Homélie pour le 4ème Dimanche de l’Avent (C)

Lc 1, 39–45 
En ces jours-là,Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée.Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie,l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes,et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné
que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

   Notre lecture de l’Écriture est souvent colorée par les événements qui marquent notre vie au moment où nous entreprenons cette démarche comme aussi par les sentiments qui habitent notre cœur en de tels instants. La Parole de Dieu nous parle alors d’une façon particulière et apporte une contribution aux préoccupations qui nous animent. Celles-ci nous amènent à découvrir dans le texte biblique des choses que nous n’avions pas encore perçues jusque-là. Nous faisons, d’une certaine manière, une approche nouvelle de l’Écriture. Nous découvrons en elle des éléments qui rejoignent d’une façon heureuse ce qui nous mobilise à ce moment-là.

   Une expérience de ce genre se réalise en ce dimanche, alors que l’Église nous offre comme évangile le récit de la Visitation de Marie à Élisabeth. Nous recevons cette parole alors que nous venons d’entrer dans l’année du Jubilé de la Miséricorde, dans le prolongement des célébrations du 8 décembre et de dimanche dernier. Nous sommes invités à contempler l’agir plein de miséricorde de Dieu à l’égard de notre humanité dans l’envoi de Jésus, son Fils, parmi nous, et nous sommes appelés, en même temps, à être artisans de la miséricorde divine dans notre manière d’être avec les autres. Cette réalité de la miséricorde de Dieu, sous cette double forme, remplit notre champ de conscience et habite amplement notre cœur. Nous savons qu’elle doit imprimer sa marque dans notre vie de croyants tout au long des mois qui viennent. Du coup, notre audition de l’évangile de ce dimanche prend une nouvelle dimension. Dans ce récit, nous pouvons contempler comment Marie est habitée par le mystère de la miséricorde et comment cette manière d’être retentit dans sa rencontre avec sa cousine Élisabeth.

 L’attitude de Marie, telle qu’elle est décrite dans le premier verset, est particulièrement significative. L’évangéliste Luc explique : « En ces jours-là, Marie se mit en route ». Voilà la première manifestation de la miséricorde. Celle-ci met en route, elle ouvre le cœur pour qu’on se mette au service des personnes qui se trouvent dans une situation de nécessité. La Vierge Marie vient d’apprendre la grossesse de sa parente Élisabeth. Elle sait que celle-ci aura besoin d’aide, d’autant plus qu’elle est âgée. Immédiatement elle en tire la conséquence. Elle sera la servante de sa cousine jusqu’à la naissance de l’enfant. Luc ajoute qu’elle partit « avec empressement ». La miséricorde ne se vit pas en traînant les pieds, pourrait-on dire, comme si c’était une corvée, à laquelle il faut bien consentir. Elle suscite l’élan et se déploie avec zèle. Marie « entra dans la maison de Zacharie », explique ensuite Luc. Cette remarque traduit le souci de proximité de Marie. Elle rejoint sa cousine là où elle se trouve, dans la particularité de sa situation. L’évangéliste indique alors comment se réalise la rencontre : « Et elle salua Élisabeth », observe-t-il. On pourrait penser que cela procède simplement des bonnes manières avec une composante d’affection particulière, compte tenu des liens de parenté. Mais en fait, l’évangéliste Luc dit avec ce verbe beaucoup plus que cela. Élisabeth, en effet, soulignera, dans sa réponse, la portée de la salutation de sa cousine. Ce mot de « salutation » est, en fait, le terme que Luc emploie pour caractériser, dans le récit de l’Annonciation, qui précède immédiatement, la parole de l’ange à Marie, quand il lui disait, de la part de Dieu : « Réjouis-toi, comblée de grâce », avec tout ce que cette expression communiquait au sujet du projet de Dieu et de sa bienveillance à l’égard de Marie. Cette salutation était, dans son sens profond, une parole de bénédiction. Telle est maintenant la salutation de Marie à l’adresse d’Élisabeth. C’est d’ailleurs la signification principale que prend ce verbe « saluer » dans le Nouveau Testament. Il apparaît très souvent en finale dans les lettres de saint Paul. L’apôtre transmet à la communauté, à laquelle il écrit, les salutations des chrétiens auprès desquels il se trouve présentement (1 Co 16, 19–20 ; 2 Co 13, 12 ; Ph 4, 21–22 ; Col 4, 10–14 ; 2 Tim 4, 21 ; Tit 3, 15 ; Phlm 23), et il invite telles autres personnes à se transmettre un salut fraternel (Rm 16, 3–23 ; 1 Co 16, 20 ; 2 Co 13, 12 ; Ph 4, 21 ;  Col 4, 15 ; 1 Th 5, 26 ; 2 Tim 4, 19 ; Tit 3, 15). L’insistance sur cette démarche dans pratiquement toutes les lettres n’est pas simplement une formule de politesse, même si cela, déjà, a beaucoup de valeur. C’est un souhait de bénédiction. Ainsi en est-il aussi de la salutation que Marie adresse à sa cousine.

