Homélie pour le 33ème Dimanche du TO (C)

Lc 21, 5-19
 
En ce temps-là,comme certains disciples de Jésus parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. »
 Ils lui demandèrent :« Maître, quand cela arrivera-t-il ? Et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? »
 Jésus répondit : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom, et diront : ‘C’est moi’, ou encore : ‘Le moment est tout proche.’ Ne marchez pas derrière eux ! Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne soyez pas terrifiés :
il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. »
    Alors Jésus ajouta : « On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre et, en divers lieux, des famines et des épidémies ; des phénomènes effrayants surviendront, et de grands signes venus du ciel. Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom. Cela vous amènera à rendre témoignage. Mettez-vous donc dans l’esprit que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense. C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »

   Un chrétien pourrait-il être défaitiste par rapport à la dureté du monde dans lequel il vit ? Jésus nous donne un bel enseignement pour trouver l’attitude juste par rapport à une telle tentation dans l’évangile de ce dimanche.

     Le Seigneur est réaliste. Il sait que ses disciples vivront à certaines heures ou à certaines époques dans des conditions difficiles. Mais cela ne doit pas être pour eux source de découragement. Jésus leur donne des indications pour faire face  aux épreuves qui pourront se présenter. Il les rassure d’une certaine manière et leur montre l’attitude qu’il convient d’adopter en de telles circonstances. Sa façon de parler prend la forme d’une mise en garde, transmettant une série d’avertissements, de sorte que ses disciples ne se laissent pas perturber par les événements douloureux qui peuvent survenir.

    Les apôtres voudraient en savoir plus concernant l’avenir et les épreuves qui arriveront. Jésus ne répond pas directement à ces questions, mais leur explique comment ils devront se comporter dans de telles circonstances. « Veillez à ne pas vous laisser égarer », déclare-t-il, ou encore, concernant les faux-prophètes : « N’allez pas à leur suite ». Par rapport aux nouvelles qui pourraient être angoissantes, il recommande : « Ne soyez pas effrayés ». Si le disciple est bien confronté aux difficultés qui se présentent dans le monde dans lequel il vit, il ne se laisse pas démonter pour autant. Il sait prendre la mesure des choses, relativiser, en quelque sorte, en tout cas garder le cœur serein, sans dévier de sa route, parce qu’il sait que l’essentiel est ailleurs. Il y a au fond de son cœur une force qui lui permet de dépasser les obstacles qui apparaissent sur sa route.

    Plus encore : les épreuves peuvent devenir l’occasion d’œuvrer à la croissance du Royaume de Dieu. Jésus explique en effet : « Cela vous amènera à rendre témoignage ». Et il indique pourquoi et comment il en sera ainsi : « Je vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer ». Cette promesse rend possible une autre attitude essentielle dans un tel contexte. « Mettez dans vos cœurs cette conviction  que vous n’avez pas à vous soucier à l’avance comment vous vous défendrez », dit Jésus. Cette recommandation du Seigneur est très importante. Elle donne une force intérieure insoupçonnée. Le Seigneur transmet les paroles que nous avons à dire quand il s’agit de rendre compte de notre foi. Cette certitude bannit de notre cœur  la crainte ou la peur et donne courage et audace pour témoigner. Cela ne relève pas de l’inconscience ; cela n’entraîne pas sur les voies de la provocation ou de l’arrogance. Cela permet de s’exprimer avec justesse et de façon convaincante. Pour que cela se produise, il faut vivre dans l’abandon, c’est à dire s’en remettre totalement au Seigneur, qui alors peut agir en nous et à travers nous pour la transmission du message évangélique.

   Cette réalité relève du « mystère », au sens le plus profond du terme. Dieu alors se sert de notre faiblesse et de notre petitesse pour révéler au monde les valeurs du Royaume des cieux. Nous sommes les instruments par lesquels passe la révélation qu’il veut communiquer à nos contemporains.

    L’évangile de ce dimanche nous invite à cultiver une telle attitude spirituelle faite de confiance et d’abandon dans les mains de Dieu. Parce que nous ne comptons pas sur nos propres forces mais sur sa grâce, il peut agir en nous et par nous pour proposer aux hommes de notre temps les valeurs de son Royaume.

    Cette certitude de foi nous permet de nous enraciner dans la persévérance, que Jésus évoquait à la fin de l’évangile. Un tel enracinement dans la durée et dans la continuité n’est pas le résultat de la raideur ou de la dureté, comme s’il fallait se  cramponner en comptant sur ses propres forces. C’est le fruit de la confiance dans le Seigneur qui ouvre la voie aux dépassements que nous avons à accomplir au cœur même de notre cheminement spirituel. Toute la Bible nous montre comment Dieu peut faire des merveilles dans la vie des humbles et des petits, dans l’engagement de ceux qui ont un cœur de pauvre. C’est ce que la Vierge Marie a proclamé dans son chant du Magnificat. Si nous savons mettre au centre de notre existence cette disponibilité spirituelle et une telle ouverture de cœur, le Seigneur rendra notre vie féconde, belle et rayonnante. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 32ème Dimanche du TO (C)

Lc 20, 27-38 
 En ce temps-là,  quelques sadducéens – ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection – s’approchèrent de Jésus et l’interrogèrent : « Maître, Moïse nous a prescrit : Si un homme a un frère qui meurt en laissant une épouse mais pas d’enfant, il doit épouser la veuve pour susciter une descendance à son frère. 
 Or, il y avait sept frères : le premier se maria et mourut sans enfant ; de même le deuxième, puis le troisième épousèrent la veuve, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d’enfants. Finalement la femme mourut aussi. Eh bien, à la résurrection, cette femme-là, duquel d’entre eux sera-t-elle l’épouse, puisque les sept l’ont eue pour épouse ? » 
 Jésus leur répondit : « Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection. Que les morts ressuscitent, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants.Tous, en effet, vivent pour lui. »

Les adversaires de Jésus pensaient lui faire du tort. En fait, ils ont servi d’instrument pour la diffusion de son enseignement. Cela est particulièrement perceptible dans les récits de controverses que nous livrent les évangiles. Une dispute éclate entre Jésus et ses opposants au sujet d’un point de doctrine ou concernant la pratique que les croyants doivent mettre au centre de leur vie, s’ils veulent être fidèles à la foi qu’ils professent. La controverse entre Jésus et les Sadducéens, dans l’évangile de ce dimanche, est à comprendre dans cette perspective.

    Les Sadducéens, qui rejettent la foi en la résurrection des morts, pensent avoir trouvé une belle histoire pour mettre Jésus dans l’embarras, plus encore, pour rejeter l’enseignement qu’il a, sur ce point, en commun avec les Pharisiens. Ces derniers croient en la résurrection, et cette foi leur donne force et courage pour chercher à mettre les valeurs du Royaume des cieux au centre de leur vie. Jésus partage cette foi ; les Sadducéens la rejettent.

   L’histoire que ces derniers ont inventée — un cas de figure théorique, qui doit faire apparaître le caractère inimaginable, insensé de la foi en la résurrection —, semble irréfutable. Si résurrection il y a, quelle pourrait bien être la vie d’une femme, qui légitimement, après des veuvages successifs, a eu sept frères comme époux ?

   Jésus va montrer, avec toute la clarté souhaitable, qu’une argumentation de ce genre ne tient pas, tout simplement parce qu’elle repose sur une fausse représentation de la résurrection des morts. La condition d’une personne ressuscitée n’est pas purement et simplement un retour à l’état antérieur à la mort. S’il y a maintien de l’identité de la personne par delà la mort, le monde nouveau, que connaîtront les personnes ressuscitées, n’est pas la reproduction des conditions de la vie terrestre. Telle est la première nouveauté de l’enseignement de Jésus. Son langage est limpide. Il répond en effet : « Les enfants de ce monde-ci épousent et sont épousés. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts n’épousent pas et ne sont pas épousés. En effet, ils ne peuvent plus mourir, car ils sont semblables aux anges et ils sont enfants de Dieu, étant enfants de la résurrection ».

  Ce disant, Jésus dévoile véritablement ce qu’est la vie dans l’au-delà. Les personnes restent les mêmes, les liens qui se sont établis perdurent, mais les conditions concrètes d’existence sont tout autres. Le corps ressuscité est un corps transfiguré, qui n’est plus soumis aux conditions de l’espace et du temps. Paul dira, dans une expression audacieuse, mais très expressive et finalement géniale, qu’il s’agit d’un « corps spirituel » (1 Co 15, 22).

  La parole de Jésus lors de la controverse transmise dans l’évangile de ce dimanche nous permet de pressentir ce qui nous est promis pour la vie future, par delà le passage de la mort. Une vie  nouvelle nous sera donnée, en continuité avec notre vie terrestre, et en même temps d’une autre nature.

 Cet enseignement novateur de Jésus libère nos esprits et nos cœurs de certaines étroitesses, qui peuvent devenir des obstacles par rapport à la foi. Tout en restant véritablement nous-mêmes, nous pourrons, grâce à notre corps de ressuscité, avoir accès à un monde nouveau, délivrés des limites que nous connaissons dans notre condition actuelle.

  Cette compréhension du monde nouveau est une bénédiction pour les croyants. Elle leur communique une lumière et une force insoupçonnées pour vivre le temps présent, comme le montre bien l’histoire des sept frères, que nous avons entendue dans la première lecture. Ces jeunes hommes purent affronter avec courage et détermination l’épreuve de la persécution et de la mort, parce qu’ils savaient qu’ils avaient un avenir auprès de Dieu. Paul lui-même donnera un beau témoignage du dynamisme spirituel qu’il puise précisément dans la foi en la résurrection et dans son lien au Christ ressuscité à la fin de sa première lettre aux Corinthiens (1 Co 15, 30–34.50–58).

  Telle est la force et la grandeur de notre foi. Nous pouvons tenir debout aux heures d’épreuves, parce que nous avons un trésor dans les cieux, parce que nous sommes citoyens du monde d’en-haut et que cette appartenance éclaire et transfigure notre quotidien (cf. Ph 3, 20–21). Le Christ ressuscité nous associe à sa gloire et nourrit en nous l’espérance qui illumine notre route chaque jour. Amen.

 P. François Fraizy

Homélie pour la Toussaint (C)

Mt 5, 1-12a
   En ce temps-là,voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur,car le royaume des Cieux est à eux.
  Heureux ceux qui pleurent,car ils seront consolés.
  Heureux les doux,car ils recevront la terre en héritage.
 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
  Heureux les miséricordieux,car ils obtiendront miséricorde.
  Heureux les cœurs purs,car ils verront Dieu.
  Heureux les artisans de paix,car ils seront appelés fils de Dieu.
 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice,car le royaume des Cieux est à eux.
  Heureux êtes-vous si l’on vous insulte,si l’on vous persécute
et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous,à cause de moi.
  Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse,car votre récompense est grande dans les cieux ! »

  Sainteté et bonheur sont liés de façon indissociable. Les paroles de Jésus que nous venons d’entendre le proclament avec force.
Il est heureux que l’Église ait choisi cet évangile des Béatitudes pour célébrer la fête de tous les saints et particulièrement de ceux qui ont été proches de nous et qui ne connaissent pas l’honneur des autels, parce que leur notoriété n’était pas universelle. Aujourd’hui nous faisons mémoire d’eux d’une façon particulière. Ils partagent le bonheur de Dieu, parce qu’ils ont vécu saintement sur notre terre. Nous nous réjouissons de l’issue que leur vie a connue, maintenant qu’ils sont dans la gloire de Dieu, et nous nous confions à leur prière.

