Homélie pour le 4ème Dimanche de l’Avent (A)

Mt 1, 18-24 
  Voici comment fut engendré Jésus Christ : Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret. Comme il avait formé ce projet, voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit :
« Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils,et tu lui donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
    Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils ; on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ». 
    Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit :
il prit chez lui son épouse.

 On donne assez souvent à cette scène de l’évangile de Matthieu le nom “d’annonce faite à Joseph” comme nous parlons de “l’annonce faite à Marie” dans l’évangile de Luc pour qualifier la visite de l’ange Gabriel à Marie dans le but lui faire part du projet de Dieu à son égard pour qu’elle soit la mère du Sauveur. Cette qualification se justifie bien. L’évangéliste nous transmet, en effet, le message que l’ange adresse à Joseph concernant la conduite qu’il devra tenir dans un proche avenir. Pour que cela soit pleinement compréhensible, Matthieu décrit la situation dans laquelle se trouve Joseph. Le projet de mariage avec Marie est bien avancé. On peut parler de promesses fermes à ce sujet. Joseph est surement enthousiaste à la pensée de construire son avenir avec Marie. Encore un peu de temps, et les choses trouveront leur pleine réalisation.

   Tel était la perspective qui se présentait à lui jusqu’au jour où il découvrit que Marie attendait un enfant. Cette réalité transforme fondamentalement son projet matrimonial. Marie ne peut plus être celle avec qui il pensait fonder son foyer. La rupture  devient inévitable. Homme de cœur et de respect tout à la fois, Joseph se résout à faire les choses dans la discrétion. C’est sans bruit, secrètement qu’il mettra fin au projet qui avait pourtant mûri dans les meilleures conditions. Sa décision est prise. Marie ne peut plus rester, estime-t-il, celle qui sera la compagne de sa vie.

            C’est à ce moment-là qu’il reçoit un message de la part de Dieu, un message qui lui est transmis en songe, comme cela se produisait autrefois chez les patriarches, dont le livre de la Genèse nous rapporte l’histoire (Gn 20, 3.6 ; 28, 12–15 ; 31, 11.24 ; cf. 37, 5–11). L’ange du Seigneur lui apparaît selon ce mode de communication et lui révèle la réalité des événements qui bouscule son projet. « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse », lui déclare l’ange. L’invitation pressante, qui lui est adressée, n’est pas gratuite. L’ange donne à Joseph la raison de cette recommandation. Le langage est proche de celui que nous connaissons dans le récit de l’annonce faite à Marie : « Ne crains pas ». Le messager divin comprend la réaction de Joseph, mais il l’invite à la dépasser en portant à sa connaissance la nature des faits.

   L’appel à poursuivre le projet matrimonial est assorti d’un fondement. L’ange précise en effet : « Car l’enfant qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint ». La parole de l’ange se fait encore plus explicite au sujet de Marie et de l’enfant qu’elle porte en son sein. « Elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus », ajoute-t-il. L’ange, de la sorte, ne fait pas que donner une information, pour que Joseph soit rassuré au sujet de celle qu’il aime et avec laquelle il voulait fonder une famille. En même temps qu’il explique, le messager divin donne une mission à Joseph. Il ne lui demande pas seulement d’acquiescer à ce qui se passe ; il l’associe à ce qui le dépasse. Bien que l’enfant, qui va naître, n’est pas de lui selon la chair, Dieu propose à Joseph une mission de père. En donnant le nom à l’enfant, il assurera une paternité légale et participera ainsi, d’une façon privilégiée, au projet de Dieu sur Marie, qui lui est dévoilé, et plus encore au le projet du Seigneur concernant l’enfant. Si celui-ci doit recevoir le nom de Jésus de la part de Joseph – lui qui deviendra son père aux yeux des hommes –, c’est parce que cet enfant aura une mission particulière à accomplir, mission qui est inscrite dans son nom, comme souvent dans la tradition biblique (Gn 17, 5 ; 27, 36 ; 29, 31–35 ; 30, 6–24 ; Is 7, 14 ; Os 1, 6–9). Le message de l’ange va jusque-là. Non seulement il donne à Joseph le sens des événements ; il lui révèle encore la mission que Dieu à prévue pour celui qui va naître : « Car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés », annonce-t-il. Le nom de l’enfant est ainsi expliqué. Jésus, Yéshoua en hébreu, signifie précisément « Dieu sauve ». La révélation est ainsi complète. Joseph peut comprendre ce qui se passe pour Marie ; il peut comprendre qui sera l’enfant qu’elle porte en elle, ce que celui-ci accomplira dans notre monde ; il peut comprendre en même temps la mission qui lui est confiée, à lui Joseph, en faisant sien le projet de Dieu qui bouleverse ses propres plans humains.