Nous comprenons alors mieux la terminologie que Luc emploie pour présenter la venue de Marie chez Élisabeth lors de la Visitation. Son langage n’est pas seulement descriptif. Il est aussi théologique. Il qualifie théologiquement l’action que Marie entreprend ce jour-là. Elle est servante de la miséricorde qui a sa source en Dieu.

    Si nous contemplons maintenant l’attitude d’Élisabeth, nous observons le retentissement chez elle de la miséricorde de Marie à son égard. Cela se manifeste de plusieurs manières. Luc mentionne tout d’abord le bondissement d’allégresse du petit Jean-Baptiste dans le sein de sa mère. L’évangéliste prend soin d’indiquer que c’est la salutation de Marie précisément qui provoque cette manifestation de joie, annonce de la joie messianique des temps nouveaux. Nous voyons ensuite comment Élisabeth est profondément transformée par cette rencontre qui porte la marque de la miséricorde. L’attitude de miséricorde crée les conditions pour que l’autre donne le meilleur de soi-même. Élisabeth se met à prophétiser sous l’action de l’Esprit Saint. Elle explique, en ces circonstances, la fécondité de la miséricorde divine dans la vie de Marie : « Tu es bénie entre les femmes et béni le fruit de ton sein », et encore : « Bienheureuse celle qui à cru aux paroles qui lui ont été dites de la part du Seigneur ».

    Nous savons que la scène se poursuit par le chant du Magnificat que Marie proclame en réponse à la bénédiction qu’Élisabeth profère à son sujet. Le thème central de cette prière est à nouveau la miséricorde du Très Haut. La Vierge emploie à deux reprises ce mot dans son cantique d’action de grâce. Parlant de l’agir de Dieu, elle déclare : « Sa miséricorde est d’âges en âges pour ceux qui le craignent » (Lc 1, 50) et encore : « Il se souvient de sa miséricorde, comme il l’a dit à nos pères, à Abraham et à sa descendance » (1, 54).

     Telles sont les dispositions spirituelles de Marie lors de la Visitation. Son agir comme ses paroles sont le reflet de la miséricorde de Dieu. À travers elle, nous voyons comment une attitude de miséricorde est féconde dans la vie des croyants. La miséricorde apporte une dimension nouvelle à la relation avec autrui, et, quelque part, elle transforme les autres. Nous pouvons nous demander : Pourquoi la miséricorde est-elle féconde de la sorte ? Tout simplement parce qu’elle est la manifestation de la présence de Dieu dans la vie des disciples. Marie, à la Visitation, en donne la plus belle illustration.

