel (Rm 16, 3–23 ; 1 Co 16, 20 ; 2 Co 13, 12 ; Ph 4, 21 ;  Col 4, 15 ; 1 Th 5, 26 ; 2 Tim 4, 19 ; Tit 3, 15). L’insistance sur cette démarche dans pratiquement toutes les lettres n’est pas simplement une formule de politesse, même si cela, déjà, a beaucoup de valeur. C’est un souhait de bénédiction. Ainsi en est-il aussi de la salutation que Marie adresse à sa cousine.

Nous comprenons alors mieux la terminologie que Luc emploie pour présenter la venue de Marie chez Élisabeth lors de la Visitation. Son langage n’est pas seulement descriptif. Il est aussi théologique. Il qualifie théologiquement l’action que Marie entreprend ce jour-là. Elle est servante de la miséricorde qui a sa source en Dieu.

    Si nous contemplons maintenant l’attitude d’Élisabeth, nous observons le retentissement chez elle de la miséricorde de Marie à son égard. Cela se manifeste de plusieurs manières. Luc mentionne tout d’abord le bondissement d’allégresse du petit Jean-Baptiste dans le sein de sa mère. L’évangéliste prend soin d’indiquer que c’est la salutation de Marie précisément qui provoque cette manifestation de joie, annonce de la joie messianique des temps nouveaux. Nous voyons ensuite comment Élisabeth est profondément transformée par cette rencontre qui porte la marque de la miséricorde. L’attitude de miséricorde crée les conditions pour que l’autre donne le meilleur de soi-même. Élisabeth se met à prophétiser sous l’action de l’Esprit Saint. Elle explique, en ces circonstances, la fécondité de la miséricorde divine dans la vie de Marie : « Tu es bénie entre les femmes et béni le fruit de ton sein », et encore : « Bienheureuse celle qui à cru aux paroles qui lui ont été dites de la part du Seigneur ».

    Nous savons que la scène se poursuit par le chant du Magnificat que Marie proclame en réponse à la bénédiction qu’Élisabeth profère à son sujet. Le thème central de cette prière est à nouveau la miséricorde du Très Haut. La Vierge emploie à deux reprises ce mot dans son cantique d’action de grâce. Parlant de l’agir de Dieu, elle déclare : « Sa miséricorde est d’âges en âges pour ceux qui le craignent » (Lc 1, 50) et encore : « Il se souvient de sa miséricorde, comme il l’a dit à nos pères, à Abraham et à sa descendance » (1, 54).

     Telles sont les dispositions spirituelles de Marie lors de la Visitation. Son agir comme ses paroles sont le reflet de la miséricorde de Dieu. À travers elle, nous voyons comment une attitude de miséricorde est féconde dans la vie des croyants. La miséricorde apporte une dimension nouvelle à la relation avec autrui, et, quelque part, elle transforme les autres. Nous pouvons nous demander : Pourquoi la miséricorde est-elle féconde de la sorte ? Tout simplement parce qu’elle est la manifestation de la présence de Dieu dans la vie des disciples. Marie, à la Visitation, en donne la plus belle illustration.

Voilà les chemins sur lesquels nous sommes invités à nous engager durant cette année du Jubilé de la miséricorde. Si nous parcourons cette route avec simplicité de cœur, générosité et confiance, la fécondité sera présente dans chacune de nos vies, dans l’Église et dans notre monde, pour la plus grande gloire de Dieu. Amen.

 François Fraizy

Homélie pour le 3ème Dimanche de l’Avent (C)

Lc 3, 10–18  
En ce temps-là,les foules qui venaient se faire baptiser par Jean lui demandaient : « Que devons-nous faire ? » Jean leur répondait : « Celui qui a deux vêtements,qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger,qu’il fasse de même ! » Des publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) vinrent aussi pour être baptisés ; ils lui dirent : « Maître, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. » Des soldats lui demandèrent à leur tour : « Et nous, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « Ne faites violence à personne,n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. » Or le peuple était en attente,et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous :
« Moi, je vous baptise avec de l’eau;mais il vient, celui qui est plus fort que moi.Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales.
Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ;quant à la paille,il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » Par beaucoup d’autres exhortations encore,il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.

    Nous aimons le troisième dimanche de l’Avent, parce que c’est le dimanche qui nous invite à la joie. La venue du Seigneur dans notre monde, que nous célébrerons bientôt, embrase déjà notre cœur d’enthousiasme et de jubilation.

  L’apôtre Paul a trouvé des mots très forts, dans la deuxième lecture, pour évoquer cette dimension caractéristique de l’expérience chrétienne. L’exhortation qu’il a adressée aux chrétiens de la ville de Philippes résonne encore à nos oreilles. « Réjouissez-vous dans le Seigneur […], réjouissez-vous », déclare-t-il. Sa perception de cette réalité fondamentale qu’est la joie dans la vie des disciples est si intense qu’il adresse à deux reprises son appel à se réjouir. Il fait comprendre, de la sorte, qu’il y a là quelque chose d’essentiel, une manière de vivre, un don, qui est fait à ceux qui suivent Jésus et qu’il convient d’actualiser dans leur propre existence. Il ajoute encore l’adverbe « toujours » pour renforcer cet appel à la joie, lui donner une amplitude supplémentaire, et il souligne explicitement le fait qu’il s’exprime sur le mode de la répétition : « Réjouissez-vous dans le Seigneur toujours ; je le dirai à nouveau : Réjouissez-vous », écrit-il littéralement.