   La conclusion de récit nous montre comment Joseph donna son consentement à l’appel que le Seigneur lui a adressé grâce à la parole communiquée en songe par le messager divin. « Il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit », note l’évangéliste Matthieu, comme l’évangéliste Luc nous rapporte la parole de Marie au terme du récit de l’annonciation : « Qu’il m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38).

            Cette scène de l’évangile peut bien être nommée “l’annonce à Joseph”. On pourrait encore dire qu’elle représente, à sa manière, la vocation de Joseph, puisque c’est dans ce cadre qu’il reçoit sa mission, celle de donner son nom à l’enfant avec tout ce que cela représente comme responsabilisé dans le contexte de la société juive du temps.

    Si nous approfondissons encore un peu le contenu de cette scène, nous observons que tout ce qui nous est dit de Joseph est en lien étroit avec l’enfant qui va naître. C’est la découverte de sa conception par Joseph qui marque le départ du récit ; c’est l’intention de rompre de la part de Joseph  en raison de cette découverte qui amène l’intervention de l’ange ; c’est l’origine et la mission de l’enfant qui sont l’objet de la révélation que l’ange communique à Joseph ; c’est la charge, confiée à Joseph au sujet de l’enfant, qui définit la vocation de Joseph. En définitive, cette scène de l’évangile, qui nous dévoile la mission confiée à Joseph, est encore plus fondamentalement la scène révélant qui est l’enfant qui va naître, celui que Dieu envoie auprès des hommes pour leur apporter le salut. Son nom sera Jésus, Yéshoua, « Dieu sauve ». Ce nom apparaît trois fois dans cet évangile, précisément aux endroits clés de la narration. C’est le premier et le dernier mot du récit, et par ailleurs, il se trouve au point culminant du message adressé à Joseph par l’ange : « Tu lui donneras le nom de Jésus », avec cette explicitation : « Car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ». Par son attitude aux différents moments de la scène, Joseph, l’homme juste par excellence, nous permet de découvrir qui est profondément Jésus avant même qu’il soit né. Telle est la richesse de “l’annonce à Joseph”. Elle nous conduit à Jésus, accomplissement des promesses faites aux Pères dans la foi et annonce d’un monde nouveau.

     En recevant cet évangile en ce quatrième dimanche de l’Avent, nous sommes invités à contempler l’enfant qui va naître dans sa mission de Rédempteur et de Sauveur. Dans la foi, nous savons qu’il vient nous visiter. Comme nous y invitait Jean-Baptiste les dimanches précédents, nous voulons avoir un cœur bien disposé pour célébrer sa venue parmi nous. Avec Marie et Joseph, nous voulons l’accueillir comme il convient, car il transforme notre monde  par sa présence en nous manifestant la bienveillance de Dieu pour toute notre humanité, afin que nous la rendions visible aux hommes de notre temps. Amen.

 P. François Fraizy

Homélie pour le 3ème Dimanche de l’Avent (A)

Mt 11, 2-11 
  En ce temps-là,Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux,  lui demanda : « Es-tu celui qui doit venir,ou devons-nous en attendre un autre ? »
    Jésus leur répondit : « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! » 
    Tandis que les envoyés de Jean s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? un roseau agité par le vent ? Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ? un homme habillé de façon raffinée ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois. Alors, qu’êtes-vous allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète.
    C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi. Amen, je vous le dis :
Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. »

   Nous le percevons immédiatement : la personne de Jean-Baptiste occupe une place privilégiée dans cet évangile. La scène débute par l’interrogation que le prophète des bords du Jourdain se pose au sujet de Jésus. Il a entendu parler des œuvres que le Seigneur accomplit et il envoie du fond de sa prison quelques-uns de ses disciples pour en savoir plus. La question qu’il pose est très directe et va à l’essentiel : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? ».