Voilà les chemins sur lesquels nous sommes invités à nous engager durant cette année du Jubilé de la miséricorde. Si nous parcourons cette route avec simplicité de cœur, générosité et confiance, la fécondité sera présente dans chacune de nos vies, dans l’Église et dans notre monde, pour la plus grande gloire de Dieu. Amen.

 François Fraizy

Homélie pour le 3ème Dimanche de l’Avent (C)

Lc 3, 10–18  
En ce temps-là,les foules qui venaient se faire baptiser par Jean lui demandaient : « Que devons-nous faire ? » Jean leur répondait : « Celui qui a deux vêtements,qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger,qu’il fasse de même ! » Des publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) vinrent aussi pour être baptisés ; ils lui dirent : « Maître, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. » Des soldats lui demandèrent à leur tour : « Et nous, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « Ne faites violence à personne,n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. » Or le peuple était en attente,et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous :
« Moi, je vous baptise avec de l’eau;mais il vient, celui qui est plus fort que moi.Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales.
Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ;quant à la paille,il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » Par beaucoup d’autres exhortations encore,il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.

    Nous aimons le troisième dimanche de l’Avent, parce que c’est le dimanche qui nous invite à la joie. La venue du Seigneur dans notre monde, que nous célébrerons bientôt, embrase déjà notre cœur d’enthousiasme et de jubilation.

  L’apôtre Paul a trouvé des mots très forts, dans la deuxième lecture, pour évoquer cette dimension caractéristique de l’expérience chrétienne. L’exhortation qu’il a adressée aux chrétiens de la ville de Philippes résonne encore à nos oreilles. « Réjouissez-vous dans le Seigneur […], réjouissez-vous », déclare-t-il. Sa perception de cette réalité fondamentale qu’est la joie dans la vie des disciples est si intense qu’il adresse à deux reprises son appel à se réjouir. Il fait comprendre, de la sorte, qu’il y a là quelque chose d’essentiel, une manière de vivre, un don, qui est fait à ceux qui suivent Jésus et qu’il convient d’actualiser dans leur propre existence. Il ajoute encore l’adverbe « toujours » pour renforcer cet appel à la joie, lui donner une amplitude supplémentaire, et il souligne explicitement le fait qu’il s’exprime sur le mode de la répétition : « Réjouissez-vous dans le Seigneur toujours ; je le dirai à nouveau : Réjouissez-vous », écrit-il littéralement.

    L’insistance donc est très appuyée. La joie est ainsi désignée comme étant une particularité du chrétien. Cette invitation à la joie reçoit un relief encore plus grand quand on prend conscience que l’apôtre s’adresse à une communauté qui connaît la persécution, qui souffre pour le Christ, et que lui-même est actuellement en prison (Ph 1, 7.12–17 — cf. 4, 14). Quelles que soient les conditions extérieures d’existence, la joie fait partie du lot du chrétien. Paul poursuit : « Que votre bienveillance soit connue de tous les hommes ». On pourrait encore traduire : « Que votre sérénité soit connue de tous les hommes ». Le chrétien est bienveillant, doux, bon à l’égard des autres, parce qu’il possède une grande paix du cœur, parce que sa vie est enracinée dans le Christ, comme le laisse entendre la suite du développement de l’apôtre. « Le Seigneur est proche », dit-il, et il ajoute : « Ne vous inquiétez de rien, mais en tout, par la prière et la supplication avec l’action de grâce, que vos demandes soient connues de Dieu ! ». La modalité pour vivre cette sérénité et cette paix du cœur, c’est la prière, parce celle-ci est le lieu où l’on remet tout entre les mains de Dieu, qui est amour, pardon, miséricorde, bonté sans mesure. Paul peut alors conclure : « Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus ». Le fruit d’une telle démarche spirituelle apparaît en toute clarté. Il s’appelle : joie, paix intérieure, sérénité, sécurité, confiance. On est entre les mains de Dieu. Rien de tragique ou de dramatique ne peut se produire, en définitive, par delà les aléas de la vie.