  Mais ce lien entre sainteté et bonheur n’est pas simplement une réalité explicative, autrement dit, une notion qui nous permet de comprendre le bonheur de tous les saints que nous fêtons en ce jour. Ce lien est aussi un appel adressé aux disciples de toutes les générations, pour qu’ils vivent pleinement, intensément, fructueusement leur vie de baptisés. La sainteté, en effet, conduit au bonheur non seulement dans le futur, dans l’au-delà, lorsque la vie humaine est parvenue à son terme. La sainteté comme source de bonheur est encore une réalité qui vaut pour le présent et donc pour chacun d’entre nous aujourd’hui.

   Le désir de bonheur est profondément enraciné dans le cœur humain. Et cela se comprend bien. Dieu nous a créés pour que nous ayons part à sa vie et donc à sa joie et à son bonheur. Pour réaliser ce désir, il importe que nous trouvions le vrai chemin qui ouvre à lui. Et ce chemin, c’est la sainteté au quotidien, grâce à une vie ajustée sur l’évangile. C’est cela qui nous est offert quand nous mettons nos pas dans ceux de Jésus.

   Comprendre cela nous permet d’avoir une perception plus juste et, en même temps, réjouissante de la sainteté. Celle-ci n’est pas quelque chose d’inaccessible ou de lointain. Elle est proposée à tout être humain et elle est à sa portée, moyennant la grâce de Dieu qui est agissante en nous, quand nous nous ouvrons à elle.
Pour cela, il faut avoir un cœur humble et généreux, humble pour se laisser enrichir par le don de Dieu, généreux, parce que Jésus a été pleinement généreux, entièrement donné  à sa mission par amour pour tous les hommes.

   La fête de la Toussaint nous réjouit toujours, parce qu’elle proclame le triomphe de la grâce de Dieu dans la vie des personnes qui sont parvenues à la sainteté. Elle nous réjouit, parce qu’elle nous rappelle que notre vocation profonde d’enfants de Dieu, c’est d’avoir part au bonheur qui est partagé au sein de la Trinité. Elle nous réjouit encore, parce que Dieu a fait de nous des partenaires, misant sur notre capacité à nous décider librement de choisir la voie de l’évangile, parce que c’est elle qui libère notre cœur de l’égoïsme et nous conduit sur le chemin du don de soi et de la communion.
Parce que nous sommes conscients de tout cela, notre cœur est rempli de confiance et d’assurance. Le Seigneur guide chacune de nos vies et nous appelle à partager le bonheur qui est auprès de lui. La fête de la Toussaint est, à sa manière, la fête de la lumière, qui nous vient de la foi et qui éclaire notre quotidien, et en même temps la fête de l’espérance, parce qu’elle annonce l’avenir qui nous est promis auprès de Dieu et de toutes les personnes qui se sont laissées guider par l’évangile.

   Sainteté et bonheur, bonheur et sainteté. Les deux réalités vont de pair et s’appellent l’une l’autre. Puissions-nous avoir un cœur d’enfant pour puiser auprès de Seigneur la force qu’il nous propose pour notre route. En nous laissant guider par l’évangile des Béatitudes, chemin de sainteté,  nous accueillons dans notre vie le bonheur que Dieu nous offre dès ici-bas et qui trouvera son plein achèvement dans l’éternité. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie du 30ème Dimanche du TO (C)

Lc 18, 9-14 
   En ce temps-là,à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici :     « Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts). Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même : ‘Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.’
   Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : ‘Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’
  Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »

   Être disciple de  Jésus, ce n’est pas seulement faire quelque chose de bien ou de beau, c’est encore fondamentalement vivre des dispositions du cœur qui correspondent pleinement aux valeurs de l’évangile. Le récit que nous venons d’entendre attire notre attention sur cette réalité.

    Cette parabole du pharisien et du publicain nous est très familière. Elle nous touche spontanément, parce que le Seigneur parle de la prière, et cela retentit toujours en nous, car la prière est une démarche incontournable de la vie du croyant. Ce que nous remarquons peut-être moins, c’est l’occasion à laquelle Jésus raconta cette histoire. Pourtant l’évangéliste Luc prend bien soin de nous indiquer le contexte dans lequel le Seigneur donna cet enseignement. Luc explique, comme pour en donner la clé de lecture, les circonstances dans lesquelles Jésus proposa cette parabole. Il écrit en effet au sujet du Seigneur : « Il dit à l’adresse de certains qui avaient l’assurance en eux-mêmes d’être justes et qui méprisaient les autres cette parabole ». L’histoire fictive, qu’est cette parabole, veut alerter les croyants par rapport à une attitude qui, au-delà des apparences, ne correspond pas aux valeurs du Royaume des cieux. Jésus développe cette problématique à partir de l’exemple de la prière.

     Dans cette parabole, deux personnages sont mis en scène, un pharisien et un publicain, autrement dit, tout d’abord un homme qui fait partie d’un groupe social qui a comme caractéristique de se vouloir zélé pour la cause de Dieu, un croyant soucieux de la pratique religieuse. C’est le pharisien. L’autre personnage exerce une fonction publique dans la société contemporaine. Il est chargé de récolter les taxes au profit de l’occupant romain, d’où son nom de publicain. Selon la vision commune des choses, l’un mérite l’admiration, l’autre la méfiance.  Pourtant, Jésus fera comprendre que les choses ne sont pas si évidentes que cela, que la situation sociale à elle seule ne définit pas la sainteté de vie, ce que Luc, fidèle à la tradition biblique, appelle « la justice ».

   L’évocation de la prière de l’un et de l’autre permet de percevoir ce qui se vit intérieurement. Le pharisien prie de la sorte : « Mon Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes – voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain ». Après cela, il énumère avec complaisance ses bonnes œuvres : « Je jeûne deux fois par semaine ; je verse le dixième de tout ce que j’acquiers ». En fait, dans sa prière, le « je » est omniprésent. Cet homme est entièrement tourné vers lui-même, dominé par l’autosatisfaction. Il n’y a pas de raison de mettre en doute la réalité concrète de ses propos.  Il est surement très actif pour accomplir les prescriptions de la loi juive. Et pourtant, il y a quelque-chose qui sonne faux dans ses paroles. Il se complait en lui-même au lieu d’être chercheur de Dieu. L’attitude du publicain est tout autre. Son regard n’est pas orienté vers sa propre personne. Il s’adresse véritablement à Dieu. C’est le « tu » qui prédomine : « Mon Dieu, sois favorable au pécheur que je suis ! ». Sa prière est décentrée. Elle est, elle aussi, très personnelle, mais c’est pour se reconnaître comme un pauvre devant Dieu, qui a besoin de sa miséricorde. Il n’a sans doute pas grand chose à faire valoir au plan religieux, mais il sait que le salut ne vient pas de lui-même mais bien de son Seigneur. Il s’ouvre à lui pour pouvoir bénéficier de sa grâce.

    Après cette présentation contrastée, Jésus peut tirer la conclusion. Au sujet du publicain, il déclare : « Je vous le dis, celui-ci descendit justifié dans sa maison plutôt que l’autre ». Il y a renversement des perceptions, car ce qui compte essentiellement, c’est l’attitude du cœur. L’engagement, bien sûr, a toute son importance, mais il trouve tout son sens selon la manière dont il est vécu. Il ne peut être compris comme l’occasion d’une glorification personnelle. Il est au service de la gloire de Dieu.

   Jésus veut que ses disciples soient des personnes libres, décentrées par rapport à elles-mêmes, pour être d’authentiques chercheurs de Dieu. Chaque être humain a toutes ses chances. Ce n’est pas le statut social pas plus que l’appartenance à une confrérie qui est déterminant. C’est l’engagement du cœur, un cœur confiant, sachant que Dieu est le seul sauveur. L’appartenance à un groupe qui se soucie de la cause de Dieu peut être une véritable aide, si elle est comprise à son juste niveau, mais ce peut être aussi un risque, si elle est vécue comme une fausse sécurité liée à une conscience de soi ou du groupe erronée. Jésus appelle ceux qui veulent le suivre à l’authenticité, qui prend les chemins de l’humilité et de l’abandon. Ce n’est pas une capitulation par rapport aux capacités personnelles. C’est un chemin de libération, sachant que le bien, qui peut se trouver en nous, est don de Dieu.

   La parabole de ce dimanche aide les disciples de Jésus a être véritablement « justes », c’est à dire pleinement ajustés sur les valeurs de l’évangile et du Royaume des cieux ; elle nous montre la voie de la sainteté pour la gloire de Dieu comme aussi pour notre bonheur et notre joie. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 29ème Dimanche TO (C)

Lc 18, 1-8
    En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager :
    « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ »
    Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

  Jésus aimait parler en paraboles. Ce langage imagé lui permettait de transmettre un enseignement qui touchait le cœur de ses contemporains et, de la sorte, leur permettait de s’ouvrir aux réalités du Royaume des cieux. La plupart du temps, le message est immédiatement perceptible et mobilise l’intelligence et la volonté des auditeurs. Tel est le cas de la parabole du père miséricordieux (Lc 15, 11–32), qui accueille les bras ouverts son fils repentant de retour à la maison familiale et demande à son frère d’adopter la même attitude, image de notre Dieu qui est pardon et bonté, plein d’amour envers tous ses enfants, quels que puissent être les moments éprouvants qui peuvent se présenter. D’autres fois, les paraboles demandent de la part des destinataires réflexion pour saisir en profondeur la portée de leur message. Ce sont, en effet, des histoires fictives qu’il faut décrypter.

   La parabole, que l’évangile nous offre ce dimanche est de cette nature. En fait, notre tâche est facilitée, car Luc donne d’emblée l’interprétation, avant même de raconter l’histoire. Il introduit le récit en ces termes : « Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier et de ne pas se décourager ». Avec cette explication, le ton est donné ; ou plus exactement, la portée de la prière et sa fécondité sont mises en lumière. Le personnage central de l’histoire n’est pas le juge, mais la veuve, qui persévère dans sa demande, même si elle pourrait estimer durant toute une période que sa supplication est vaine et risque de ne pas aboutir. Sa persévérance, en fait, portera du fruit. L’invitation à ne pas se décourager reçoit toute sa force.

