Homélie pour le 4ème Dimanche de l’Avent (C)

Lc 1, 39–45 
En ces jours-là,Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée.Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie,l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes,et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné
que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

   Notre lecture de l’Écriture est souvent colorée par les événements qui marquent notre vie au moment où nous entreprenons cette démarche comme aussi par les sentiments qui habitent notre cœur en de tels instants. La Parole de Dieu nous parle alors d’une façon particulière et apporte une contribution aux préoccupations qui nous animent. Celles-ci nous amènent à découvrir dans le texte biblique des choses que nous n’avions pas encore perçues jusque-là. Nous faisons, d’une certaine manière, une approche nouvelle de l’Écriture. Nous découvrons en elle des éléments qui rejoignent d’une façon heureuse ce qui nous mobilise à ce moment-là.

   Une expérience de ce genre se réalise en ce dimanche, alors que l’Église nous offre comme évangile le récit de la Visitation de Marie à Élisabeth. Nous recevons cette parole alors que nous venons d’entrer dans l’année du Jubilé de la Miséricorde, dans le prolongement des célébrations du 8 décembre et de dimanche dernier. Nous sommes invités à contempler l’agir plein de miséricorde de Dieu à l’égard de notre humanité dans l’envoi de Jésus, son Fils, parmi nous, et nous sommes appelés, en même temps, à être artisans de la miséricorde divine dans notre manière d’être avec les autres. Cette réalité de la miséricorde de Dieu, sous cette double forme, remplit notre champ de conscience et habite amplement notre cœur. Nous savons qu’elle doit imprimer sa marque dans notre vie de croyants tout au long des mois qui viennent. Du coup, notre audition de l’évangile de ce dimanche prend une nouvelle dimension. Dans ce récit, nous pouvons contempler comment Marie est habitée par le mystère de la miséricorde et comment cette manière d’être retentit dans sa rencontre avec sa cousine Élisabeth.

 L’attitude de Marie, telle qu’elle est décrite dans le premier verset, est particulièrement significative. L’évangéliste Luc explique : « En ces jours-là, Marie se mit en route ». Voilà la première manifestation de la miséricorde. Celle-ci met en route, elle ouvre le cœur pour qu’on se mette au service des personnes qui se trouvent dans une situation de nécessité. La Vierge Marie vient d’apprendre la grossesse de sa parente Élisabeth. Elle sait que celle-ci aura besoin d’aide, d’autant plus qu’elle est âgée. Immédiatement elle en tire la conséquence. Elle sera la servante de sa cousine jusqu’à la naissance de l’enfant. Luc ajoute qu’elle partit « avec empressement ». La miséricorde ne se vit pas en traînant les pieds, pourrait-on dire, comme si c’était une corvée, à laquelle il faut bien consentir. Elle suscite l’élan et se déploie avec zèle. Marie « entra dans la maison de Zacharie », explique ensuite Luc. Cette remarque traduit le souci de proximité de Marie. Elle rejoint sa cousine là où elle se trouve, dans la particularité de sa situation. L’évangéliste indique alors comment se réalise la rencontre : « Et elle salua Élisabeth », observe-t-il. On pourrait penser que cela procède simplement des bonnes manières avec une composante d’affection particulière, compte tenu des liens de parenté. Mais en fait, l’évangéliste Luc dit avec ce verbe beaucoup plus que cela. Élisabeth, en effet, soulignera, dans sa réponse, la portée de la salutation de sa cousine. Ce mot de « salutation » est, en fait, le terme que Luc emploie pour caractériser, dans le récit de l’Annonciation, qui précède immédiatement, la parole de l’ange à Marie, quand il lui disait, de la part de Dieu : « Réjouis-toi, comblée de grâce », avec tout ce que cette expression communiquait au sujet du projet de Dieu et de sa bienveillance à l’égard de Marie. Cette salutation était, dans son sens profond, une parole de bénédiction. Telle est maintenant la salutation de Marie à l’adresse d’Élisabeth. C’est d’ailleurs la signification principale que prend ce verbe « saluer » dans le Nouveau Testament. Il apparaît très souvent en finale dans les lettres de saint Paul. L’apôtre transmet à la communauté, à laquelle il écrit, les salutations des chrétiens auprès desquels il se trouve présentement (1 Co 16, 19–20 ; 2 Co 13, 12 ; Ph 4, 21–22 ; Col 4, 10–14 ; 2 Tim 4, 21 ; Tit 3, 15 ; Phlm 23), et il invite telles autres personnes à se transmettre un salut fraternel (Rm 16, 3–23 ; 1 Co 16, 20 ; 2 Co 13, 12 ; Ph 4, 21 ;  Col 4, 15 ; 1 Th 5, 26 ; 2 Tim 4, 19 ; Tit 3, 15). L’insistance sur cette démarche dans pratiquement toutes les lettres n’est pas simplement une formule de politesse, même si cela, déjà, a beaucoup de valeur. C’est un souhait de bénédiction. Ainsi en est-il aussi de la salutation que Marie adresse à sa cousine.