     Cet état de fait est attirant. Il ne repose pas sur une attitude stoïque, comme  si on avait une bonne carapace. Il ne provient pas de l’endurcissement, comme si on s’était forgé une protection à toute épreuve. Il a sa source dans la compréhension que l’on a de sa propre situation de croyant, à savoir qu’on est aimé et que cet amour nous porte, nous soutient, nous comble, nous apporte la part de plénitude à laquelle nous aspirons. C’est cela la force du chrétien, sa solidité, sa sérénité. Il se sait aimé, et cet amour le fortifie, le fait tenir debout, quoi qu’il arrive. Et pour cela, il vit dans la joie.

  C’est une perception de cet ordre qui a amené le pape François à proposer le Jubilé de la miséricorde, qu’il a ouvert le 8 décembre, à l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception, et que les diocèses du monde entier mettent en route en ce troisième dimanche de l’Avent. Le pape explique au début du document intitulé « Misericordiae Vultus », « Le Visage de la Miséricorde », qui annonce la tenue du Jubilé : « Nous avons toujours besoin de contempler le mystère de la miséricorde. Elle est source de joie, de sérénité et de paix. Elle est la condition de notre salut. Miséricorde est le mot qui révèle le mystère de la Sainte Trinité. La miséricorde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre. La miséricorde, c’est la loi fondamentale qui habite le cœur de chacun lorsqu’il jette un regard sincère sur le frère qu’il rencontre sur le chemin de la vie. La miséricorde, c’est le chemin qui unit Dieu et l’homme, pour qu’il ouvre son cœur à l’espérance d’être aimé pour toujours malgré les limites de notre péché » (§ 2).

 Le pape François explique ensuite ce qu’implique la reconnaissance de la miséricorde de Dieu. « Il y a des moments où nous sommes appelés de façon encore plus pressante, à fixer notre regard sur la miséricorde, afin de devenir nous aussi signe efficace de l’agir du Père. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu ce Jubilé Extraordinaire de la Miséricorde, comme un temps favorable pour l’Église, afin que le témoignage rendu par les croyants soit plus fort et plus efficace » (§ 3). En d’autres termes : Le disciple, parce qu’il se reconnaît bénéficiaire de la miséricorde de Dieu, doit devenir à son tour artisan de cette miséricorde dans le monde à l’égard de ses frères et sœurs en humanité.

 C’est à un tel programme de vie que Jean-Baptiste invitait déjà ses contemporains qui lui demandaient ce qu’il leur fallait faire. Sa parole reste pleinement d’actualité. « Celui qui a deux vêtements, disait-il, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! », et encore : « Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ». Nous connaissons les souffrances de notre monde. L’urgence et la nécessité frappent à notre porte. Allons-nous nous enfermer dans notre égoïsme et refuser d’entendre le cri de ceux qui souffrent, ou bien allons nous refléter la miséricorde de Dieu à l’égard de tous les petits que la dureté des conditions de vie a placés sur les chemins de l’exode ? Il y a aussi toutes les personnes qui attendent un peu d’attention et d’affection dans un monde marqué par l’indifférence et la solitude. Comment allons-nous leur faire comprendre que Dieu les aime ?

   Voilà les appels qui nous sont adressés. Le Jubilé de la miséricorde, dans lequel nous entrons avec le pape François, nous sollicite d’une double manière. Nous rendons grâce pour la bienveillance divine qui s’est manifestée dans la venue de Jésus parmi nous et qui a transformé chacune de nos existences. Nous sommes dans la joie parce que Dieu nous a visités et nous a montré la grandeur incommensurable de son amour. En même temps, nous sommes appelés à rendre visible cette miséricorde et cette bonté de Dieu dans notre monde. Charité, ouverture de cœur, sens de l’accueil et du partage, bonté, bienveillance, générosité, pardon doivent prendre une place privilégiée dans notre vie. Dieu a véritablement fait de nous des partenaires. Il sera connu et aimé dans notre monde si nous sommes les reflets de son visage. À nous alors de nous montrer dignes de la responsabilité qu’il nous a confiée. Amen.