      Jésus était réaliste : il savait que prier est parfois difficile et demande de prendre sur soi pour durer dans cette attitude. Il en est ainsi, parce que les soucis du monde envahissent souvent notre esprit et nous détournent des réalités spirituelles, de la simplicité de cœur et de la confiance, qui sont les caractéristiques des enfants. Nous sommes enclins à vouloir tout tout de suite, ou alors, nous abandonnons, estimant que Dieu de nous écoute pas, qu’il est loin de nous, que notre prière n’a aucune efficacité. Le pire obstacle à la prière est peut-être le découragement, le doute finalement, quand nous nous disons intérieurement : “À quoi bon ? Est-ce que cela sert à quelque chose ? Dieu va-t-il m’entendre ? Qu’est-ce que je représente pour lui ?”. Ces réflexions sont stériles et nous détournent de la prière. Nous décrétons subtilement que Dieu ne va pas nous écouter. Plus ou moins consciemment, nous décidons dans notre for intérieur ce qu’il devrait faire, et l’interrogation qui peut surgir dans notre cœur quant au résultat nous démobilise.

      Le remède à tout cela, c’est la confiance. Ce n’est pas par hasard, si Jésus, tout au long de son enseignement, a insisté sur l’esprit d’enfance. Nous nous rappelons ce geste qu’il a accompli, quand les apôtres discutaient entre eux pour savoir qui était le plus grand parmi eux. Jésus, appelant un enfant et le plaçant au milieu d’eux, déclara : « Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des cieux » (Mt 18, 3–4). L’enfant ouvre son cœur ; il est disponible pour recevoir ; et le don qui lui est fait transfigure aussi bien sa condition que son quotidien. C’est aussi ce que fait la veuve de la parabole dans l’évangile de ce dimanche. Elle est dans l’attente ; elle exprime sa demande ; elle persévère dans sa requête ; et le don qu’elle espère devient réalité. « Il faut prier toujours, dit Jésus, et ne pas se décourager ». Cette veuve, à sa manière, vit l’esprit d’enfance. Son attente est grande. Elle sait que le désir, qui est dans son cœur, n’est pas en son pouvoir. Elle doit le recevoir d’un autre. Le délai ne l’effraie pas. Elle persévère.

    Confiance et persévérance vont de pair. Ces deux vertus se soutiennent l’une l’autre. La confiance suscite la persévérance et la persévérance s’enracine dans la confiance. Les deux ouvrent au don que Dieu veut nous faire, comme il le veut, quand il le veut, de la manière qu’il veut.

     La figure de la veuve, comme celle de l’enfant, nous aide à grandir dans la foi. Ces images, que Jésus nous proposent, nous permettent d’ouvrir nos cœurs et nos mains. Nous pouvons alors devenir spirituellement riches de la richesse de Dieu, lui qui est riche en miséricorde (Ep 2, 4–7), parce qu’il est Notre Père. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 28ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 17, 11-19
   En ce temps-là, Jésus, marchant vers Jérusalem, traversait la région située entre la Samarie et la Galilée. Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance et lui crièrent : « Jésus, maître, prends pitié de nous. » À cette vue, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » En cours de route, ils furent purifiés. 
   L’un d’eux, voyant qu’il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c’était un Samaritain. Alors Jésus prit la parole en disant : « Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! » Jésus lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

   Cet évangile trouve un écho particulier dans notre cœur alors que nous approchons du terme de l’année de la miséricorde. Il nous manifeste, à sa façon, une composante du mystère de la miséricorde que nous essayons d’approfondir tout au long de cette année liturgique.

       Les dix lépreux avaient bien compris que la miséricorde était la spécificité de Jésus. Alors qu’il entre dans leur village, ils vont à sa rencontre et lui adressent de loin leur requête : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ». Cette parole, nous l’entendons encore une autre fois dans l’évangile. C’est le cri que profère l’aveugle de Jéricho quand il apprend que le bruit de la foule qui arrive à ses oreilles, est provoqué par la venue du Seigneur. « Jésus, fils de David, aie pitié de moi », crie-t-il à pleine voix (Lc 18, 38–39 // Mc 10, 47–48 // Mt 20, 30–31 — cf. Mt 9, 27 ; 15, 22), et personne ne réussira à le faire taire, tellement convaincu qu’il est, que c’est le Seigneur Jésus seul qui peut le libérer de son infirmité. Chaque fois, Jésus est attentif à la demande suppliante, qui lui est adressée, et il offre à ceux qui l’implorent la guérison.

   L’histoire que l’évangéliste Luc raconte aujourd’hui connaît un développement spécifique. Un des dix lépreux, prenant acte de sa guérison, revient auprès de Jésus, glorifiant Dieu à pleine voix. Il se prosterne devant le Seigneur pour lui rendre grâce. Jésus mettra en valeur la beauté et la signification de son geste, tout en exprimant le regret qu’il soit seul à le faire. « Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ?, déclare-t-il. Les neuf autres, où sont-ils ? ». Ce constat met en relief l’attitude de reconnaissance de la part de cet homme originaire de Samarie. Jésus poursuit en effet : « Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! ».

     En faisant part de cette réflexion, Jésus manifeste un autre aspect de mystère de la miséricorde, considéré, cette fois, du côté des destinataires. L’attention que le Seigneur porte aux malades et à toutes les personnes qui sont, d’une manière ou d’une autre, dans une situation de besoin, doit avoir un retentissement dans le cœur des bénéficiaires de son aide. La réponse qui doit surgir du cœur de ceux-ci, c’est l’action de grâce. Luc a bien mis en lumière cette réalité dès le début de  son évangile, quand il nous rapporte le cantique que Marie chante lors de sa visite chez Élisabeth. « Mon âme magnifie le Seigneur, proclame-t-elle, et mon esprit exulte d’allégresse en Dieu mon sauveur. […] Sa miséricorde s’étend d’âge en âge pour ceux qui le craignent. […] Il a secouru Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde » (1, 50.54). Zacharie, quant à lui, bénira le Seigneur après la naissance de Jean-Baptiste, parce que Dieu, selon ses propres termes, est intervenu « pour faire miséricorde à nos pères et se souvenir de son alliance sainte ». Il remercie encore pour « les sentiments de miséricorde de notre Dieu, par lesquels va nous visiter l’astre d’en haut » (1, 72.78). Jésus a réalisé cette visite de Dieu en manifestant sa miséricorde à l’adresse de ceux qui le suppliaient. L’action de grâce, qui fait suite de la part de ces derniers, est l’expression de leur reconnaissance — aux deux sens du terme — à l’égard de la sollicitude aimante de Dieu, telle qu’elle est visible dans la personne de Jésus. Ils identifient cette action de miséricorde et ils expriment leur remerciement pour elle.

       C’est cette reconnaissance que nous exprimons dans chaque eucharistie, qui est le mémorial par excellence de l’œuvre de miséricorde que Jésus a accomplie durant sa présence parmi nous et qui a trouvé sa manifestation suprême dans le don de sa vie sur la croix. À l’approche du terme de l’année de la miséricorde, nous voulons nous engager plus radicalement dans cette attitude d’action de grâce, à laquelle Jésus nous rend attentifs avec l’évangile de ce dimanche. Nous pouvons prendre un peu de temps, aujourd’hui ou dans les jours qui viennent, pour regarder notre vie et identifier les traces de la miséricorde de Dieu dans chacune de nos existences. Ce regard sera source de joie, nous enracinera encore plus profondément dans la confiance et mettra dans notre bouche et sur nos lèvres un chant de louange pour tous les bienfaits dont nous avons été gratifiés dans le passé et qui, aujourd’hui encore, rendent nos vies plus belles. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 27ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 17, 5-10
   En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! »
   Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi. 
Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite prendre place à table’ ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ »

     Avec ce double enseignement, l’évangile de ce dimanche nous aide de nouveau à mieux réaliser ce qu’implique pour nous la condition de disciple.

    L’évangéliste Luc nous rapporte en premier lieu la demande que les apôtres ont adressée un jour à Jésus : « Augmente en nous la foi », déclarent-ils. Cette requête nous permet de mieux comprendre la nature de la foi, qui est au cœur de la vie des disciples. La foi, nous le savons, est éminemment engagement de l’homme, qui reconnaît l’existence de Dieu et adhère à lui dans une démarche faite tout à la fois d’abandon, de confiance et d’amour. Mais la foi a encore une autre composante. Elle est aussi don de Dieu. Le Seigneur assiste ses enfants pour qu’ils puissent le connaître et l’aimer. C’est l’Esprit qui donne l’intelligence pour connaître Dieu et la force pour l’aimer d’un cœur généreux et désintéressé.

 La demande que les apôtres présentent à Jésus est à situer dans cette perspective. Ils sont bien conscients de la part qu’ils ont à prendre dans la démarche de foi et, en même temps, ils savent que c’est une entreprise qui dépasse les seules forces de l’homme. Ils ont besoin de l’aide de Dieu, de sa grâce, pour la réaliser pleinement.

     Tel est le mystère de la foi : simultanément œuvre de l’homme dans son engagement personnel à l’égard de Dieu et œuvre de Dieu pour éclairer et fortifier le cœur et l’intelligence de l’homme.

       Il convient alors d’être tout à la fois quémandeurs et réceptifs : quémandeurs, parce que nous sommes conscients de notre faiblesse et de nos limites ;  disponibles, parce que Dieu ne peut agir en nous que si nous lui laissons la place. Il vient à notre rencontre, mais il faut que nous lui ouvrions la porte de notre cœur pour qu’il puisse agir en nous et nous illuminer de sa présence.

     « Seigneur, augmente en nous la foi », disons-nous avec les apôtres. Ce faisant, nous ouvrons notre esprit et notre cœur pour qu’il demeure en nous et nous transforme intérieurement. Alors notre vie quotidienne peut trouver toute sa dimension, remplie déjà, grâce à la foi, de la présence de Dieu, qui nous a faits pour lui et nous appelle à partager sa gloire et son bonheur.

   L’évangile nous transmet ensuite un enseignement du Seigneur de type parabolique. Jésus évoque la condition du serviteur dans la société de son temps. Cette image pourrait nous surprendre dans une première approche, car elle nous rappelle une certaine forme de dureté qui existait dans les rapports sociaux. La pratique, à laquelle Jésus se réfère, n’est pas présentée purement et simplement comme un modèle à imiter. L’évocation, qui en est faite, sert, en fait, à transmettre un message à un autre niveau. L’enseignement de Jésus se trouve dans la parole de conclusion, qu’il exprime au terme de l’histoire : « Pour vous, explique-t-il, quand vous aurez fait tout ce qui vous est prescrit, dites : “Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devons faire” ».

    Cette parole doit être bien comprise. Elle n’est pas la négation de l’œuvre accomplie ni la soumission aveugle à un pouvoir despotique. Elle est la reconnaissance de la liberté intérieure du serviteur, qui sait qu’il trouve son vrai bonheur et son achèvement personnel dans l’accomplissement du contrat qui le lie à son maître. Cette liberté intérieure engendre un esprit de gratuité. Celui-ci n’est pas le mépris ou l’ignorance de la rétribution. C’est bien plutôt la reconnaissance que la réalisation de l’œuvre accomplie se situe dans le cadre d’un partenariat, qui est le fruit d’une alliance proposée par Dieu. Le don de Dieu a précédé l’engagement du disciple, qui est simplement la réponse à ce don.