      En disant cela, Jean-Baptiste révèle l’attente profonde qui habite son cœur. Il sait que Dieu a promis un Sauveur dans un avenir proche. Sa prédication était toute orientée dans cette perspective, et il s’efforçait de convaincre ses contemporains de changer de vie pour qu’ils soient prêts à reconnaître et à accueillir le Sauveur quand il se manifesterait. Ce qu’il entend dire maintenant au sujet de Jésus éveille en lui la curiosité. Plus que cela : il a une perception personnelle qui lui fait pressentir que les promesses faites par Dieu pourraient bien trouver leur réalisation dans la personne de Jésus. Si cela n’est pas encore une conviction ferme, c’est plus qu’une présomption forte. Il veut alors en avoir le cœur net. Les disciples qu’il envoie auprès de Jésus sont chargés de faire la vérité.

      La réponse du Seigneur est significative. Il ne répond pas simplement par « oui » ou par « non ». Il décrit ce qui se passe, en se référant aux réalités qui se manifestent présentement. L’énumération est claire : « Les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle ». On pourrait penser : “Jésus ne répond pas à la question qui lui était posée et qui concernait sa personne. Il se contente de décrire les événements qui se réalisent et qui réjouissent ses contemporains”. Mais en fait, cette présentation des choses est plus qu’un état des faits. Les termes employés sont ceux que le prophète Isaïe avait utilisés pour présenter les signes de l’ère messianique. Les guérisons dont Jean-Baptiste a entendu parler, les retours à la vie qui se manifestent, le message nouveau qui est proclamé dans les villes et les villages, tout cela révèle que la plénitude des temps est arrivée. L’homme qui est incarcéré à cause de son franc-parler et de son refus des compromissions peut comprendre. Sa culture biblique lui permet de déchiffrer la description que Jésus lui propose comme réponse. Au-delà de la première apparence, le message que le Seigneur lui adresse est très explicite. Mais il ne  s’impose pas de façon contraignante. Il demande à être reçu, au sens profond du terme, c’est à dire interprété, en d’autres mots, accueilli dans la foi. Jésus fournit toutes les données pour qu’on puisse comprendre, mais la conclusion reste à la charge de l’auditeur, en l’occurrence ici, de Jean-Baptiste.

      Cette démarche de Jean-Baptiste à l’égard de Jésus amène alors le Seigneur à  expliquer aux foules qui est véritablement celui qui remuait les populations jusqu’à présent et qui a été emprisonné à cause de la fermeté et de la justesse de sa prédication. Jésus invite les gens à s’interroger sur ce qui motivait beaucoup de personnes à venir écouter cet homme aux allures un peu étranges. « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? , demande-t-il, […], qu’êtes-vous allés voir ? ». À trois reprises, le Seigneur pose cette question aux personnes qui se trouvent près de lui. Cette insistance de sa part met en valeur le rayonnement que Jean-Baptiste avait dans toute la région, puisqu’on venait nombreux pour écouter sa parole et se faire baptiser par lui dans les eaux de Jourdain. Les trois questions marquent une progression dans le questionnement. Les deux premières possibilités qui pourraient venir à l’esprit s’avèrent inadéquates. La vraie réponse arrive en troisième position : « Un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète ». La réponse et maintenant donnée. Mais Jésus ne s’arrête pas là. Il prend soin de donner une explication, qui permettra de connaître qui est véritablement celui qui a suscité l’enthousiasme des foules dans la période récente. Il précise en effet : « C’est de lui qu’il est écrit : “Voici que j’envoie mon messager en avant de toi pour préparer le chemin devant toi” ». Chose remarquable : Jésus cite l’Écriture, en l’occurrence une parole du prophète Malachie, pour dévoiler qui est véritablement Jean-Baptiste. La personnalité et la mission de celui que l’on appelle le Précurseur est ainsi mise en pleine lumière : il est l’envoyé de Dieu pour accomplir une mission de grande valeur quand les temps seront accomplis.