    L’insistance donc est très appuyée. La joie est ainsi désignée comme étant une particularité du chrétien. Cette invitation à la joie reçoit un relief encore plus grand quand on prend conscience que l’apôtre s’adresse à une communauté qui connaît la persécution, qui souffre pour le Christ, et que lui-même est actuellement en prison (Ph 1, 7.12–17 — cf. 4, 14). Quelles que soient les conditions extérieures d’existence, la joie fait partie du lot du chrétien. Paul poursuit : « Que votre bienveillance soit connue de tous les hommes ». On pourrait encore traduire : « Que votre sérénité soit connue de tous les hommes ». Le chrétien est bienveillant, doux, bon à l’égard des autres, parce qu’il possède une grande paix du cœur, parce que sa vie est enracinée dans le Christ, comme le laisse entendre la suite du développement de l’apôtre. « Le Seigneur est proche », dit-il, et il ajoute : « Ne vous inquiétez de rien, mais en tout, par la prière et la supplication avec l’action de grâce, que vos demandes soient connues de Dieu ! ». La modalité pour vivre cette sérénité et cette paix du cœur, c’est la prière, parce celle-ci est le lieu où l’on remet tout entre les mains de Dieu, qui est amour, pardon, miséricorde, bonté sans mesure. Paul peut alors conclure : « Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus ». Le fruit d’une telle démarche spirituelle apparaît en toute clarté. Il s’appelle : joie, paix intérieure, sérénité, sécurité, confiance. On est entre les mains de Dieu. Rien de tragique ou de dramatique ne peut se produire, en définitive, par delà les aléas de la vie.

     Cet état de fait est attirant. Il ne repose pas sur une attitude stoïque, comme  si on avait une bonne carapace. Il ne provient pas de l’endurcissement, comme si on s’était forgé une protection à toute épreuve. Il a sa source dans la compréhension que l’on a de sa propre situation de croyant, à savoir qu’on est aimé et que cet amour nous porte, nous soutient, nous comble, nous apporte la part de plénitude à laquelle nous aspirons. C’est cela la force du chrétien, sa solidité, sa sérénité. Il se sait aimé, et cet amour le fortifie, le fait tenir debout, quoi qu’il arrive. Et pour cela, il vit dans la joie.

  C’est une perception de cet ordre qui a amené le pape François à proposer le Jubilé de la miséricorde, qu’il a ouvert le 8 décembre, à l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception, et que les diocèses du monde entier mettent en route en ce troisième dimanche de l’Avent. Le pape explique au début du document intitulé « Misericordiae Vultus », « Le Visage de la Miséricorde », qui annonce la tenue du Jubilé : « Nous avons toujours besoin de contempler le mystère de la miséricorde. Elle est source de joie, de sérénité et de paix. Elle est la condition de notre salut. Miséricorde est le mot qui révèle le mystère de la Sainte Trinité. La miséricorde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre. La miséricorde, c’est la loi fondamentale qui habite le cœur de chacun lorsqu’il jette un regard sincère sur le frère qu’il rencontre sur le chemin de la vie. La miséricorde, c’est le chemin qui unit Dieu et l’homme, pour qu’il ouvre son cœur à l’espérance d’être aimé pour toujours malgré les limites de notre péché » (§ 2).

 Le pape François explique ensuite ce qu’implique la reconnaissance de la miséricorde de Dieu. « Il y a des moments où nous sommes appelés de façon encore plus pressante, à fixer notre regard sur la miséricorde, afin de devenir nous aussi signe efficace de l’agir du Père. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu ce Jubilé Extraordinaire de la Miséricorde, comme un temps favorable pour l’Église, afin que le témoignage rendu par les croyants soit plus fort et plus efficace » (§ 3). En d’autres termes : Le disciple, parce qu’il se reconnaît bénéficiaire de la miséricorde de Dieu, doit devenir à son tour artisan de cette miséricorde dans le monde à l’égard de ses frères et sœurs en humanité.

 C’est à un tel programme de vie que Jean-Baptiste invitait déjà ses contemporains qui lui demandaient ce qu’il leur fallait faire. Sa parole reste pleinement d’actualité. « Celui qui a deux vêtements, disait-il, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! », et encore : « Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ». Nous connaissons les souffrances de notre monde. L’urgence et la nécessité frappent à notre porte. Allons-nous nous enfermer dans notre égoïsme et refuser d’entendre le cri de ceux qui souffrent, ou bien allons nous refléter la miséricorde de Dieu à l’égard de tous les petits que la dureté des conditions de vie a placés sur les chemins de l’exode ? Il y a aussi toutes les personnes qui attendent un peu d’attention et d’affection dans un monde marqué par l’indifférence et la solitude. Comment allons-nous leur faire comprendre que Dieu les aime ?

   Voilà les appels qui nous sont adressés. Le Jubilé de la miséricorde, dans lequel nous entrons avec le pape François, nous sollicite d’une double manière. Nous rendons grâce pour la bienveillance divine qui s’est manifestée dans la venue de Jésus parmi nous et qui a transformé chacune de nos existences. Nous sommes dans la joie parce que Dieu nous a visités et nous a montré la grandeur incommensurable de son amour. En même temps, nous sommes appelés à rendre visible cette miséricorde et cette bonté de Dieu dans notre monde. Charité, ouverture de cœur, sens de l’accueil et du partage, bonté, bienveillance, générosité, pardon doivent prendre une place privilégiée dans notre vie. Dieu a véritablement fait de nous des partenaires. Il sera connu et aimé dans notre monde si nous sommes les reflets de son visage. À nous alors de nous montrer dignes de la responsabilité qu’il nous a confiée. Amen.