     Ce deuxième enseignement rejoint le premier. Nous sommes les bénéficiaires du don de Dieu. Il nous revient de le faire fructifier avec son aide. Il a fait de nous des partenaires de son alliance. Il importe que nous vivions par rapport à elle dans un esprit de disponibilité, de générosité et de gratuité. En faisant de nous ses partenaires, Dieu honore pleinement la dignité qu’il nous a offerte en nous créant et qu’il a restaurée dans l’envoi de son Fils  parmi nous, médiateur d’une nouvelle alliance. Par la foi, nous donnons notre consentement à cette alliance et nous devenons pleinement enfants de Dieu. Telle est la beauté et la grandeur de la condition de disciples que nous vivons dans la foi. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie du 14ème Dimanche du TO (C)

Lc 10, 1-12.17-20
En ce temps-là, parmi les disciples,  le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre. Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.
    Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin. Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison.’ S’il y a  là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ;
car l’ouvrier mérite son salaire. 
Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté. Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : ‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ »
    Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis,
allez sur les places et dites : ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds,
nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.’ Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville. »
    Les 72 disciples revinrent tout joyeux, en disant : « Seigneur, même les démons
nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Voici que je vous ai donné le pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et sur toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire.     Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ;
mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. » 

    Le fait d’être disciple de Jésus donne accès à la joie véritable. Le Seigneur le proclame avec force dans l’évangile de ce dimanche.

    L’évangéliste Luc nous rapporte l’envoi en mission par Jésus de soixante-douze disciples. Ce faisant, le Seigneur leur donne toute une série de consignes pour qu’ils soient libres intérieurement dans la mise en œuvre de la charge qui leur est confiée et témoins convaincants de la venue du Royaume de Dieu.

   Au retour de leur mission, ces disciples sont remplis de joie, car ils ont pu constater la présence efficace du Seigneur dans l’accomplissement de leur tâche. Ils expliquent à Jésus la raison de leur enthousiasme : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom », déclarent-ils. Jésus confirme leurs dires et les rend attentifs au fait que le pouvoir dont ils disposent n’a pas sa source en eux mais vient de lui. Ils ont donc bien raison de se réjouir à cause de l’assistance qui leur a été offerte. Mais la joie, qui est celle disciple, a encore une autre composante. Jésus ajoute en effet : « Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux ». De la sorte, Le Seigneur réoriente en quelque sorte la joie qui habite leur cœur, ou plus exactement, il leur fait percevoir la profondeur réelle de la joie du disciple. Celle-ci est bien présente dans l’exercice de la mission, mais plus largement, elle est constitutive de la condition de disciple. Un disciple est nécessairement joyeux, quels que puissent être les événements qui marquent sa vie, car, par sa démarche de foi à l’égard de Jésus, il s’est ouvert au salut que Dieu a offert à notre humanité en envoyant son Fils parmi nous.

   Cette déclaration de Jésus à l’adresse des disciples au moment de leur retour de mission, a son fondement dans la bienveillance de Dieu qui s’est manifestée à l’égard de tous les hommes à l’occasion de l’envoi de son Fils dans notre monde. Cette déclaration est en quelque sorte l’explicitation de la proclamation qui avait été faite en présence des bergers de Bethléem au moment de la naissance de Jésus. Les messagers divins, qui leur étaient apparus, chantaient en chœur  : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre, paix aux hommes objets de sa bienveillance ». Jésus lui-même dira à l’adresse de ceux qui l’écoutent : « Ne crains pas, petit troupeau, car votre Père a mis sa complaisance à vous donner le Royaume » (Lc 12, 32).

   Cette bienveillance divine a trouvé sa pleine manifestation dans la personne de Jésus. Le lien, que nous avons maintenant avec lui, a transformé radicalement notre condition humaine. Nous sommes devenus une « création nouvelle », comme  Paul le rappelait dans les versets de conclusion de l’épître aux Galates, que nous avons entendus dans la deuxième lecture. À plusieurs reprises dans ses lettres, l’apôtre a développé ce thème de la nouvelle condition qui nous a été offerte. Il explique ainsi aux Corinthiens : « Si quelqu’un est dans le Christ, il est une création nouvelle. Le monde  ancien s’en est allé ; un monde nouveau est arrivé » (2 Co 5, 17). C’est cela que nous célébrons à la fête de Pâques. Par notre baptême, nous sommes devenus participants de la résurrection du Seigneur (cf. Rm 6, 3–5 / 2 Tim 2, 11).

   Telle est la joie qui est la nôtre en tant que disciples de Jésus. Grâce à la foi et à la nouvelle naissance que nous avons reçue (cf. Jn 3, 3–5), un monde nouveau s’est levé pour nous. Avec le Christ notre vie trouve tout son sens. Avec lui nous vivons dans la paix, la confiance et l’espérance. L’apôtre Paul explique encore aux Corinthiens : « On nous croit tristes, et nous sommes toujours joyeux ; pauvres, et nous faisons tant de riches ; démunis de tout, et nous possédons tout » (2 Co 6, 10).

  Cette joie, que nous avons grâce à notre lien avec le Seigneur Jésus, nul ne pourra nous la ravir (cf. Jn 16, 22). Sachons alors la reconnaître pour en vivre pleinement et pour en témoigner dans notre monde. Si cette joie est visible et rayonnante dans notre façon d’être, nous serons, de cette manière, les missionnaires de la Bonne Nouvelle que notre monde attend pour trouver les chemins de la vraie vie. Amen.

P. François Fraizy

Homélie pour le 26ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 16,19–31 
   En ce temps-là,Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche,vêtu de pourpre et de lin fin,qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.
    Or le pauvre mourut,et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise.
    – Mon enfant, répondit Abraham,rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’
    Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’
    Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent !
    – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’
    Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »

     Cet évangile est impressionnant. Il nous touche immédiatement et nous fait réfléchir : Qu’en est-il de notre sort après la mort ? Que se passe-t-il à ce moment-là ? Quel sera notre rétribution ? Cette parabole de Jésus nous invite donc à réfléchir sur la vie dans l’au-delà. Mais son enseignement ne se limite pas à la vie future. Avec cette histoire, le Seigneur nous donne aussi et surtout des indications essentielles pour notre vie présente, car la vie dans l’au-delà n’est pas quelque chose d’irrationnel, d’arbitraire ou d’aléatoire. Elle est la conséquence directe de notre vie sur terre, de ce que nous vivons dans notre quotidien. Au fond, c’est chaque jour que nous préparons notre éternité.

     Cette parabole, qui met en scène un homme riche et un pauvre, du nom de “Lazare”, nous transmet deux enseignements pour vivre de façon juste le temps présent en vue de l’éternité. Le premier enseignement peut se résumer de la façon suivante : la vie de chaque homme doit être habitée par une attitude de charité active à l’égard des frères dans le besoin. Ce message nous est proposé au début de l’histoire : l’homme riche a été aveuglé par sa richesse, sa vie de confort, et n’a pas su voir Lazare à sa porte dans le besoin. Le drame, ce n’est pas qu’il soit riche ; c’est que son cœur est totalement fermé, ignorant le pauvre juste à côté de lui. Cet aveuglement est insupportable et sera fatal pour cet homme, quand viendra pour lui le temps d’entrer dans l’éternité.

     Notre monde contemporain est rempli de “Lazare”. Savons-nous les voir et leur venir en aide ? Toutes les réactions de fermeture à l’autre en situation de besoin et toutes les attitudes de rejet seront lourdes de conséquence. À nous de savoir préparer notre futur dans l’éternité par une charité active, vigilante et généreuse.

     Le deuxième enseignement est proposé dans la deuxième partie de la parabole, à l’occasion du dialogue entre Abraham et le riche souffrant la torture au séjour des morts. Il nous est dit là qu’il n’y a pas à attendre de signes extraordinaires pour ouvrir son cœur. Tout est révélé dans l’Écriture à ce sujet. « Ils ont Moïse et les prophètes. Qu’ils les écoutent ! », répond Abraham à celui qui demande un miracle pour que ses proches puissent se décider à agir avec charité. Tout est contenu dans l’Écriture. Tout est déjà indiqué avec toute la clarté souhaitable. Il convient donc d’accueillir avec zèle et générosité le commandement de l’amour, qui et contenu dans la Bible, pour être un véritable disciple et préparer de la meilleure façon la vie future dans l’au-delà.

     Cette parabole est une lumière pour notre temps. Elle n’est pas donnée pour nous faire peur. Elle nous est offerte pour nous aider à ouvrir nos yeux, notre cœur et nos mains, de sorte que le commandement de l’amour fraternel, particulièrement à l’égard des personnes démunies et déshéritées, trouve toute sa place dans notre vie personnelle et dans les choix que nous faisons tant au quotidien que dans les grandes orientations de notre existence.

    Cette parabole de Jésus nous invite de façon pressante à grandir dans l’amour. C’est le chemin du vrai bonheur, non seulement en vue de la vie éternelle, mais encore pour la vie présente. Nous le savons d’expérience et la Parole de Dieu de ce dimanche nous le rappelle avec force : la générosité et l’amour du prochain sans réserve comblent de joie le cœur de ceux qui les mettent en pratique, anticipation de la joie éternelle promise à ceux qui savent reproduire dans leur vie l’amour infini de Dieu pour tous les hommes et d’une façon privilégiée pour les petits et les pauvres, tous les “Lazare” présents dans notre monde. Puissions-nous être, dans la façon dont nous vivons notre foi chrétienne, reflets de l’amour incommensurable de Dieu pour toute notre humanité. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 13ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 9,51-62  
   Comme s'accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem. Il envoya, en avant de lui, des messagers ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Mais on refusa de le recevoir, parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions
qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? » Mais Jésus, se retournant, les réprimanda. Puis ils partirent pour un autre village. 
   En cours de route, un homme dit à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras. » Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers,les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. » 
    Il dit à un autre :« Suis-moi. » L’homme répondit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais Jésus répliqua : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. »
    Un autre encore lui dit : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue,puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »

     En entendant ces paroles de Jésus, nous sentons immédiatement que nous sommes concernés, car le Seigneur donne un enseignement sur ce qu’implique la condition de disciple. En même temps, nous nous demandons peut-être comment ce message nous rejoint directement, car la façon de parler de Jésus peut paraître un peu compliquée ou du moins inhabituelle par rapport à nos schèmes de pensée.