                                       François Fraizy

Homélie pour le 2ème Dimanche de l’Avent C

Ph 1, 4–6.8–11 / Lc 3, 1–6

L’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode étant alors au pouvoir en Galilée, son frère Philippe dans le pays d’Iturée et de Traconitide, Lysanias en Abilène, les grands prêtres étant Hanne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, le fils de Zacharie. Il parcourut toute la région du Jourdain, en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés, comme il est écrit dans le livre des oracles d’Isaïe, le prophète : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les chemins rocailleux seront aplanis ; et tout être vivant verra le salut de Dieu.

En entendant cet évangile, nous comprenons aisément que Jean-Baptiste ait été vénéré par ses contemporains. Il leur transmet, en effet, un message d’une grande vigueur. La description que Luc nous donne de son ministère du précurseur est sobre, mais elle dit bien les choses. « Il parcourut toute la région du Jourdain en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés », écrit-il. Voilà l’originalité et la mission du précurseur. Il aide ses contemporains à prendre conscience de leur péché – au fond, de ce qui les rend malheureux –, et il leur indique le moyen d’en sortir : un « baptême de conversion », c’est à dire un rite qui manifeste leur désir de changer de vie, de se transformer intérieurement et, de la sorte, de mieux correspondre à ce que Dieu attend d’eux.

            Nous le savons, la conversion est quelque chose d’exigeant, parce que cela demande de vivre une certaine forme de rupture par rapport à une manière de vivre dans laquelle on s’était installé. Il faut changer de conduite, non pas purement et simplement par désir de nouveauté, mais parce qu’on a compris que quelque chose ne peut plus durer, parce qu’il y a mieux à faire que de rester dans la tiédeur, dans la routine. Une prise de conscience s’est opérée : c’est en vivant en harmonie avec ce que Dieu a prévu pour ses enfants qu’on trouve le vrai bonheur. Jean-Baptiste est promoteur de cette compréhension des choses. Dans le prolongement de la prédication des prophètes de l’Ancien Testament, il invite au renouvellement du cœur, à une recherche authentique de Dieu, à une conduite, aussi, qui correspond aux valeurs du Royaume des cieux et donc habitée par le souci du droit et de la justice, de l’authenticité et de la charité.

       Toutes ces réalités, si elles demandent à prendre sur soi, si elles supposent des efforts, sont, en fait, attirantes, parce qu’elles permettent à l’être humain de grandir, de rejoindre le projet de Dieu, et donc d’avoir accès à la plénitude de la vie. Voilà ce qui rend Jean-Baptiste immédiatement sympathique pour les personnes au cœur droit, mais inversement aussi suscite de l’opposition de la part de celles et ceux qui ne veulent s’écarter tant soit peu de leur conduite mauvaise. Jean-Baptiste, nous le savons, le payera de sa vie (cf. Mc 6, 21–29).

     Pour convaincre ses contemporains de s’engager dans la voie de la conversion et du renouvellement, le précurseur emploie un langage poétique, qui doit motiver. « Voix de celui qui crie dans le désert, proclame-t-il. Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ». Cette exhortation n’est pas simplement le fruit de son imagination. Il s’agit, en fait, d’une citation de l’Ancien Testament, des paroles qui se trouvent dans le livre d’Isaïe et qui transmettent le message que Dieu adresse à son peuple dans des circonstances particulières, à savoir le retour de la captivité à Babylone. Le temps de l’exil est fini. Le Peuple Saint revient en Terre d’Israël. Une ère nouvelle commence, et il importe alors d’œuvrer à la création de ce monde nouveau. Le prophète Isaïe invite instamment à tout mettre en œuvre pour que ce nouveau départ soit une réussite (Is 40, 3–5).