                                       François Fraizy

Homélie pour le 2ème Dimanche de l’Avent C

Ph 1, 4–6.8–11 / Lc 3, 1–6

L’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode étant alors au pouvoir en Galilée, son frère Philippe dans le pays d’Iturée et de Traconitide, Lysanias en Abilène, les grands prêtres étant Hanne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, le fils de Zacharie. Il parcourut toute la région du Jourdain, en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés, comme il est écrit dans le livre des oracles d’Isaïe, le prophète : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les chemins rocailleux seront aplanis ; et tout être vivant verra le salut de Dieu.

En entendant cet évangile, nous comprenons aisément que Jean-Baptiste ait été vénéré par ses contemporains. Il leur transmet, en effet, un message d’une grande vigueur. La description que Luc nous donne de son ministère du précurseur est sobre, mais elle dit bien les choses. « Il parcourut toute la région du Jourdain en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés », écrit-il. Voilà l’originalité et la mission du précurseur. Il aide ses contemporains à prendre conscience de leur péché – au fond, de ce qui les rend malheureux –, et il leur indique le moyen d’en sortir : un « baptême de conversion », c’est à dire un rite qui manifeste leur désir de changer de vie, de se transformer intérieurement et, de la sorte, de mieux correspondre à ce que Dieu attend d’eux.

            Nous le savons, la conversion est quelque chose d’exigeant, parce que cela demande de vivre une certaine forme de rupture par rapport à une manière de vivre dans laquelle on s’était installé. Il faut changer de conduite, non pas purement et simplement par désir de nouveauté, mais parce qu’on a compris que quelque chose ne peut plus durer, parce qu’il y a mieux à faire que de rester dans la tiédeur, dans la routine. Une prise de conscience s’est opérée : c’est en vivant en harmonie avec ce que Dieu a prévu pour ses enfants qu’on trouve le vrai bonheur. Jean-Baptiste est promoteur de cette compréhension des choses. Dans le prolongement de la prédication des prophètes de l’Ancien Testament, il invite au renouvellement du cœur, à une recherche authentique de Dieu, à une conduite, aussi, qui correspond aux valeurs du Royaume des cieux et donc habitée par le souci du droit et de la justice, de l’authenticité et de la charité.

       Toutes ces réalités, si elles demandent à prendre sur soi, si elles supposent des efforts, sont, en fait, attirantes, parce qu’elles permettent à l’être humain de grandir, de rejoindre le projet de Dieu, et donc d’avoir accès à la plénitude de la vie. Voilà ce qui rend Jean-Baptiste immédiatement sympathique pour les personnes au cœur droit, mais inversement aussi suscite de l’opposition de la part de celles et ceux qui ne veulent s’écarter tant soit peu de leur conduite mauvaise. Jean-Baptiste, nous le savons, le payera de sa vie (cf. Mc 6, 21–29).

     Pour convaincre ses contemporains de s’engager dans la voie de la conversion et du renouvellement, le précurseur emploie un langage poétique, qui doit motiver. « Voix de celui qui crie dans le désert, proclame-t-il. Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ». Cette exhortation n’est pas simplement le fruit de son imagination. Il s’agit, en fait, d’une citation de l’Ancien Testament, des paroles qui se trouvent dans le livre d’Isaïe et qui transmettent le message que Dieu adresse à son peuple dans des circonstances particulières, à savoir le retour de la captivité à Babylone. Le temps de l’exil est fini. Le Peuple Saint revient en Terre d’Israël. Une ère nouvelle commence, et il importe alors d’œuvrer à la création de ce monde nouveau. Le prophète Isaïe invite instamment à tout mettre en œuvre pour que ce nouveau départ soit une réussite (Is 40, 3–5).

   En reprenant ces paroles, Jean-Baptiste souligne la continuité de l’Histoire Sainte. Il avertit les personnes de son temps que quelque chose d’important se prépare, comparable à l’étape de vie nouvelle qui s’est produite quelques siècles plus tôt avec le retour d’exil. Il importe alors d’être disponible pour mettre pleinement à profit ce que Dieu a choisi de réaliser dans la période qui vient. D’où son appel : « Préparez les chemins du Seigneur », et la conséquence qu’il en tire, en citant toujours Isaïe : « Et tout être vivant verra le salut de Dieu ».

   Avec Jean-Baptiste, les chrétiens ont compris que ces paroles prophétiques concernaient Jésus. Le Seigneur, pour lequel il faut préparer les chemins, c’est lui ; la manifestation du salut de Dieu, qui sera visible pour tout être humain, c’est encore lui. Quand l’Église nous rappelle chaque année, au début de l’Avent, cette prédication du précurseur, elle nous invite à réaliser de façon renouvelée que Jésus a transformé notre condition humaine et qu’en faisant mémoire de sa venue parmi nous, nous sommes conviés, nous aussi, à renouveler notre cœur, à nous engager sur des chemins de conversion, pour que la visite que Dieu a faite à notre humanité dans la personne de Jésus porte tous ses fruits (Lc 1, 68 – cf. 19, 44).