         Il est clair tout d’abord que le Seigneur veut rendre ses auditeurs conscients de l’attitude spirituelle qu’il convient de mettre en place dans son cœur pour quiconque veut être son disciple. À trois reprises apparaît dans cette scène le verbe « suivre », que l’on pourrait encore traduire par « accompagner », et qui est le verbe caractéristique pour désigner la démarche de quelqu’un qui se met à l’école d’un maître et suit son enseignement parce que l’observance de celui-ci est une lumière pour sa vie. Ce verbe « suivre » ou  « accompagner » se présente de deux manières : c’est le cas, par exemple, d’une personne qui déclare à l’adresse de Jésus : « Je te suivrai ». C’est ce que nous observons au début et à la fin de l’entretien qui nous est présenté dans l’évangile de ce dimanche. Une autre fois, c’est Jésus, qui prend l’initiative, disant à une autre personne : « Suis-moi ». Les circonstances peuvent varier, mais la problématique est chaque fois la même : il s’agit bien de devenir disciple de Jésus et de prendre la mesure de ce que cela signifie réellement pour quiconque veut s’engager de la sorte et faire route avec lui.

        Les indications que Jésus donne dans ce contexte ne nous semblent peut-être pas directement accessibles tout en provoquant notre attention. Il en est ainsi, parce que Jésus utilise ici, comme souvent, un langage de type parabolique, qui, de ce fait, doit être décrypté. Les images utilisées sont un peu surprenantes par rapport à nos représentations ordinaires. Mais c’est là justement leur propre intérêt, car elles nous obligent à faire un effort pour bien les saisir, et cela nous permet de mieux comprendre leur portée et, par voie de conséquence, d’ouvrir notre cœur pour les accueillir.

      Écoutons alors cet enseignement du Seigneur. À la personne qui dit avec beaucoup d’assurance à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras », le Seigneur répond : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer sa tête ». En s’exprimant de la sorte, Jésus met en garde contre le risque de se faire illusion. Être disciple suppose une forme de solidarité avec lui. Or il n’est pas venu comme un messie triomphant. Il s’est fait pauvre en assumant notre humanité. Il ne peut de ce fait promettre gloire et confort à ceux qui veulent mettre leurs pas dans les siens. La condition de disciple implique une part d’abandon et de détachement par rapport aux critères du succès dans le monde.

     Une autre fois, c’est Jésus qui prend l’initiative et dit à quelqu’un : « Suis-moi ». Cette personne se dit intéressée par cet appel, mais pose une condition : « Permets-moi d’aller d’abord  enterrer mon père ». Jésus répond par cette parole énigmatique : « Laisse les morts enterrer leurs morts ». Il s’agit, bien sûr, là encore, d’une façon de parler symbolique et non d’une prescription concrète pour gérer les situations de deuil. Cela signifie, par delà l’image utilisée, une prise de conscience importante : la réponse, que le disciple doit donner à l’appel de Jésus, est obligatoirement inconditionnelle dans son principe, sans réserve, totale. La disponibilité immédiate est l’expression de l’amour sans limite pour la personne du Seigneur.

     Une autre personne déclare à Jésus : « Je te suivrai, Seigneur, mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison », à quoi Jésus répond : « Quiconque met la main à la charrue puis regarde en arrière, n’est pas adéquat pour le Royaume de Dieu ». Le langage imagé attire cette fois l’attention sur la fidélité et la persévérance qui doivent habiter le cœur du disciple. Marcher à la suite de Jésus suppose un enracinement dans la durée et une véritable détermination.

       Trois situations nous sont ainsi présentées dans cet évangile, qui nous révèlent, chacune à sa façon, les qualités qui sont requises de la part de la personne qui veut être disciple de Jésus. On peut les résumer par trois mots qui commencent tous par la lettre D tout comme le mot Disciple. Un triple message nous est offert ici, nous montrant ce que requiert de la part du croyant sa condition de disciple : en premier lieu, être solidaire de Jésus dans son mystère de pauvreté, c’est choisir de vivre avec lui une forme de détachement ; ensuite, donner une réponse généreuse de façon inconditionnelle à l’appel du Seigneur, c’est faire preuve de disponibilité ; enfin, vivre l’attachement à la personne de Jésus dans la continuité et la fidélité, c’est faire preuve de détermination. Trois valeurs que Jésus nous enseigne pour être véritablement disciple : Détachement, Disponibilité, Détermination. Ces valeurs nous aident à être imitateurs de Jésus dans notre manière de vivre notre foi et à avoir part, de la sorte, à la plénitude de vie qu’il est venu apporter à notre monde. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 11ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 7,36 - 8,3 
   En ce temps-là, un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez  lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum. 
    En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même :« Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche,et ce qu’elle est : une pécheresse. » Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. – Parle, Maître. »   Jésus reprit : « Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait les lui rembourser, il en fit grâce à tous deux.Lequel des deux l’aimera davantage ? » Simon répondit : « Je suppose que c’est celui à qui on a fait grâce de la plus grande dette. – Tu as raison », lui dit Jésus. Il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds. Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ; elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. » Il dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. »  
   Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme, qui va jusqu'à pardonner les péchés ? » Jésus dit alors à la femme : « Ta foi t’a sauvée.
Va en paix ! » 
 Ensuite, il arriva que Jésus, passant à travers villes et villages, proclamait et annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. Les Douze l’accompagnaient,ainsi que des femmes qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais : Marie, appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode, Suzanne, et beaucoup d’autres, qui les servaient en prenant sur leurs ressources.

   « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! », dit Jésus à la femme qui s’était invitée chez Simon, alors que celui-ci recevait le Seigneur chez lui. On comprend quel poids a disparu du cœur de  cette femme. Elle était venue avec tout ce qui l’accablait à cause de sa vie désordonnée, parce qu’elle avait compris que Jésus était celui qui pouvait la sortir de sa misère. Pour cette raison, son cœur est rempli d’amour pour lui et elle brave les conventions sociales en vigueur pour lui témoigner tout son attachement.
Jésus, en effet, est bien le libérateur. Il accueille quiconque se tourne vers lui indépendamment des convenances officielles. Il est pleinement libre pour manifester toute son attention aux personnes, qui cherchent à le rencontrer, et pour leur apporter le salut. La femme peut repartir d’un cœur léger. L’accueil de Jésus, son attitude de bienveillance, la parole de pardon, qu’il exprime, ont transformé la situation et changé la condition de cette personne. Elle n’est plus la femme pécheresse. Elle est maintenant la femme pardonnée. Jésus lui a donné une nouvelle dignité. Son pardon crée un monde nouveau. Le salut est arrivé pour elle à l’occasion de cette rencontre, comme cela se produira plus tard pour Zachée, ligoté qu’il est par le pouvoir de séduction de l’argent, l’âpreté au gain et la dureté dans les relations, qui en résulte (cf. Lc 19, 1–10).

      Et Simon, qu’est-il devenu dans tout cela ? L’évangile ne le dit pas. En tout cas, Jésus lui donne les éléments pour qu’il se pose les bonnes questions. La petite parabole du créancier et de ses deux débiteurs n’a pas pour but simplement de l’inviter à changer son regard sur la femme. Elle doit l’aider à comprendre que, lui aussi, est débiteur et qu’il doit se situer dans une attitude de demande de remise de dette, alors que pour l’instant son cœur est loin de cela. Jésus l’aide à s’engager dans cette voie, en mettant en évidence le contraste qu’il y a entre l’attitude de la femme et la sienne propre. En fait, il a failli aux devoirs élémentaires de l’hospitalité et juge sans nuance celle qui s’est invitée à la rencontre. S’il y a quelqu’un, en réalité, qui est éloigné de Dieu en ce jour, ce n’est pas tant la femme que lui, Simon, enfermé qu’il est dans ses certitudes et dans sa promptitude à juger et à condamner, alors qu’il lui faut, lui aussi, engager un chemin de conversion.

            Cette scène de l’évangile nous invite à réfléchir à plus d’un titre :
– Quel est le personnage, en définitive, dans lequel je me retrouve le plus ?
– Qu’est-ce que j’ai à demander à Jésus et à attendre de lui ?
– Comment est-ce que je regarde les autres ?
– Quelles sont mes certitudes ?
– Quelles sont, le cas échéant, mes inhibitions commandées par le monde ambiant, le “qu’en dira-t-on”, les conventions qui ont cours dans la société contemporaine ?

            Cette scène, en même temps, nous permet de grandir dans la foi et l’amour :
– Il n’y a pas de situation désespérée. Personne n’est enfermé dans sa misère et son péché. Il y a toujours place pour la conversion et le renouvellement. Cela est source d’espérance pour soi-même comme pour toutes les personnes qui ont besoin de rédemption.
– Jésus accorde sans limite son pardon à quiconque se tourne vers lui d’un cœur repentant.
– Jésus est le Sauveur. Il interpelle notre conscience pour que nous puissions réfléchir en vérité sur notre vie et, à partir de là, réajuster ce qui doit l’être et donner le meilleur de nous-mêmes.
– Jésus nous appelle tous à la liberté et manifeste à tout être humain la miséricorde qui a sa source en Dieu.

  Savons-nous aller à lui pour avoir part à la libération, qu’il nous offre, et accéder à  la communion, à laquelle il nous convie ?
L’évangile de ce jour est ainsi une invitation à la joie et à la confiance : Jésus, riche en miséricorde (cf. Ep 2, 4), crée en nous et autour de nous un monde nouveau, fait de pardon, de libération et de paix. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 11ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 7,36 - 8,3 
   En ce temps-là, un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez  lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum. 
    En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même :« Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche,et ce qu’elle est : une pécheresse. » Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. – Parle, Maître. »   Jésus reprit : « Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait les lui rembourser, il en fit grâce à tous deux.Lequel des deux l’aimera davantage ? » Simon répondit : « Je suppose que c’est celui à qui on a fait grâce de la plus grande dette. – Tu as raison », lui dit Jésus. Il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds. Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ; elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. » Il dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. »  
   Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme, qui va jusqu'à pardonner les péchés ? » Jésus dit alors à la femme : « Ta foi t’a sauvée.
Va en paix ! » 
 Ensuite, il arriva que Jésus, passant à travers villes et villages, proclamait et annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. Les Douze l’accompagnaient,     ainsi que des femmes qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais :
Marie, appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode, Suzanne, et beaucoup d’autres, qui les servaient en prenant sur leurs ressources.

   « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! », dit Jésus à la femme qui s’était invitée chez Simon, alors que celui-ci recevait le Seigneur chez lui. On comprend quel poids a disparu du cœur de  cette femme. Elle était venue avec tout ce qui l’accablait à cause de sa vie désordonnée, parce qu’elle avait compris que Jésus était celui qui pouvait la sortir de sa misère. Pour cette raison, son cœur est rempli d’amour pour lui et elle brave les conventions sociales en vigueur pour lui témoigner tout son attachement.
Jésus, en effet, est bien le libérateur. Il accueille quiconque se tourne vers lui indépendamment des convenances officielles. Il est pleinement libre pour manifester toute son attention aux personnes, qui cherchent à le rencontrer, et pour leur apporter le salut. La femme peut repartir d’un cœur léger. L’accueil de Jésus, son attitude de bienveillance, la parole de pardon, qu’il exprime, ont transformé la situation et changé la condition de cette personne. Elle n’est plus la femme pécheresse. Elle est maintenant la femme pardonnée. Jésus lui a donné une nouvelle dignité. Son pardon crée un monde nouveau. Le salut est arrivé pour elle à l’occasion de cette rencontre, comme cela se produira plus tard pour Zachée, ligoté qu’il est par le pouvoir de séduction de l’argent, l’âpreté au gain et la dureté dans les relations, qui en résulte (cf. Lc 19, 1–10).