    Cette évangile nous permet de la sorte d’aller plus loin dans la compréhension des événements qui se sont produits à ce moment-là. Si Jean-Baptiste tient une place de choix dans cette scène, il n’est pas cependant la figure centrale. Tout ce qui nous est présenté là a pour but, en définitive, de nous révéler que Jésus est le Messie promis et attendu. Avec cette clé de lecture, nous pouvons contempler avec un regard nouveau ce qui est décrit ici par l’évangéliste Matthieu. La réponse de Jésus à la question de Jean-Baptiste – une réponse qui emprunte sa formulation au prophète Isaïe – est de type autobiographique. En écoutant cette réponse, toute une série de scènes de l’évangile défile dans notre mémoire, nous rappelant bon nombre de signes que Jésus a accomplis (aveugles : Mc 8, 22–26 ; 10, 46–52 // ; Mt 9, 27–31 ; 12, 22–23 ; Jn 9, 1–38 — boiteux : Mc 2, 3–12 // ; Jn 5, 5–9 ; lépreux : Mc 1, 40–45 // ; Lc 17, 12–19 — morts : Mc 4, 35–42 // : Lc 7, 11–17 ; Jn 11, 11–45 — pauvres évangélisés : Lc 4, 16–21 ; 4, 42–43 ; 8, 1). C’est sur son œuvre que notre regard est, en fait, focalisé. Il en va de même lorsque le Seigneur indique qui est véritablement Jean-Baptiste. Si la citation de prophète Malachie évoque bien la mission de celui qui prépare le chemin, l’attention porte, en définitive, essentiellement sur celui dont la venue est annoncée.

   Le personnage central de l’évangile de ce dimanche, c’est Jésus. Jean-Baptiste est là pour orienter l’attention, le regard et le cœur vers celui qui vient après lui. Ce que Jean-Baptiste a réalisé durant son ministère de baptiseur sur les bords du Jourdain, il l’accomplit encore maintenant, alors qu’il est dépossédé de tout pouvoir au plan humain. Du fond de sa prison, il œuvre encore comme Précurseur.

    C’est pour cela que Jean-Baptiste est une figure de première importance durant le temps de l’Avent. Ces semaines nous sont offertes pour que nous ouvrions nos pensées, nos actes et notre cœur au Seigneur Jésus, l’unique Sauveur, dans une démarche de foi, d’obéissance à l’évangile et de renouvellement de notre esprit. Aujourd’hui comme autrefois, Jean-Baptiste est un guide sûr : il nous montre le Sauveur et nous invite à lui faire toute la place dans notre vie, de sorte que celle-ci soit transfigurée par sa présence. Amen.

 P. François Fraizy

Homélie pour le 2ème Dimanche de l’Avent (A)

Mt 3, 1-12
   En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
  Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe :
Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. 
   Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau,et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés.
  Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens se présenter à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. 
    Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »

   Jean-Baptiste est la figure centrale de l’évangile de ce dimanche, ou plus exactement, c’est sa prédication qui nous est proposée pour guider notre route à l’étape où nous nous trouvons durant ce temps de l’Avent. Son langage est clair, sans détour. Il est marqué par une certaine radicalité, mais celle-ci n’est pas de la dureté ; elle est tout entière orientée vers la réalisation du Royaume des cieux avec tout ce que cela implique de rénovation intérieure pour les croyants.

   D’une certaine manière, tout est contenu dans les premières paroles que l’évangile nous rapporte : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche », proclame Jean-Baptiste. Nous avons là un appel, une exhortation : « Convertissez-vous », et son fondement : « Car le Royaume des cieux est tout proche ». La suite de son message donnera des illustrations pour toucher le cœur de ses contemporains en ayant recours à un langage symbolique, mais il s’agit en permanence d’un appel à la conversion.

   Ce mot de « conversion », de metanoia, reviendra d’ailleurs à deux reprises dans la suite de l’exhortation. « Produisez donc un fruit digne de la conversion », lance Jean-Baptiste à l’adresse des Pharisiens et des Sadducéens venus à sa rencontre. Et par la suite, quand il expliquera sa pratique, il déclarera : « Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion ».