   En reprenant ces paroles, Jean-Baptiste souligne la continuité de l’Histoire Sainte. Il avertit les personnes de son temps que quelque chose d’important se prépare, comparable à l’étape de vie nouvelle qui s’est produite quelques siècles plus tôt avec le retour d’exil. Il importe alors d’être disponible pour mettre pleinement à profit ce que Dieu a choisi de réaliser dans la période qui vient. D’où son appel : « Préparez les chemins du Seigneur », et la conséquence qu’il en tire, en citant toujours Isaïe : « Et tout être vivant verra le salut de Dieu ».

   Avec Jean-Baptiste, les chrétiens ont compris que ces paroles prophétiques concernaient Jésus. Le Seigneur, pour lequel il faut préparer les chemins, c’est lui ; la manifestation du salut de Dieu, qui sera visible pour tout être humain, c’est encore lui. Quand l’Église nous rappelle chaque année, au début de l’Avent, cette prédication du précurseur, elle nous invite à réaliser de façon renouvelée que Jésus a transformé notre condition humaine et qu’en faisant mémoire de sa venue parmi nous, nous sommes conviés, nous aussi, à renouveler notre cœur, à nous engager sur des chemins de conversion, pour que la visite que Dieu a faite à notre humanité dans la personne de Jésus porte tous ses fruits (Lc 1, 68 – cf. 19, 44).

   « Que devons-nous faire ? » (Lc 3, 10.12.14), demandaient à Jean-Baptiste les hommes de son temps. Cette question est également présente à nos esprits. La réponse, nous la trouvons dans le passage de la lettre aux Philippiens que nous avons entendu dans la deuxième lecture. L’apôtre Paul explique d’abord ce qu’il éprouve intérieurement à l’égard des chrétiens de cette ville. Il écrit : « Oui, Dieu est témoin de ma vive affection pour vous tous dans la tendresse du Christ ». La traduction arrive difficilement à rendre toute la densité et la profondeur de cette déclaration de l’apôtre. Quand il parle de sa « vive affection », il désigne son intense désir de communion avec tous les membres de la communauté de la ville de Philippes, et quand il se réfère à « la tendresse du Christ », il emploie une expression qui indique traditionnellement dans l’Ancien Testament une émotion de compassion qui retentit jusque dans les entrailles. C’est l’attitude de Dieu qui a comme des entrailles de mère pour son peuple (cf. Jr 31, 20). Ce mot est aussi celui que les évangiles utilisent de façon spécifique pour décrire les sentiments pleins de miséricorde de Jésus à l’égard de toutes les personnes touchées par la souffrance, que celle-ci soit liée à la maladie (cf. Mc 1, 41 ; 9, 22 – cf. Mt 14, 14) ou au deuil (cf. Lc 7, 13). Voilà ce qu’éprouve Paul pour les personnes que Dieu à mises sur sa route et qui partagent avec lui la même foi. Dans ce contexte, il exprime encore ce souhait : « Dans ma prière, je demande que votre amour abonde de plus en plus dans la pleine connaissance et en toute intelligence pour discerner ce qui est important ». Nous le comprenons, la réponse, à toutes les époques, c’est l’amour, c’est la miséricorde, comme Jean-Baptiste l’a proclamé et comme Paul l’a vécu en étant imitateur de Jésus (cf. 1 Co 11, 1).

   Les paroles de l’apôtre retentissent fortement dans notre cœur, alors que nous nous apprêtons à célébrer, ces prochains jours, l’ouverture du Jubilé de la miséricorde. Le monde nouveau, qui est entré dans sa phase définitive avec la venue de Jésus parmi nous, requiert de notre part amour et miséricorde. De cette manière, notre célébration de Noël cette année et d’abord notre temps de l’Avent présentement reçoivent une coloration particulièrement intense. En choisissant, à l’appel du pape François, de mettre la miséricorde au centre de notre vie, nous aiderons nos contemporains à trouver les chemins de la foi, et nous-mêmes, nous prendrons une part plus intense à l’amour qui est en Dieu (cf. 1 Jn 4, 12) et qui a pris sa forme suprême dans l’amour que Jésus a manifesté pour toute l’humanité en donnant sa vie sur le bois de la croix (cf. Jn 13, 1).