   « Que devons-nous faire ? » (Lc 3, 10.12.14), demandaient à Jean-Baptiste les hommes de son temps. Cette question est également présente à nos esprits. La réponse, nous la trouvons dans le passage de la lettre aux Philippiens que nous avons entendu dans la deuxième lecture. L’apôtre Paul explique d’abord ce qu’il éprouve intérieurement à l’égard des chrétiens de cette ville. Il écrit : « Oui, Dieu est témoin de ma vive affection pour vous tous dans la tendresse du Christ ». La traduction arrive difficilement à rendre toute la densité et la profondeur de cette déclaration de l’apôtre. Quand il parle de sa « vive affection », il désigne son intense désir de communion avec tous les membres de la communauté de la ville de Philippes, et quand il se réfère à « la tendresse du Christ », il emploie une expression qui indique traditionnellement dans l’Ancien Testament une émotion de compassion qui retentit jusque dans les entrailles. C’est l’attitude de Dieu qui a comme des entrailles de mère pour son peuple (cf. Jr 31, 20). Ce mot est aussi celui que les évangiles utilisent de façon spécifique pour décrire les sentiments pleins de miséricorde de Jésus à l’égard de toutes les personnes touchées par la souffrance, que celle-ci soit liée à la maladie (cf. Mc 1, 41 ; 9, 22 – cf. Mt 14, 14) ou au deuil (cf. Lc 7, 13). Voilà ce qu’éprouve Paul pour les personnes que Dieu à mises sur sa route et qui partagent avec lui la même foi. Dans ce contexte, il exprime encore ce souhait : « Dans ma prière, je demande que votre amour abonde de plus en plus dans la pleine connaissance et en toute intelligence pour discerner ce qui est important ». Nous le comprenons, la réponse, à toutes les époques, c’est l’amour, c’est la miséricorde, comme Jean-Baptiste l’a proclamé et comme Paul l’a vécu en étant imitateur de Jésus (cf. 1 Co 11, 1).

   Les paroles de l’apôtre retentissent fortement dans notre cœur, alors que nous nous apprêtons à célébrer, ces prochains jours, l’ouverture du Jubilé de la miséricorde. Le monde nouveau, qui est entré dans sa phase définitive avec la venue de Jésus parmi nous, requiert de notre part amour et miséricorde. De cette manière, notre célébration de Noël cette année et d’abord notre temps de l’Avent présentement reçoivent une coloration particulièrement intense. En choisissant, à l’appel du pape François, de mettre la miséricorde au centre de notre vie, nous aiderons nos contemporains à trouver les chemins de la foi, et nous-mêmes, nous prendrons une part plus intense à l’amour qui est en Dieu (cf. 1 Jn 4, 12) et qui a pris sa forme suprême dans l’amour que Jésus a manifesté pour toute l’humanité en donnant sa vie sur le bois de la croix (cf. Jn 13, 1).

Homélie pour le 1er Dimanche de l’Avent C

Lc 21, 25–28.34–36 
Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. » Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste comme un filet ; il s’abattra, en effet, sur tous les habitants de la terre entière. Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. » Il passait ses journées dans le Temple à enseigner ; mais ses nuits, il sortait les passer en plein air, à l’endroit appelé mont des Oliviers. Et tout le peuple, dès l’aurore, venait à lui dans le Temple pour l’écouter.

Les paroles de Jésus que nous entendons chaque année à l’occasion du premier dimanche de l’Avent nous surprennent peut-être un peu. Le Seigneur parle de sa venue à la fin des temps. Nous pourrions être tentés de nous dire : “Ce n’est pas demain la veille ! Ces choses se produiront dans un lointain avenir. De ce fait, elles ne peuvent guère nous concerner”. Pourquoi alors l’Église nous propose-t-elle ces paroles assez déconcertantes au début d’une nouvelle année liturgique ?

Disons tout d’abord que c’est sans doute aller un peu vite en besogne que de penser que le retour de Jésus n’est pas pour le proche avenir. Le Seigneur a averti ses disciples : « Vous ne connaissez ni le jour ni l’heure » (Mc 13, 32 // Mt 24, 36). Dans ce cas, mieux vaut ne pas faire de prévision et laisser la question du moment du retour du Christ totalement ouverte. La réponse n’est pas de notre ressort ni à notre portée.

En fait, si Jésus évoque son retour glorieux, alors qu’il se trouve présentement à la fin de son ministère public et que bientôt il sera arrêté, c’est pour faire comprendre à ses disciples qu’ils auront à vivre en son absence et que ce temps ne doit pas être vide mais, au contraire, avoir une intensité et une intériorité comparables à celles qu’ils vivent maintenant avec lui depuis des mois. Paradoxalement, l’évocation du futur doit tourner le regard vers le présent. La façon de parler de Jésus est significative de ce point de vue. Son langage n’a rien de nostalgique et ne risque pas de démobiliser les apôtres. Au contraire, il est extrêmement stimulant et mobilisateur. Il vise à ce que le temps nouveau, qui va apparaître prochainement, soit plein, c’est à dire vécu intensément pour en tirer le meilleur parti. « Quand ces choses commenceront à arriver, dit Jésus, redressez-vous et relevez vos têtes, car votre rédemption approche ». Le chrétien est quelqu’un qui est debout, quelqu’un qui avance d’un pas assuré, parce qu’il sait où il va, parce qu’il sait que son Seigneur vient à sa rencontre, qu’il est présent à sa vie chaque jour et qu’il le prendra, au terme, avec lui dans sa gloire. Le disciple est habité par cette confiance, et c’est cela qui le rend fort, quoi qu’il arrive. Les épreuves peuvent l’atteindre à certaines heures, mais il n’est pas pour autant prostré ou abattu. Il se tient debout, fortifié par la présence mystérieuse de son Seigneur qui a vaincu la mort.