Nous comprenons alors mieux la terminologie que Luc emploie pour présenter la venue de Marie chez Élisabeth lors de la Visitation. Son langage n’est pas seulement descriptif. Il est aussi théologique. Il qualifie théologiquement l’action que Marie entreprend ce jour-là. Elle est servante de la miséricorde qui a sa source en Dieu.

    Si nous contemplons maintenant l’attitude d’Élisabeth, nous observons le retentissement chez elle de la miséricorde de Marie à son égard. Cela se manifeste de plusieurs manières. Luc mentionne tout d’abord le bondissement d’allégresse du petit Jean-Baptiste dans le sein de sa mère. L’évangéliste prend soin d’indiquer que c’est la salutation de Marie précisément qui provoque cette manifestation de joie, annonce de la joie messianique des temps nouveaux. Nous voyons ensuite comment Élisabeth est profondément transformée par cette rencontre qui porte la marque de la miséricorde. L’attitude de miséricorde crée les conditions pour que l’autre donne le meilleur de soi-même. Élisabeth se met à prophétiser sous l’action de l’Esprit Saint. Elle explique, en ces circonstances, la fécondité de la miséricorde divine dans la vie de Marie : « Tu es bénie entre les femmes et béni le fruit de ton sein », et encore : « Bienheureuse celle qui à cru aux paroles qui lui ont été dites de la part du Seigneur ».

    Nous savons que la scène se poursuit par le chant du Magnificat que Marie proclame en réponse à la bénédiction qu’Élisabeth profère à son sujet. Le thème central de cette prière est à nouveau la miséricorde du Très Haut. La Vierge emploie à deux reprises ce mot dans son cantique d’action de grâce. Parlant de l’agir de Dieu, elle déclare : « Sa miséricorde est d’âges en âges pour ceux qui le craignent » (Lc 1, 50) et encore : « Il se souvient de sa miséricorde, comme il l’a dit à nos pères, à Abraham et à sa descendance » (1, 54).

     Telles sont les dispositions spirituelles de Marie lors de la Visitation. Son agir comme ses paroles sont le reflet de la miséricorde de Dieu. À travers elle, nous voyons comment une attitude de miséricorde est féconde dans la vie des croyants. La miséricorde apporte une dimension nouvelle à la relation avec autrui, et, quelque part, elle transforme les autres. Nous pouvons nous demander : Pourquoi la miséricorde est-elle féconde de la sorte ? Tout simplement parce qu’elle est la manifestation de la présence de Dieu dans la vie des disciples. Marie, à la Visitation, en donne la plus belle illustration.

Voilà les chemins sur lesquels nous sommes invités à nous engager durant cette année du Jubilé de la miséricorde. Si nous parcourons cette route avec simplicité de cœur, générosité et confiance, la fécondité sera présente dans chacune de nos vies, dans l’Église et dans notre monde, pour la plus grande gloire de Dieu. Amen.