Homélie pour le 1er Dimanche de l’Avent C

Lc 21, 25–28.34–36 
Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. » Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste comme un filet ; il s’abattra, en effet, sur tous les habitants de la terre entière. Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. » Il passait ses journées dans le Temple à enseigner ; mais ses nuits, il sortait les passer en plein air, à l’endroit appelé mont des Oliviers. Et tout le peuple, dès l’aurore, venait à lui dans le Temple pour l’écouter.

Les paroles de Jésus que nous entendons chaque année à l’occasion du premier dimanche de l’Avent nous surprennent peut-être un peu. Le Seigneur parle de sa venue à la fin des temps. Nous pourrions être tentés de nous dire : “Ce n’est pas demain la veille ! Ces choses se produiront dans un lointain avenir. De ce fait, elles ne peuvent guère nous concerner”. Pourquoi alors l’Église nous propose-t-elle ces paroles assez déconcertantes au début d’une nouvelle année liturgique ?

Disons tout d’abord que c’est sans doute aller un peu vite en besogne que de penser que le retour de Jésus n’est pas pour le proche avenir. Le Seigneur a averti ses disciples : « Vous ne connaissez ni le jour ni l’heure » (Mc 13, 32 // Mt 24, 36). Dans ce cas, mieux vaut ne pas faire de prévision et laisser la question du moment du retour du Christ totalement ouverte. La réponse n’est pas de notre ressort ni à notre portée.

En fait, si Jésus évoque son retour glorieux, alors qu’il se trouve présentement à la fin de son ministère public et que bientôt il sera arrêté, c’est pour faire comprendre à ses disciples qu’ils auront à vivre en son absence et que ce temps ne doit pas être vide mais, au contraire, avoir une intensité et une intériorité comparables à celles qu’ils vivent maintenant avec lui depuis des mois. Paradoxalement, l’évocation du futur doit tourner le regard vers le présent. La façon de parler de Jésus est significative de ce point de vue. Son langage n’a rien de nostalgique et ne risque pas de démobiliser les apôtres. Au contraire, il est extrêmement stimulant et mobilisateur. Il vise à ce que le temps nouveau, qui va apparaître prochainement, soit plein, c’est à dire vécu intensément pour en tirer le meilleur parti. « Quand ces choses commenceront à arriver, dit Jésus, redressez-vous et relevez vos têtes, car votre rédemption approche ». Le chrétien est quelqu’un qui est debout, quelqu’un qui avance d’un pas assuré, parce qu’il sait où il va, parce qu’il sait que son Seigneur vient à sa rencontre, qu’il est présent à sa vie chaque jour et qu’il le prendra, au terme, avec lui dans sa gloire. Le disciple est habité par cette confiance, et c’est cela qui le rend fort, quoi qu’il arrive. Les épreuves peuvent l’atteindre à certaines heures, mais il n’est pas pour autant prostré ou abattu. Il se tient debout, fortifié par la présence mystérieuse de son Seigneur qui a vaincu la mort.

Bien comprise, cette assistance du Christ auprès des siens est mobilisatrice. Elle ne se limite pas à la consolation, même si celle-ci peut être importante à certaines heures pour apporter du réconfort dans l’épreuve. La présence du Seigneur suscite la vigilance et pousse à l’action. « Tenez-vous sur vos gardes », dit Jésus en conclusion, et encore : « Restez éveillés ». Cela veut dire, comme il l’a expliqué tout au long des semaines qui ont précédé : « Soyez en tenue de service » (cf. Lc 12, 35–40). Le maître, à son départ, confie les tâches à ses domestiques. Il compte sur leur zèle, leur disponibilité et leur entrain pour bien gérer la maison, sachant qu’ils seront, durant son absence, en communion de pensée et de cœur aussi bien avec lui que les uns avec les autres. Tel est le temps que nous vivons dans l’attente du retour de Jésus. Notre quotidien est habité de sa présence.