      Et Simon, qu’est-il devenu dans tout cela ? L’évangile ne le dit pas. En tout cas, Jésus lui donne les éléments pour qu’il se pose les bonnes questions. La petite parabole du créancier et de ses deux débiteurs n’a pas pour but simplement de l’inviter à changer son regard sur la femme. Elle doit l’aider à comprendre que, lui aussi, est débiteur et qu’il doit se situer dans une attitude de demande de remise de dette, alors que pour l’instant son cœur est loin de cela. Jésus l’aide à s’engager dans cette voie, en mettant en évidence le contraste qu’il y a entre l’attitude de la femme et la sienne propre. En fait, il a failli aux devoirs élémentaires de l’hospitalité et juge sans nuance celle qui s’est invitée à la rencontre. S’il y a quelqu’un, en réalité, qui est éloigné de Dieu en ce jour, ce n’est pas tant la femme que lui, Simon, enfermé qu’il est dans ses certitudes et dans sa promptitude à juger et à condamner, alors qu’il lui faut, lui aussi, engager un chemin de conversion.

            Cette scène de l’évangile nous invite à réfléchir à plus d’un titre :
– Quel est le personnage, en définitive, dans lequel je me retrouve le plus ?
– Qu’est-ce que j’ai à demander à Jésus et à attendre de lui ?
– Comment est-ce que je regarde les autres ?
– Quelles sont mes certitudes ?
– Quelles sont, le cas échéant, mes inhibitions commandées par le monde ambiant, le “qu’en dira-t-on”, les conventions qui ont cours dans la société contemporaine ?

            Cette scène, en même temps, nous permet de grandir dans la foi et l’amour :
– Il n’y a pas de situation désespérée. Personne n’est enfermé dans sa misère et son péché. Il y a toujours place pour la conversion et le renouvellement. Cela est source d’espérance pour soi-même comme pour toutes les personnes qui ont besoin de rédemption.
– Jésus accorde sans limite son pardon à quiconque se tourne vers lui d’un cœur repentant.
– Jésus est le Sauveur. Il interpelle notre conscience pour que nous puissions réfléchir en vérité sur notre vie et, à partir de là, réajuster ce qui doit l’être et donner le meilleur de nous-mêmes.
– Jésus nous appelle tous à la liberté et manifeste à tout être humain la miséricorde qui a sa source en Dieu.

  Savons-nous aller à lui pour avoir part à la libération, qu’il nous offre, et accéder à  la communion, à laquelle il nous convie ?
L’évangile de ce jour est ainsi une invitation à la joie et à la confiance : Jésus, riche en miséricorde (cf. Ep 2, 4), crée en nous et autour de nous un monde nouveau, fait de pardon, de libération et de paix. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 10ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 7,11-17
  En ce temps-là,Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui,ainsi qu’une grande foule. Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme. 
    Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas. » Il s’approcha et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent,et Jésus dit :« Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. » Alors le mort se redressa et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
  La crainte s’empara de tous,et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Et cette parole sur Jésus se répandit dans la Judée entière et dans toute la région.

  Ne pourrait-on pas appeler cet évangile, que la liturgie nous offre ce dimanche, l’évangile de la visitation ? Cette qualification peut surprendre dans une premier temps. Nous le savons bien, ce terme de visitation, chez les chrétiens, sert à désigner la visite que Marie fit à Élisabeth après l’annonciation, lorsqu’elle apprit non seulement qu’elle serait la mère du Sauveur mais encore que sa cousine avait conçu un enfant dans sa vieillesse, alors qu’on l’appelait la femme stérile. Marie alors partit en hâte pour rejoindre sa parente et l’assister durant les derniers mois de sa grossesse. Ce mystère de la visitation, dans toute sa beauté, sa simplicité et sa profondeur, nous l’avons célébré tout dernièrement, puisque c’est avec cette fête que se termine le calendrier liturgique du mois de mai. Quand nous parlons de visitation, c’est à cette scène que nous pensons immédiatement, et cela se justifie tout à fait.

    Mais le mystère de la visitation a une extension plus grande encore, et le récit de l’évangile de ce dimanche nous permet de le comprendre. L’évangéliste Luc a pris soin de nous rapporter la réaction de la foule après que Jésus eût rappelé à la vie le jeune défunt qui était conduit à sa dernière demeure. Cette foule glorifiait Dieu au sujet de l’œuvre accomplie par le Seigneur d’une double manière : « Un grand prophète s’est levé parmi nous », proclamaient les témoins de l’événement, et ils ajoutaient : « Dieu a visité son peuple ». Les deux paroles vont ensemble et expriment la signification de ce qui vient de se produire : Jésus est reconnu dans sa mission prophétique et celle-ci est considérée comme une visite de la part de Dieu. Il s’agit donc bien ici aussi d’une visitation. L’action de Jésus en cet instant est comprise comme une visite de Dieu à l’égard de son peuple.
Cette acclamation de la foule, que l’évangéliste Luc nous a transmise, met bien en lumière la signification et la portée de ce que Jésus vient de réaliser. La description des circonstances qui marquent cette scène permet d’en mesurer l’ampleur. Le jeune défunt qui est porté en terre était le fils d’une veuve et de surcroît le fils unique. De par son veuvage, cette femme était déjà dans une condition économique difficile. Elle n’avait qu’un seul appui sur lequel elle pouvait compter pour les années à venir, à savoir son unique fils. Maintenant, il n’est plus de ce monde. Les conditions de vie pour elle, par rapport au futur, se sont donc sérieusement aggravées. C’est tout cela que Jésus perçoit en cet instant. Il y a, bien sûr, la douleur de la séparation suite au décès d’un être cher, mais, en plus, la situation, qui en résulte, a un caractère dramatique. C’est cette réalité que perçoit le regard de Jésus, comme le souligne Luc : « Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle », observe-t-il. Et c’est ce regard qui va déterminer la suite de l’action. L’évangéliste poursuit, en effet, au sujet de Jésus : « Il fut saisi de compassion pour elle ». Le verbe, qui est employé là, a un sens très fort. L’image sous-jacente est celle de l’émotion profonde que l’on ressent jusque dans ses entrailles. C’est ce que Jésus éprouve à la vue du cortège funèbre, comme ce sera aussi le cas à l’égard des foules nombreuses qui viendront l’écouter dans le désert, alors qu’elles sont comme de brebis sans pasteur, et qu’il nourrira à la fois de sa parole et de pain (Mc 6, 34 — cf. Mt 9, 36 ; Mc 8, 2 // Mt 15, 32).

    Telle est bien l’œuvre de compassion que Jésus accomplit durant son ministère public. Tout cela avait été annoncé par Zacharie, le père de Jean-Baptiste, dans le cantique d’action de grâce qu’il proclama lorsqu’il retrouva l’usage de la parole après la naissance de son fils (Lc 1, 64). Luc nous rapporte ce cantique et le qualifie de prophétie exprimée sous l’action de l’Esprit Saint (1, 67). Zacharie s’exclame à l’adresse de Jean-Baptiste : « Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant, à la face su Seigneur, et tu prépareras ses chemins pour donner à son peuple de connaître le salut par la rémission de ses péchés » (Lc 1, 76–77). Zacharie explique ensuite que tout cela se réalisera « par les entrailles de miséricorde de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut » (1, 78). Cette façon de parler est hautement significative. Dieu a des entrailles de miséricorde et c’est pour cela qu’il vient visiter son peuple. Telle est la profondeur de son amour pour ses enfants. L’attitude de Jésus à l’occasion des funérailles du fils de la veuve de Naïn est maintenant l’expression lumineuse de cette visite de Dieu.
Dans ce contexte, la visitation de Marie à Élisabeth trouve toute sa signification. Elle est, à sa manière, expression de la visite que Dieu fait à son peuple à la plénitude des temps, et elle annonce la visitation que Jésus fera auprès de toutes les personnes qui sont dans l’attente du salut qui vient de Dieu, aussi bien ici, à Naïn, que par la suite dans le désert, et en beaucoup d’autres occasions (Mt 14, 14 ; 20, 34 ; Mc 1, 41 ; 9, 22).

    Le verbe qui exprime l’attitude de compassion de Jésus dans ce récit, que nous offre la liturgie aujourd’hui, désigne l’attitude qui fut la sienne durant tout son ministère et qui fut comprise comme une visite de Dieu (Lc 1, 68 — cf. Lc 19, 44). En dehors de ces emplois caractérisant la manière d’être de Jésus, ce verbe apparaît seulement trois autres fois dans les évangiles, mais dans des passages significatifs, relatant les consignes que le Seigneur donne à ses disciples. Il s’agit de trois paraboles de la miséricorde, celle du créancier qui remet sa dette au débiteur insolvable (Mt 18, 27), celle du bon samaritain (Lc 10, 33) et celle du père aimant accueillant bas ouverts le fils prodigue à son retour (Lc 15, 20). Quant au verbe « visiter », Jésus l’emploie lorsqu’il évoque le jugement dernier en présentant une série d’œuvres de miséricorde que les disciples doivent mettre au centre de leur vie : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez accueilli ; j’étais nu et vous m’avez habillé ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi » (Mt 25, 35–36). 

    Le mystère de la visitation, qui a trouvé une forme de réalisation éminente dans le ministère de Jésus, s’actualise, durant le temps de l’Église, dans l’attitude de compassion que les disciples du Seigneur doivent mettre au centre de leur vie. L’année de la miséricorde nous le rappelle avec force. La visite de Dieu aujourd’hui passe par l’engagement des disciples au service des frères et sœurs en humanité, particulièrement ceux qui se trouvent, d’une manière ou d’une autre, dans une situation de misère ou d’épreuve. Savons-nous pour cela regarder le monde qui nous entoure avec le regard même de Jésus ?

  P. François Fraizy

Homélie pour la solennité du Saint Sacrement (C)

Lc 9,11b-17
    En ce temps-là,Jésus parlait aux foules du règne de Dieu,et guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent :« Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ;ici nous sommes dans un endroit désert. »
  Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. » Il y avait environ cinq mille hommes.
  Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. » Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.

   « Tous mangèrent et furent rassasiés ». C’est ainsi que Luc conclut le récit de la multiplication des pains par Jésus dans un lieu désert. De la sorte, il souligne l’abondance du don que Jésus à fait à la foule qui était venue l’écouter. Cet aspect est encore accentué par la réflexion que l’évangéliste ajoute juste après : « On ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers ».