 François Fraizy

Homélie pour le 3ème Dimanche de l’Avent (C)

Lc 3, 10–18  
En ce temps-là,les foules qui venaient se faire baptiser par Jean lui demandaient : « Que devons-nous faire ? » Jean leur répondait : « Celui qui a deux vêtements,qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger,qu’il fasse de même ! » Des publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) vinrent aussi pour être baptisés ; ils lui dirent : « Maître, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. » Des soldats lui demandèrent à leur tour : « Et nous, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « Ne faites violence à personne,n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. » Or le peuple était en attente,et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous :
« Moi, je vous baptise avec de l’eau;mais il vient, celui qui est plus fort que moi.Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales.
Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ;quant à la paille,il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » Par beaucoup d’autres exhortations encore,il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.

    Nous aimons le troisième dimanche de l’Avent, parce que c’est le dimanche qui nous invite à la joie. La venue du Seigneur dans notre monde, que nous célébrerons bientôt, embrase déjà notre cœur d’enthousiasme et de jubilation.

  L’apôtre Paul a trouvé des mots très forts, dans la deuxième lecture, pour évoquer cette dimension caractéristique de l’expérience chrétienne. L’exhortation qu’il a adressée aux chrétiens de la ville de Philippes résonne encore à nos oreilles. « Réjouissez-vous dans le Seigneur […], réjouissez-vous », déclare-t-il. Sa perception de cette réalité fondamentale qu’est la joie dans la vie des disciples est si intense qu’il adresse à deux reprises son appel à se réjouir. Il fait comprendre, de la sorte, qu’il y a là quelque chose d’essentiel, une manière de vivre, un don, qui est fait à ceux qui suivent Jésus et qu’il convient d’actualiser dans leur propre existence. Il ajoute encore l’adverbe « toujours » pour renforcer cet appel à la joie, lui donner une amplitude supplémentaire, et il souligne explicitement le fait qu’il s’exprime sur le mode de la répétition : « Réjouissez-vous dans le Seigneur toujours ; je le dirai à nouveau : Réjouissez-vous », écrit-il littéralement.

    L’insistance donc est très appuyée. La joie est ainsi désignée comme étant une particularité du chrétien. Cette invitation à la joie reçoit un relief encore plus grand quand on prend conscience que l’apôtre s’adresse à une communauté qui connaît la persécution, qui souffre pour le Christ, et que lui-même est actuellement en prison (Ph 1, 7.12–17 — cf. 4, 14). Quelles que soient les conditions extérieures d’existence, la joie fait partie du lot du chrétien. Paul poursuit : « Que votre bienveillance soit connue de tous les hommes ». On pourrait encore traduire : « Que votre sérénité soit connue de tous les hommes ». Le chrétien est bienveillant, doux, bon à l’égard des autres, parce qu’il possède une grande paix du cœur, parce que sa vie est enracinée dans le Christ, comme le laisse entendre la suite du développement de l’apôtre. « Le Seigneur est proche », dit-il, et il ajoute : « Ne vous inquiétez de rien, mais en tout, par la prière et la supplication avec l’action de grâce, que vos demandes soient connues de Dieu ! ». La modalité pour vivre cette sérénité et cette paix du cœur, c’est la prière, parce celle-ci est le lieu où l’on remet tout entre les mains de Dieu, qui est amour, pardon, miséricorde, bonté sans mesure. Paul peut alors conclure : « Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus ». Le fruit d’une telle démarche spirituelle apparaît en toute clarté. Il s’appelle : joie, paix intérieure, sérénité, sécurité, confiance. On est entre les mains de Dieu. Rien de tragique ou de dramatique ne peut se produire, en définitive, par delà les aléas de la vie.