Bien comprise, cette assistance du Christ auprès des siens est mobilisatrice. Elle ne se limite pas à la consolation, même si celle-ci peut être importante à certaines heures pour apporter du réconfort dans l’épreuve. La présence du Seigneur suscite la vigilance et pousse à l’action. « Tenez-vous sur vos gardes », dit Jésus en conclusion, et encore : « Restez éveillés ». Cela veut dire, comme il l’a expliqué tout au long des semaines qui ont précédé : « Soyez en tenue de service » (cf. Lc 12, 35–40). Le maître, à son départ, confie les tâches à ses domestiques. Il compte sur leur zèle, leur disponibilité et leur entrain pour bien gérer la maison, sachant qu’ils seront, durant son absence, en communion de pensée et de cœur aussi bien avec lui que les uns avec les autres. Tel est le temps que nous vivons dans l’attente du retour de Jésus. Notre quotidien est habité de sa présence.

Cet évangile du premier dimanche de l’Avent nous transmet de la sorte un double message. Il nous invite à la fois à l’espérance et à l’engagement. À l’espérance tout d’abord. Nous avons une lumière au fond du cœur, qui nous permet de comprendre ce que nous vivons, qui nous donne la force pour vivre les moments difficiles, qui nous communique en même temps l’enthousiasme, la détermination et la confiance pour aller de l’avant, joyeux de cette présence du Seigneur dans chacune de nos vies. Engagement ensuite. Cette lumière, qui nous établit dans l’espérance, nous pousse à l’action, à l’engagement précisément. Elle ne nous est pas donnée pour que nous la mettions sous le boisseau, pour reprendre l’image de Jésus (Mc 4, 21 – cf. Mt 5, 14–16 ; Lc 8, 16). Bien au contraire, elle nous donne la force d’agir pour œuvrer à la construction du Royaume des cieux par une vie rayonnante, joyeuse, et par une vie de service, c’est à dire une vie de charité active pour réaliser, dès à présent, là où nous sommes, la dimension d’amour qui est la caractéristique de Dieu. Cet amour doit devenir visible dans notre monde, et c’est la tâche qui nous est confiée.

C’est tout cela qui nous est rappelé en ce premier dimanche de l’Avent. Nous nous préparons à une nouvelle aventure spirituelle. Nous ne savons pas ce qu’elle sera concrètement, mais nous savons qu’elle sera belle, parce que le Seigneur sera avec nous, si nous lui ouvrons la porte de notre cœur.

Nous savons encore une autre chose. Cette nouvelle année liturgique porte la marque de la miséricorde, puisque nous entrerons le 8 décembre dans le Jubilé de la miséricorde, que le pape François a proclamé. Tout au long des mois qui viennent, nous vivrons intensément cette année de la miséricorde, avec sa double dimension. En premier lieu, nous reconnaissons que nous sommes bénéficiaires de la miséricorde divine. À nous d’ouvrir notre cœur pour qu’elle soit agissante en nous et nous rénove intérieurement. Nous avons ensuite à être artisans de la miséricorde, nous rappelant la béatitude de Jésus : « Bienheureux les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde » (Mt 5, 7). Cette miséricorde à réaliser prend plusieurs visages. Elle commence par le pardon. Nous savons qu’il coûte, qu’il est exigeant ; mais il est incontournable. Elle se poursuit par l’accueil et le service des petits et des pauvres.

Si nous mettons en œuvre ce programme de vie spirituelle, alors notre monde sera plus beau au terme de cette année liturgique, parce que l’amour de Dieu, dans ses deux dimensions, aura grandi sur notre terre, à savoir l’amour que nous avons pour Dieu, en réponse à l’amour du Père des miséricordes (2 Co 1, 3 – cf. Jc 5, 11), et aussi l’amour en nous qui vient de Dieu (Rm 5, 5)  et que nous devons rayonner dans le monde par un engagement serviable, désintéressé et généreux à l’adresse de tous nos frères en humanité et d’une façon particulière pour les plus déshérités.

Y-aura-t-il plus d’amour dans notre monde au terme de ces douze mois ? En nous invitant avec l’évangile de ce jour tout à la fois à l’espérance et à l’engagement, Jésus nous montre la voie pour cela, la voie de la miséricorde précisément, révélation de l’amour de Dieu en notre monde, cet amour qui a pris un visage concret dans la personne de Jésus dont nous attendons la venue parmi nous. Amen.