   La foule était venue nombreuse : « cinq mille hommes », indique Luc. Ils étaient heureux d’entendre Jésus leur parler des réalités du Royaume de Dieu. La journée avait dû passer très vite, et maintenant le soir approche. Par son enseignement, Jésus leur a déjà apporté beaucoup de choses ; et parce que l’heure avance, il faut penser à se loger et à se nourrir. Les apôtres s’en préoccupent, mais ils sont démunis face au grand nombre. Jésus partage leur préoccupation et va les associer pour trouver la solution qui convient à la situation. Il y a là cinq pains et deux poissons. Jésus demande aux apôtres d’inviter les gens à prendre place et il leur confie la distribution de la nourriture. Ceux-ci se mettent à l’œuvre, et imperceptiblement chacun recevra de quoi se restaurer. « Tous mangèrent et furent rassasiés », explique l’évangéliste. Le don de Jésus a rejoint chacun dans son manque et dépasse de loin ce qui était nécessaire, comme en témoigne le surplus restant.

     Le récit que les évangélistes nous livre est empreint d’une certaine solennité. Les gestes que Jésus accomplit annoncent, d’une manière prophétique, ce qu’il fera lors de son dernier repas avec ses disciples le soir du Jeudi Saint. La multiplication des pains est en quelque sorte l’anticipation de l’eucharistie.

       La conclusion de l’épisode et à comprendre à cette lumière. « Tous mangèrent et furent rassasiés ». La participation à la table du Seigneur comble nos attentes et nos besoins. Jésus se donne à nous en nourriture, sans limite, et ce don qu’il nous fait transfigure notre quotidien. Il nous donne force, lumière et courage pour avancer sur les chemins du Royaume de Dieu d’un pas alerte, parce que nous sommes habités de la présence du Seigneur ressuscité, qui vient en nous et établit sa demeure en nous.

       L’hymne intitulé Lauda Sion Salvatorem, que saint Thomas d’Aquin  composa pour la fête du Corps et du Sang du Seigneur, la fête que nous célébrons aujourd’hui, exprime bien cette réalité. Rappelons-nous quelques strophes de ce beau chant liturgique : « Ce que le Christ fit à la cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui […]. Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature […]. Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu ».

 Après avoir présenté de façon poétique la réalité profonde du mystère eucharistique, l’hymne prend explicitement la forme de la prière : « Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais nous voir les biens éternels dans la terre des vivants ».

      Nous sommes des êtres en marche. Le Seigneur ressuscité nous accompagne sur notre route, comme il le fit le soir de Pâques pour ceux qui étaient sur la route d’Emmaüs (Lc 24, 13–35). Il nous donne la clé de compréhension des Écritures comme aussi des événements qui nous touchent et il nous gratifie du pain de vie. C’est toujours pour nous un réconfort et un moment de rénovation intérieure quand nous prenons place à la table où le Seigneur nous convie. Sachons faire halte avec lui pour lui ouvrir notre cœur et pour recevoir de lui la lumière qui illumine notre intelligence et la nourriture qui fortifie chacune de nos vies. Notre existence trouve alors tout son sens au-delà de difficultés du temps présent. Pour nous aussi se réalise ce que connut la foule venue dans le désert pour écouter Jésus : « Tous mangèrent et furent rassasiés ».

   Gage et anticipation du monde avenir, l’eucharistie transfigure notre quotidien. Ayons alors la simplicité de cœur pour nous ouvrir au don généreux que le Seigneur nous fait dans ce sacrement et nous laisser transformer par lui. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour la solennité de la Sainte Trinité (C)

Jn 16, 12-15
    En ce temps-là,Jésus disait à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
   Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même :
mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera,car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce que possède le Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : L’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. »

 Notre expérience humaine nous l’a appris depuis longtemps : ce qui est source de grande joie, c’est la relation aux autres et la communion entre les personnes. La rencontre de l’autre nous sort de l’isolement ; elle nous permet de comprendre que nous sommes appelés à vivre une grande solidarité avec nos semblables, que cette solidarité nous enracine dans notre humanité et nous laisse percevoir la beauté, la grandeur et la profondeur des liens qui se tissent de la sorte.

      Cette expérience, nous la faisons, bien sûr, d’abord en famille, mais aussi dans tous les lieux où nous sommes amenés à faire un bout de chemin avec nos frères et sœurs en humanité, à commencer par l’école, puis le lieu de travail et enfin tous les endroits où nous nous trouvons avec d’autres, parce que nous avons fait des choix qui rejoignent des centres d’intérêt communs, enracinés dans l’attention aux mêmes valeurs.

   S’il en est ainsi, c’et parce que nous avons été créés l’image et à la ressemblance de Dieu. Les premières pages de la Bible sont éloquentes à ce propos (cf. Gn 1, 26–27). Quelque part, notre vie est marquée par nos origines, et ce que nous sommes profondément dans nos attentes, nos aspirations comme dans nos réalisations trouve là son sens. La fête que nous célébrons aujourd’hui, celle du Dieu Trinité, nous fournit la clé de compréhension de notre propre existence. Dieu est Père, Fils et Esprit, et cette réalité en Dieu a laissé a propre marque en nous, membres de l’humanité, sommet que nous sommes de la création.

     Les paroles de Jésus, que l’Église nous offre en ce dimanche qui fait suite à la fête de la Pentecôte, nous permettent de comprendre cela. Nous percevons bien l’unité qu’il y a entre Jésus et le Père céleste comme entre Jésus et l’Esprit Saint, unité faite de convergences dans l’agir et de partage dans la mise en commun de ce qui est propre à chacun. « Quand il viendra, l’Esprit de vérité, explique Jésus, il vous conduira dans la vérité toute entière ». Pour que les disciples comprennent bien, le Seigneur ajoute : « car il ne parlera pas de lui-même, mais tout ce qu’il entendra, il le dira, et il vous annoncera les choses à venir ». Jésus précise encore : « Tout ce que le Père a est mien ». Cette déclaration indique, elle aussi, le lien fondamental, indissociable entre le Père et Jésus, le Fils unique (Jn 3, 16 ; 1 Jn 4, 9).

   De cette unité, qui est en Dieu, nous sommes devenus participants au double titre de notre création et de notre baptême, qui a fait de nous une nouvelle création (2 Co 5, 17). C’est cette réalité vivante que l’apôtre Paul rappelait aux chrétiens de Rome dans la deuxième lecture, lorsqu’il écrit : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné ». L’apôtre Jean, pour sa part, l’a affirmé avec toute la netteté souhaitable dans sa première lettre, quand il explique que « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8), avec la conséquence pour notre conduite qu’il met en évidence : « Dieu, personne ne l’a jamais vu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour a trouvé en nous son achèvement » (1 Jn 4, 12).

    Voilà le mystère de la Trinité que nous célébrons aujourd’hui. C’est l’amour qui unit le Père, le Fils et l’Esprit, et cet amour nous a été transmis. Nous sommes nous-mêmes appelés à vivre cet amour entre nous, au sein de notre humanité, et à l’égard de Dieu, qui nous a aimés le premier (1 Jn 4, 19).

    Nous comprenons de la sorte que la fête de la Trinité, c’est aussi, d’une certaine manière, nôtre fête, puisque nous sommes associés d’une façon privilégiée à l’amour qui est en Dieu par notre création et par notre nouvelle naissance dans l’Esprit. Notre propre existence trouve sa signification dans la contemplation du mystère trinitaire. Dieu nous appelle à partager sa gloire et son amour (Ep 1, 3–6). C’est en lui que nous nous trouvons notre finalité et notre achèvement.

    Cette réalité, qui nous est offerte, nous avons, à notre tour, à la rendre visible dans notre entourage. Rappelons-nous cette autre parole décisive de Jésus que nous avons entendue le mois dernier dans la liturgie : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes pour moi des disciples » (Jn 13, 35).

       En célébrant la fête de la Sainte Trinité aujourd’hui, nous mesurons la beauté et la profondeur de notre foi : le Dieu Trinité, que nous honorons, est l’amour par excellence. Il nous associe à son amour et nous demande de le refléter dans notre monde par notre engagement de croyants. Nous devenons de la sorte des porteurs d’espérance pour notre humanité. Amen.

  P. François Fraizy

Homélie pour le 4ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 4, 21-30
 En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ».   Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : ‘Médecin, guéris-toi toi-même’, et me dire : ‘Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !’ »  Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »         À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

La dernière parole de l’évangile de ce dimanche nous surprend peut-être un peu. Luc écrit, en effet, parlant de Jésus : « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ». Telle est la conclusion que l’évangéliste présente au terme de l’épisode qu’il vient de raconter, à savoir la prédication inaugurale de Jésus dans la synagogue de Nazareth. Tout avait bien commencé. Le Seigneur avait lu un passage du livre du prophète Isaïe, comme nous l’avons entendu dimanche dernier, et ensuite l’avait commenté. C’est le récit que la liturgie nous offre aujourd’hui.

Les réactions de l’auditoire, au début, sont nettement positives. Luc écrit à ce sujet : « Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche ». L’acquiescement de l’assemblée à son enseignement est donc de mise. On peut même parler d’admiration. La suite, pourtant, va prendre un autre tournure. Jésus, en effet va rendre attentifs ses auditeurs à l’étendue de la miséricorde de Dieu, qui ne connaît pas de frontière, ni ethnique ni religieuse, en commentant la rencontre du prophète Élie avec la veuve de Sarepta ou encore la guérison de Naaman, le Syrien, par le prophète Élisée. Chaque fois, explique Jésus, Dieu a manifesté son amour universel pour tous les êtres humains, sans prendre en considération les particularismes, hormis les situations de misère et de détresse, que celles-ci soient liées à la pauvreté matérielle ou à la maladie. Mais cela n’était pas le discours que les gens de Nazareth voulaient entendre ce jour-là. Au lieu de se laisser toucher par cet appel à l’ouverture du cœur et à l’attention pour les plus petits de la société, ils se révoltent. Luc décrit leur réaction en ces termes : « À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite ». Voilà comment se termine la première prédication de Jésus à Nazareth, la localité où il avait grandi, où tout le monde le connaissait. L’admiration s’est transformée en rejet. Pourtant, ce n’est pas sur cette image que l’évangéliste s’arrête. Juste après avoir mentionné cette attitude de refus de la part des habitants de Nazareth, il conclut par ces mots : « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ». Le contraste est saisissant. Jésus ne s’enfuit pas devant le danger. Au contraire, nous le voyons serein, poursuivant sa route, préoccupé seulement par la mission qu’il est venu accomplir, quelles que puissent être les réactions de son auditoire. Un Jésus confiant et déterminé tout à la fois, qui ne se laisse pas affecter par les obstacles, ayant cette certitude au fond du cœur, que le Père des cieux l’assistera en toutes occasions dans la réalisation de la tâche qui lui a été confiée.