     Cet état de fait est attirant. Il ne repose pas sur une attitude stoïque, comme  si on avait une bonne carapace. Il ne provient pas de l’endurcissement, comme si on s’était forgé une protection à toute épreuve. Il a sa source dans la compréhension que l’on a de sa propre situation de croyant, à savoir qu’on est aimé et que cet amour nous porte, nous soutient, nous comble, nous apporte la part de plénitude à laquelle nous aspirons. C’est cela la force du chrétien, sa solidité, sa sérénité. Il se sait aimé, et cet amour le fortifie, le fait tenir debout, quoi qu’il arrive. Et pour cela, il vit dans la joie.

  C’est une perception de cet ordre qui a amené le pape François à proposer le Jubilé de la miséricorde, qu’il a ouvert le 8 décembre, à l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception, et que les diocèses du monde entier mettent en route en ce troisième dimanche de l’Avent. Le pape explique au début du document intitulé « Misericordiae Vultus », « Le Visage de la Miséricorde », qui annonce la tenue du Jubilé : « Nous avons toujours besoin de contempler le mystère de la miséricorde. Elle est source de joie, de sérénité et de paix. Elle est la condition de notre salut. Miséricorde est le mot qui révèle le mystère de la Sainte Trinité. La miséricorde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre. La miséricorde, c’est la loi fondamentale qui habite le cœur de chacun lorsqu’il jette un regard sincère sur le frère qu’il rencontre sur le chemin de la vie. La miséricorde, c’est le chemin qui unit Dieu et l’homme, pour qu’il ouvre son cœur à l’espérance d’être aimé pour toujours malgré les limites de notre péché » (§ 2).

 Le pape François explique ensuite ce qu’implique la reconnaissance de la miséricorde de Dieu. « Il y a des moments où nous sommes appelés de façon encore plus pressante, à fixer notre regard sur la miséricorde, afin de devenir nous aussi signe efficace de l’agir du Père. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu ce Jubilé Extraordinaire de la Miséricorde, comme un temps favorable pour l’Église, afin que le témoignage rendu par les croyants soit plus fort et plus efficace » (§ 3). En d’autres termes : Le disciple, parce qu’il se reconnaît bénéficiaire de la miséricorde de Dieu, doit devenir à son tour artisan de cette miséricorde dans le monde à l’égard de ses frères et sœurs en humanité.

 C’est à un tel programme de vie que Jean-Baptiste invitait déjà ses contemporains qui lui demandaient ce qu’il leur fallait faire. Sa parole reste pleinement d’actualité. « Celui qui a deux vêtements, disait-il, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! », et encore : « Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ». Nous connaissons les souffrances de notre monde. L’urgence et la nécessité frappent à notre porte. Allons-nous nous enfermer dans notre égoïsme et refuser d’entendre le cri de ceux qui souffrent, ou bien allons nous refléter la miséricorde de Dieu à l’égard de tous les petits que la dureté des conditions de vie a placés sur les chemins de l’exode ? Il y a aussi toutes les personnes qui attendent un peu d’attention et d’affection dans un monde marqué par l’indifférence et la solitude. Comment allons-nous leur faire comprendre que Dieu les aime ?

   Voilà les appels qui nous sont adressés. Le Jubilé de la miséricorde, dans lequel nous entrons avec le pape François, nous sollicite d’une double manière. Nous rendons grâce pour la bienveillance divine qui s’est manifestée dans la venue de Jésus parmi nous et qui a transformé chacune de nos existences. Nous sommes dans la joie parce que Dieu nous a visités et nous a montré la grandeur incommensurable de son amour. En même temps, nous sommes appelés à rendre visible cette miséricorde et cette bonté de Dieu dans notre monde. Charité, ouverture de cœur, sens de l’accueil et du partage, bonté, bienveillance, générosité, pardon doivent prendre une place privilégiée dans notre vie. Dieu a véritablement fait de nous des partenaires. Il sera connu et aimé dans notre monde si nous sommes les reflets de son visage. À nous alors de nous montrer dignes de la responsabilité qu’il nous a confiée. Amen.

                                       François Fraizy