                                       François Fraizy

Homélie pour la fête du Christ Roi  (B)

 

Jn 18, 33b–37
   En ce temps-là, Pilate rentra dans le Prétoire ; il appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? » 
Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? »
Pilate répondit : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? »
Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »
 Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. »

L’évangile de ce dimanche est court, mais il est d’une grande densité et nous permet de bien comprendre la particularité de la royauté de Jésus. La scène nous présente le début du dialogue entre le Seigneur et Pilate durant la passion.
Le contraste, déjà, est saisissant. Pilate est le représentant de l’autorité romaine qui occupe le pays, quelqu’un donc qui dispose du pouvoir suprême dans la région, et en face de lui se trouve un homme enchaîné, prisonnier, qui ne dispose plus de sa liberté de mouvement, mais qui fait preuve d’une grande liberté de parole et tire parti de la situation pour continuer sa mission d’enseignement et de révélation. Ses déclarations, en cet instant, sont très instructives et soulignent une dernière fois ce qu’il est venu accomplir parmi nous.

La première partie du dialogue donne tout de suite le ton. Pilate, le gouverneur romain, pose d’emblée la question radicale : « Toi, es-tu le roi des Juifs ? »,  demande-t-il à Jésus. S’il pose cette question, c’est parce que cette réalité lui paraît crédible. Certes, il se fait l’écho des informations qui lui ont été données au sujet de Jésus et qui avaient, en fait, la forme d’une dénonciation. Mais la façon dont il reprend l’accusation montre qu’il est sensible au message transmis, par delà son orientation malveillante de la part des autorités religieuses de Jérusalem. Il a pris cette réalité pleinement au sérieux. En cet instant, il veut la vérifier. Tout le dialogue — le passage que la liturgie nous offre ce dimanche et sa suite dans le récit de la passion — gravite autour de cette question de la royauté de Jésus.

L’expression « Roi des Juifs » appliquée au Seigneur apparaît à six reprises dans le récit de la passion selon saint Jean. C’est elle qui ouvre le dialogue entre Pilate et Jésus. Quelques instants plus tard, le gouverneur demandera à la foule rassemblée devant le prétoire : « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » (18, 39), manière de parler qui laisse transparaître sa conviction. Juste après, les soldats présents dans le palais du gouverneur posent une couronne d’épines sur la tête de Jésus, le revêtent d’un manteau de pourpre, symboles, sur le mode de la dérision, de la royauté, et s’adressent à lui en disant : « Salut, roi des Juifs » (19, 3). Enfin, quand Jésus sera sur la croix, Pilate fera placer cet écriteau : « Le roi des Juifs ». La protestation qui s’élève alors de la part des opposants au Seigneur permet de mettre en valeur cette qualification. Pilate, en effet, la justifiera en disant : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » (19, 21). À trois reprises, cette désignation comme le « Roi des Juifs » apparaît dans cette petite séquence de quatre versets. En contemplant Jésus en croix, le lecteur de l’évangile a ainsi sous les yeux cette déclaration officielle du représentant du pouvoir romain : « Jésus, le Nazaréen, le roi des Juifs » (19, 19). Paradoxalement, la façon dont Pilate gère la situation met en valeur la royauté de Jésus.

La question initiale que le gouverneur pose au Seigneur entraîne une première réponse. Jésus explique en toute clarté : « Ma royauté n’est pas de ce monde ». Pilate n’a donc rien à craindre. Jésus n’est pas un rival face à son pouvoir. Sa mission n’est pas d’ordre temporel. Sa royauté — puisque royauté il y a bien — est d’une autre nature. Elle concerne la conscience des hommes, elle se rapporte aux valeurs que ses disciples doivent mettre au cœur de leur vie et qui expriment et manifestent le projet de Dieu sur l’humanité. Il s’agit de ce fameux « Royaume de Dieu », dont Jésus a fait le centre de sa prédication (Mc 1, 15 ; 4, 11.26.30 ; 10, 14–15.23–25), de sorte que le « Royaume des cieux » (Mt 5, 3.10.19–20 ; 7, 21 ; 10, 7), connaisse dès maintenant un début de réalisation.

Cette première explication de la part de Jésus semble convenir à Pilate, qui s’exclame : « Alors, tu es roi ? », parole qui est pratiquement tout à la fois un acquiescement et une interrogation. Elle offre en tout cas à Jésus la possibilité d’expliquer plus largement le sens de sa mission. La réponse que le Seigneur donne dans le prolongement de cette constatation a une dimension que l’on pourrait qualifier d’autobiographique. C’est du langage en « Je », qui a une certaine solennité et qui définit avec précision sa propre mission : « Moi, c’est pour ceci que je suis né et c’est pour ceci que je suis venu dans le monde, à savoir que je rende témoignage à la vérité », déclare le Seigneur. Et il complète en laissant entendre combien cet agir rejoint les attentes du cœur humain. « Quiconque est de la vérité écoute ma voix ».

Voilà la vraie fonction royale que Jésus accomplit : il rend témoignage à la vérité.  Nous sommes aux antipodes du pouvoir et de la domination. Sa royauté s’exerce par sa parole, par son enseignement. Il explique aux hommes comment trouver les chemins du bonheur et de la vraie vie, comment réaliser la volonté de Dieu dans leur vie personnelle. Il est venu révéler l’amour de Dieu et inviter les hommes, de façon pressante, à placer au cœur de leur existence cet amour dont il est le témoin en tant qu’envoyé du Père (Jn 17, 23 – cf. 3, 16–17 ; 5, 36–38 ; 6, 29 ; 7, 28–29 ; 8, 42).