C’est tout cela que nous communique cette petite phrase de conclusion de l’évangéliste Luc : « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ». On pourrait penser que cette réflexion, qui conclut le récit, ajoute simplement un détail de plus à l’histoire. En fait, elle a une portée beaucoup plus grande qu’il n’y paraît. Ce n’est pas seulement une phrase descriptive ; c’est en même temps une phrase interprétative, qui dévoile la signification de ce que fait Jésus en cet instant. L’expression « passant au milieu d’eux » est en fait la traduction du verbe grec « traverser ». Or quand Jésus « traverse » le pays, c’est pour annoncer la Bonne Nouvelle (9, 6). Ce verbe, dans l’œuvre de Luc, sert à décrire l’activité missionnaire, celle de Jésus durant son ministère public (17, 11 ; 19, 1 – cf. Ac 10, 38), celle des apôtres, ensuite, au cours de leurs pérégrinations sur les routes de l’Asie Mineure (Ac 8, 4.40). De même l’expression « aller son chemin » a un contenu doctrinal très fort. C’est le terme que Luc emploie pour qualifier la montée de Jésus à Jérusalem, le voyage qu’il fait dans la mise en œuvre de sa mission, qui trouva son achèvement dans les événements de la Semaine Sainte à Jérusalem (9, 51.53 ; 13, 33 ; 17, 11 ; 19, 28.36 ; 22, 22). Ainsi, quand Luc conclut de la sorte la première prédication de Jésus dans la synagogue de Nazareth, il indique que rien n’arrêtera l’œuvre que le Seigneur est venu accomplir sur notre terre. Les oppositions n’entameront en rien sa détermination et sa fidélité à sa mission d’annonce de la Bonne Nouvelle. Il ira jusqu’au bout son chemin, chemin qui trouvera son apogée dans la Ville Sainte de Jérusalem. « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin ».

D’où lui vient cette sérénité et cette assurance à toute épreuve ? La réponse, nous l’avons entendue dans la première lecture, qui nous rapportait la promesse que Dieu fit à Jérémie au moment où il l’envoya accomplir sa mission de prophète. « Je fais de toi un prophète pour les nations », lui déclara le Seigneur, qui ajouta : « Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi ; tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux […]. Moi, je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze ». Jésus, le prophète des temps nouveaux, savait qu’il bénéficiait de la même assistance, celle que Dieu accorde largement à ceux qu’il envoie, aux prophètes, qui témoignent, sous des formes diverses, de sa Parole. Jésus a vécu dans cette confiance, d’où sa grande paix intérieure et sa sérénité.

Le Seigneur a aussi promis une aide de cette nature à ses disciples, lorsqu’il les a envoyés en mission. « Quand on vous livrera, ne vous inquiétez pas de savoir ce que vous direz ni comment vous le direz », expliqua-t-il ; « ce que vous aurez à dire vous sera donné à cette heure-là. Car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (Mt 10, 19–20). Cette promesse n’a pas perdu de son actualité. Elle est vraie pour les disciples de tous les temps. Elle se réalise pour nous, quand nous annonçons l’évangile, particulièrement quand nous sommes amenés à rendre compte de notre foi dans un contexte difficile. Jésus est là, qui nous assiste de son Esprit.

Nous comprenons alors cette sérénité du Seigneur après son rejet de la synagogue de Nazareth. « Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin », rappelle Luc. Cette conclusion est une parole de réconfort et d’espérance. Jésus est allé jusqu’au bout de sa mission, soutenu dans son engagement par le Père des cieux. Jésus nous soutient sur notre route quotidienne, quand nous témoignons de la lumière que la foi et l’attachement à sa personne apportent à notre vie. L’évangile de ce jour nous enracine dans la confiance. Amen.

Père François Fraizy

Homélie pour le 3ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 1, 1–4 ; 4, 14–21
   Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole. C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus.
   En ce temps-là, lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région. Il enseignait dans les synagogues, et tout le monde faisait son éloge. Il vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit : L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit.
 Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d'entendre.

 

   Nous le savons, depuis le premier dimanche de l’Avent, nous sommes entrés dans l’année liturgique qui nous offre comme évangiles pour les messes dominicales des passages tirés de l’évangile selon saint Luc. Il y a, bien sûr, quelques exceptions, qui s’expliquent facilement. Ainsi, dimanche dernier, nous avons entendu le récit des noces de Cana, transmis uniquement par l’évangéliste Jean, parce que cet épisode du ministère du Seigneur est considéré traditionnellement dans l’Église comme le troisième volet du mystère de l’Épiphanie de Jésus, le premier célébrant la venue des Mages à Bethléem et le deuxième présentant le baptême de Jésus par Jean-Baptiste dans les eaux de Jourdain. Ayant fait mémoire de tous ces événements, que l’on peut considérer comme fondateurs, nous entrons maintenant plus profondément dans le rappel de ce qu’a été le ministère de Jésus, ce qui est l’objet principal des évangiles, à savoir ce que le Seigneur a fait et enseigné.

      De ce point de vue, le récit, que la liturgie nous offre aujourd’hui, est comme une introduction au troisième évangile, nous donnant, en quelque sorte, les clés de lectures pour bien comprendre le message que Luc a voulu transmettre à ses lecteurs. Nous pouvons parler à ce propos d’une double introduction, d’abord une introduction littéraire, puis une introduction théologique.

      Si nous prêtons attention aux références que nos missels donnent pour le passage, qui est l’évangile de ce dimanche, nous constatons que celui-ci est composé de deux extraits qui se trouvent en deux endroits différents dans l’évangile de Luc. Les quatre premiers versets sont transmis juste au début du troisième évangile ; en revanche, la suite se trouve au milieu du chapitre quatrième, donc beaucoup plus loin dans la présentation que Luc fait de la vie et du ministère de Jésus. Chacun de ces deux extraits a sa particularité et son message propre. Nous pouvons regarder les choses d’un peu plus près.

    Les auteurs de l’antiquité aimaient débuter leurs ouvrages par une explication présentant leur projet littéraire. Ils indiquaient ainsi en préface à qui s’adressait le livre, quel était son but, comme aussi la méthode utilisée et l’intérêt que l’entreprise présentait pour  ses lecteurs. C’est précisément ce que fait Luc en ouverture de son évangile dans les quatre premiers versets que nous avons entendus il y a quelques instants. Il écrit à l’intention d’un illustre personnage, qu’il appelle « excellent Théophile » ; il veut transmettre « un récit des événements qui se sont accomplis » parmi eux, à savoir tout ce qui concerne les dits et faits de Jésus ; il a pris soin de mener une enquête minutieuse en se référant à ceux qui ont été « témoins oculaires ». Le but de tout ce travail de précision, c’est, dit-il à son interlocuteur, « afin que tu reconnaisses, au sujet des paroles qui t’ont été enseignées, la solidité ». Voilà la préoccupation majeure de Luc quand il entreprend de rédiger son évangile. C’est pour mettre en lumière la solidité des enseignements que transmet la catéchèse chrétienne. Ce mot de « solidité » est le dernier mot de la longue phrase qui introduit l’évangile, et reçoit de la sorte un poids très fort. Il importe que ses lecteurs soient convaincus de l’authenticité, de la véracité, des fondements de l’histoire de Jésus, qu’il va maintenant exposer. Tel est son projet littéraire : un écrit au service de la vérité, telle qu’elle s’est manifestée dans l’agir et l’enseignement de Jésus.

    La deuxième partie de l’évangile de ce dimanche présente précisément dans le concret ce qu’est le ministère de Jésus. L’évangéliste Luc rapporte là la prédication du Seigneur dans la synagogue de Nazareth. On lui a présenté le livre du prophète Isaïe, et il a lu un passage qui décrit la mission d’une personne que Dieu envoie. « L’Esprit du Seigneur est sur moi », dit de lui le prophète, qui poursuit : « C’est pour cela qu’il m’a consacré par l’onction : pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé annoncer aux captifs la libération et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur ». Voilà ce que Dieu prédisait par la bouche du prophète Isaïe au sujet du libérateur qui devait venir. La lecture prophétique terminée, Jésus commente en ces termes : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ». En disant cela, Jésus donne à comprendre que c’est lui ce libérateur annoncé par Isaïe. En plaçant cette scène au début de son évangile, faisant suite aux événements fondateurs comme le baptême par Jean-Baptiste, l’évangéliste donne maintenant une clé de lecture théologique pour le livre qu’il adresse à Théophile. Toutes les œuvres de puissance que Jésus accomplira, toutes les paroles de pardon, de réconciliation et d’espérance qu’il proclamera seront la manifestation de la mission qu’il a reçue du Père et de la présence de l’Esprit de Dieu en lui. Tout son agir comme aussi sa prédication sont à comprendre à la lumière de cette parole prophétique, qu’il a lue à la synagogue de Nazareth.

    De la sorte, nous sommes bien équipés pour poursuivre notre lecture de l’évangile selon Luc tout au long de cette année. Aussi bien l’introduction littéraire des premiers versets que l’introduction théologique de la deuxième partie de l’évangile de ce jour nous mettent dans les dispositions adéquates pour tirer profit, au niveau de la foi, de tout ce qui nous entendrons au cours des mois à venir. Le troisième évangile est véritablement une parole fiable, qui se caractérise par sa « solidité », parce qu’elle a bénéficié de toutes les vérifications souhaitables. Nous pouvons donc nous appuyer avec confiance sur cette parole, qui est source de vie. Elle nous parle précisément de Jésus, qui est le libérateur promis par Dieu par la bouche des prophètes, le Sauveur envoyé par Dieu pour créer un monde nouveau. Il est « le visage visible du Père invisible », pour reprendre le langage de la prière du Jubilé de la Miséricorde, prière qui se réfère à plusieurs reprises à cette scène de l’évangile de Luc, plus précisément encore en reprenant les mots de la citation d’Isaïe, que le Seigneur a lue à la synagogue de Nazareth. Jésus a été, en effet, la manifestation parfaite de la miséricorde du Père pour toute l’humanité. L’évangéliste Luc a mis un soin particulier pour montrer comment cette réalité était profondément présente dans la pratique de Jésus. Pensons, par exemple, à son enseignement en paraboles avec l’histoire du Bon Samaritain (10, 25–37) ou celle du père avec ses deux fils, qui ont besoin, chacun à sa façon, de sa miséricorde (15, 11–32). Rappelons-nous également l’attitude à la fois audacieuse et bienveillante à l’égard de la femme pécheresse, lorsqu’il avait été invité par Simon le Pharisien (7, 36–50), ou encore au regard, libre par rapport aux conventions du temps, qu’il posa sur Zachée, en s’invitant chez lui (19, 1–10), sans oublier les sentiments de compassion pour la veuve de Naïn conduisant son fils unique à sa dernière demeure (7, 11–17).

   C’est ce Jésus miséricordieux, doux et humble de cœur, que nous contemplons déjà lors de sa venue à la synagogue de Nazareth. C’est cette contemplation qui doit mobiliser notre cœur et notre agir tout au long de cette année de la miséricorde, pour que celle-ci grandisse sur notre terre. Telle est la prière que nous adressons dans ce sens au Christ, en reprenant les mots du pape François : « Tu es le visage visible du Père invisible, du Dieu qui manifesta sa toute puissance par le pardon et la miséricorde ». Après cette contemplation du Christ, cette prière ajoute : « Fais que l’Église soit, dans le monde, ton visage visible, toi, son Seigneur ressuscité dans la gloire ». Telle est la tâche qu’il nous est demandé d’accomplir durant ce Jubilé de la Miséricorde. Amen.

                 Père François Fraizy