Cet évangile du premier dimanche de l’Avent nous transmet de la sorte un double message. Il nous invite à la fois à l’espérance et à l’engagement. À l’espérance tout d’abord. Nous avons une lumière au fond du cœur, qui nous permet de comprendre ce que nous vivons, qui nous donne la force pour vivre les moments difficiles, qui nous communique en même temps l’enthousiasme, la détermination et la confiance pour aller de l’avant, joyeux de cette présence du Seigneur dans chacune de nos vies. Engagement ensuite. Cette lumière, qui nous établit dans l’espérance, nous pousse à l’action, à l’engagement précisément. Elle ne nous est pas donnée pour que nous la mettions sous le boisseau, pour reprendre l’image de Jésus (Mc 4, 21 – cf. Mt 5, 14–16 ; Lc 8, 16). Bien au contraire, elle nous donne la force d’agir pour œuvrer à la construction du Royaume des cieux par une vie rayonnante, joyeuse, et par une vie de service, c’est à dire une vie de charité active pour réaliser, dès à présent, là où nous sommes, la dimension d’amour qui est la caractéristique de Dieu. Cet amour doit devenir visible dans notre monde, et c’est la tâche qui nous est confiée.

C’est tout cela qui nous est rappelé en ce premier dimanche de l’Avent. Nous nous préparons à une nouvelle aventure spirituelle. Nous ne savons pas ce qu’elle sera concrètement, mais nous savons qu’elle sera belle, parce que le Seigneur sera avec nous, si nous lui ouvrons la porte de notre cœur.

Nous savons encore une autre chose. Cette nouvelle année liturgique porte la marque de la miséricorde, puisque nous entrerons le 8 décembre dans le Jubilé de la miséricorde, que le pape François a proclamé. Tout au long des mois qui viennent, nous vivrons intensément cette année de la miséricorde, avec sa double dimension. En premier lieu, nous reconnaissons que nous sommes bénéficiaires de la miséricorde divine. À nous d’ouvrir notre cœur pour qu’elle soit agissante en nous et nous rénove intérieurement. Nous avons ensuite à être artisans de la miséricorde, nous rappelant la béatitude de Jésus : « Bienheureux les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde » (Mt 5, 7). Cette miséricorde à réaliser prend plusieurs visages. Elle commence par le pardon. Nous savons qu’il coûte, qu’il est exigeant ; mais il est incontournable. Elle se poursuit par l’accueil et le service des petits et des pauvres.

Si nous mettons en œuvre ce programme de vie spirituelle, alors notre monde sera plus beau au terme de cette année liturgique, parce que l’amour de Dieu, dans ses deux dimensions, aura grandi sur notre terre, à savoir l’amour que nous avons pour Dieu, en réponse à l’amour du Père des miséricordes (2 Co 1, 3 – cf. Jc 5, 11), et aussi l’amour en nous qui vient de Dieu (Rm 5, 5)  et que nous devons rayonner dans le monde par un engagement serviable, désintéressé et généreux à l’adresse de tous nos frères en humanité et d’une façon particulière pour les plus déshérités.

Y-aura-t-il plus d’amour dans notre monde au terme de ces douze mois ? En nous invitant avec l’évangile de ce jour tout à la fois à l’espérance et à l’engagement, Jésus nous montre la voie pour cela, la voie de la miséricorde précisément, révélation de l’amour de Dieu en notre monde, cet amour qui a pris un visage concret dans la personne de Jésus dont nous attendons la venue parmi nous. Amen.

                                       François Fraizy