Jésus, le Christ Roi, que nous célébrons en ce dernier dimanche de l’année liturgique, nous montre les chemins du Royaume de Dieu. Celui-ci prend forme et se réalise quand les hommes manifestent de l’amour les uns pour les autres dans une attitude de service, de compréhension mutuelle, d’accueil réciproque, de fraternité. En ces temps qui sont durs, Jésus nous aide à ouvrir notre cœur, pour que nous soyons vainqueurs du mal par le bien (cf. Rm 12, 21) et, de la sorte, des semeurs d’espérance. Amen.

Homélie du 32ème Dimanche du Temps ordinaire B

Mc 12, 38–44 : Dans son enseignement, il disait : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners.Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie.Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres.Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

  Une fois de plus, le contraste est saisissant. La scène que nous décrit l’évangéliste Marc nous montre deux façons de se situer par rapport aux valeurs du Royaume des cieux. Jésus met d’abord en garde ses auditeurs par rapport à une manière d’agir qui a cours dans la société religieuse du temps et qui est pratiquée largement par les scribes, c’est à dire les lettrés de l’époque, précisément ceux qui sont versés dans les Écritures pour les enseigner au peuple. Leur fonction au service de la Parole de Dieu aurait dû le rendre modestes, humbles, parce que serviteurs d’un autre et quel autre …!, l’auteur précisément de la révélation divine. Au lieu de cela, ils sont imbus d’eux-mêmes et cherchent à tirer profit de leur position d’enseignants et de maîtres. On dirait qu’ils ont tous les droits. Déjà leur manière de se vêtir attire l’attention sur eux. De plus, ils cherchent à être complimentés sur les places publiques, et lorsqu’ils se rendent dans les synagogues ou répondent à des invitations, ce sont les places d’honneur qu’ils convoitent. Cette recherche de soi se manifeste jusque dans leur façon de prier. Emphase et ostentation se trouvent au premier plan de leurs préoccupations. On comprend alors l’avertissement que Jésus adresse à leur sujet. D’une certaine façon, comme le Seigneur le disait au début de son ministère public, dans le Sermon sur la montagne : « Ils ont déjà leur récompense » (cf. Mt 6, 2.5.16). Leur avidité à l’égard de la gloire qui vient des hommes fait qu’ils n’auront plus rien à attendre du monde à venir. Ils sont déjà rassasiés. Mais ils ont mis leur trésor dans les biens qui passent.

    En contraste avec ces hommes mus par des prétentions pétries de vanité, Jésus remarque la pauvre veuve, qui vient déposer son obole dans le trésor du temple. Socialement, elle n’a aucun titre à faire valoir. Elle fait partie des indigents de la société. Mais elle a un cœur généreux au delà de toute limite. Elle glisse ses deux piécettes d’une valeur infime dans le trésor pour manifester, par ce geste, son attachement infini au Dieu d’Israël, qu’elle veut honorer par son don. Elle agit furtivement, en toute discrétion, sachant que son offrande pèse peu au regard de nombre de ses contemporains. Sauf que Jésus est là, assis tout proche, et comprend la valeur incommensurable de son action. Il appelle ses disciples et rétablit en quelque sorte la situation. Alors que, humainement parlant, la démarche de cette veuve aurait pu être déconsidérée, Jésus la met hautement en valeur et tient un langage plus que louangeur à son égard : « Amen, je vous le dis, explique-t-il, cette pauvre veuve a mis dans le trésor plus que tous les autres. Car tous ont mis de leur superflu, mais elle, elle a mis de son indigence, tout ce qu’elle avait pour vivre ».

  Cette parole du Seigneur et riche d’enseignements. Nous pouvons d’abord observer comment Jésus débute son évaluation. Il déclare en premier lieu : « Amen, je vous le dis ». Cette formule est caractéristique de son langage. Il l’emploie souvent dans sa prédication. Mais quand cette expression apparaît sur ses lèvres, c’est habituellement pour parler de Dieu ou de valeurs du Royaume des cieux, c’est à dire de réalités qui sont fondamentales pour les croyants d’Israël (cf. par ex. Mt 5, 18 ; 8, 10 ; 11, 11 ; 17, 20 ; 18, 3.13.18 ; 19, 23 ; 21, 21.31). Maintenant, il l’emploie pour attirer l’attention sur ce qu’a accompli cette femme. Du coup, son agir à elle reçoit une valeur inestimable. Ce qu’elle a fait prend, dans son cas, une valeur religieuse de première grandeur. Ensuite, pour qualifier le geste de cette femme, le Seigneur met en parallèle deux réalités, le superflu des bien lotis et l’indigence de la veuve. Derrière ces mots, nous reconnaissons, en fait, un contraste bien connu dans la Bible, celui qu’il y a entre l’abondance, d’une part, et le manque, d’autre part, contraste, que nous rencontrons, entre autres dans les Psaumes (cf. Ps 23 [22], 1 ; 34 [33], 10–11), comme plus tard, chez saint Paul (cf. Ph 4, 11–12). Le manque est la caractéristique des pauvres, des petits, c’est à dire de ceux qui mettent pleinement leur confiance en Dieu, parce qu’ils savent que le Seigneur est leur secours.

    Nous comprenons alors la générosité de cette femme. Elle et l’expression de sa foi et de sa confiance en Dieu. C’est lui qui est son vrai trésor. Son geste est une véritable démarche spirituelle, ce que Jésus a souligné en attirant le regard des disciples sur elle avec ces mots : « Amen, je vous le dis ». Son obole a été ainsi immortalisée. Depuis ce jour, la veuve du temple fait partie de nos amies. Elle nous a montré comment la foi et la confiance en Dieu est une valeur sure pour la vie, une valeur qui ouvre le chemin vers la vraie vie, celle qui se trouve auprès de Dieu et qui ne finit pas. La vaine gloire, les honneurs purement humains ne mènent nulle part. Ils disparaîtront avec le dernier souffle de ceux qui ont mis en eux leurs espoirs, tels les insensés des paraboles, qui n’ont pas su reconnaître dans leur vie la sagesse de Dieu et y adhérer de tout leur cœur (cf. Lc 12, 16–21 ; 16, 19–31).

    Le contraste saisissant de l’évangile de ce jour est à la fois un avertissement et un encouragement. Il s’agit de ne pas se tromper de valeur ou, plus exactement, il importe de choisir, pour sa vie personnelle, ce qui ne peut disparaître : la générosité, l’amour de Dieu, la confiance, autant de réalités qui nous conduisent sur les chemins de l’éternité et qui, déjà maintenant, peuvent remplir notre cœur de la joie du Royaume de cieux. Le regard de Jésus sur la veuve du temple nous aide à être véritablement conscients du choix qu’il convient de faire pour trouver la plénitude de la vie. Amen.

Père François Fraizy

 

Homélie du 33ème dimanche du Temps ordinaire B

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 13, 24-32
En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « En ces jours-là, après une grande détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ;les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées.  Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel. 
Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père. »
     En évoquant sa venue à la fin des temps, Jésus tient des propos à la fois assez énigmatiques et en même temps tonifiants. Il évoque la fin du monde présent et aussi ce qui va durer, ce qui a une consistance qui ne passera pas. « Le ciel et la terre passeront, explique-t-il, mes paroles ne passeront pas ». Nous le savons, le monde actuel a ses fragilités, comme nous le rappelle, à sa façon, la nature, le monde biologique, comme nous le rappellent aussi les événements insensés et douloureux au-delà de l’imaginable de ces tout derniers jours. En parlant du figuier qui annonce la venue prochaine de l’été, quand il retrouve son feuillage, Jésus évoque cette réalité de la fragilité comme du renouveau. Le Seigneur rend attentif avec cette image au changement des saisons. Après l’été viendra l’automne, puis l’hiver. La végétation, avec ses rythmes, nous fait prendre conscience de la vulnérabilité du monde qui est le nôtre comme aussi des germes d’espoir qu’il contient. Cette comparaison de Jésus nous parle, parce qu’il y a dans notre cœur un désir de durée, le souhait de nous attacher à une réalité qui ne peut vieillir ni disparaître, parce que nous sommes faits pour l’éternité. Jésus indique la voie qu’il faut prendre pour avoir part à ce monde qui ne s’éteint pas. Il s’agit d’accueillir sa parole et de se laisser guider par elle. « Mes paroles ne passeront pas », déclare-t-il. Avec la parole de Jésus, nous possédons la lumière qui balise de façon sûre notre route. Notre expérience de croyants rejoint celle de Pierre, qui proclama, à une époque où un certain nombre de disciples étaient tentés de prendre un autre chemin : « À qui irions-nous, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68).

   Oui, les paroles de Jésus sont notre véritable trésor. Dans le monde agité et tourmenté qui est le nôtre, nous avons besoin de repères. Quelles sont les valeurs de la vraie vie ? Quels choix devons-nous faire pour trouver le bonheur et la plénitude auxquels nous aspirons ? L’évangile nous est donné pour que nous ouvrions notre cœur à ce qui dure, à ce qui  nous apporte la joie, à ce qui est le commencement du monde nouveau que Jésus est venu révéler à notre humanité. Le Seigneur a résumé son enseignement dans cette prescription : « Je vous donne un commandement nouveau, à savoir que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés, de sorte que vous vous aimiez les uns les autres ». Et il ajoute aussitôt : « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 34–35). Saint Paul avait bien compris cela. Dans le beau passage de la première lettre aux Corinthiens, qu’on appelle communément « l’hymne à la charité », il explique : « L’amour ne passera jamais », et il commente en disant : « Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée. En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles. Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé » (13, 8–9).

   Tous ces enseignements vont dans le même sens : ce qui dure, c’est l’amour, parce que c’est la caractéristique même de Dieu. L’apôtre Jean a exprimé cela d’une manière lumineuse dans la première lettre qu’il a adressée aux communautés d’Asie Mineure. Il écrit en effet : « Bien aimés, aimons nous les uns les autres, parce que l’amour vient de Dieu et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » (4, 7).

            Voilà comment la parole de Jésus nous donne accès aux réalités qui ne passent pas et nous introduit, de cette manière, dans l’espérance. Oui, la parole de Jésus nous conduit au cœur de mystère de Dieu et nous invite de façon pressante à mettre en œuvre dans notre vie l’amour qui vient de lui. Cela requiert de la générosité ; cela requiert le renouvellement du cœur chaque jour. Mais cette transformation, loin d’être une désappropriation, est au contraire l’enracinement en Dieu qui est amour et qui nous a créés pour aimer et pour être aimés.

  Nous le savons, ce chemin est exigeant, mais il est en même temps source de bonheur et de joie. En le choisissant, nous réalisons pleinement notre vocation d’enfants de Dieu, appelés que nous sommes à participer à la vie qui ne connaît pas de fin. Amen.

Père François Fraizy