   Telle est la mission de Jean-Baptiste ; telle est son action ; telle est son originalité. La description de son vêtement, de sa nourriture, de son mode de vie pourrait nous amener à le contempler principalement sous l’angle de l’étrangeté, d’une manière de se comporter qui est inattendue et qui surprend par sa pauvreté et son dénuement. Mais en fait, cette manière d’être était de l’ordre du signe pour focaliser l’attention sur une autre réalité.

   Jean-Baptiste attirait les foules, comme nous le rappelle l’évangile. « Jérusalem,  toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, nous explique Matthieu, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés ». Ce rappel historique nous permet de bien comprendre ce qui s’est passé à ce moment-là. Comme son nom l’indique, Jean était un baptiseur, quelqu’un qui accomplissait un rite de purification dans les eaux du Jourdain pour toutes les personnes qui venaient à lui pour écouter sa parole de feu, se laisser purifier par elle et accomplir en conséquence, sous sa conduite, un rite de purification, un « baptême de conversion », comme le qualifie l’évangile. Jean-Baptiste n’est donc pas tant un homme qui a une conduite inhabituelle, mais davantage le prédicateur qui appelle à la conversion et qui offre un rite de purification pour que la conversion prenne toute sa dimension dans la vie des nombreuses personnes désireuses d’une vie nouvelle, qui prenaient les chemins du désert pour se mettre à son écoute et engager une démarche de renouvellement intérieur, autrement dit, de conversion.

   Ce mot de « conversion » est ainsi inséparable de l’image que nous devons avoir de Jean-Baptiste. Le prophète des rives du Jourdain est celui qui invite instamment ses contemporains soucieux d’une vie plus droite, et donc plus heureuse, à faire les réajustements qui s’imposent pour être en phase avec le temps présent. En effet, quand il décrit la mission qu’il accomplit, Jean-Baptiste oriente le regard vers quelqu’un que les gens ne connaissent pas encore, mais qui est, en fait, la raison profonde de son agir. « Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion, explique-t-il. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi […]. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu ». Jean-Baptiste appelle à la conversion pour que les hommes de son temps puissent avoir un cœur vraiment libre quand Jésus se manifestera à eux.

    La prédication de Jean-Baptiste n’appartient pas qu’au passé. Si l’Église nous propose de faire mémoire du Précurseur chaque année durant le temps de l’Avent, c’est pour nous aider dans notre démarche de foi durant ces semaines qui nous sont offertes, afin que mesurions toujours davantage la portée de la venue de Jésus parmi nous – ce que nous célébrerons à Noël –, et que nous ouvrions notre cœur à une démarche de conversion, de sorte que la célébration de la naissance de Jésus soit, de notre part, l’occasion d’un renouvellement spirituel. Nous avons, bien sûr, la foi ; nous sommes attachés au Seigneur Jésus. Mais à certaines heures ou à certaines étapes de notre vie, nous sommes peut-être enclins à ne plus tellement mettre au centre de notre existence la nouveauté de l’évangile, pris que nous sommes par la routine, l’habitude ou des préoccupations de toutes sortes. Le temps de l’Avent, au début de chaque année liturgique, est un temps de grâce, qui nous invite à nous engager dans une attitude de renouvellement intérieur, de sorte que nous puissions bénéficier pleinement des biens de la foi. Dans ce contexte, la prédication de Jean-Baptiste nous revigore, nous invitant de façon pressante à nous délester de ce qui nous entrave pour laisser la place au ferment de l’évangile, qui transforme le monde et fait grandir le Royaume des cieux.

   Tel est bien le sens de ce beau temps de l’Avent que l’Église nous offre chaque année pour nous préparer à célébrer la venue du Sauveur parmi nous. Le rappel des paroles de Jean-Baptiste est alors tout à la fois un stimulant et une bénédiction. Amen.

 P. François Fraizy

Homélie pour le 1er Dimanche de l’Avent (A)

Mt 24, 37-44
   En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ;  les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée.
   Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »

   Jésus s’exprime à deux reprises sur le mode impératif dans cet évangile pour indiquer à ses disciples la conduite qu’ils doivent adopter : « Veillez donc, déclare-t-il tout d’abord, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra » ; et il conclut en disant : « Tenez-vous donc prêts, car c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ».

    Ces deux recommandations s’appuient sur deux images très expressives, qui ont de quoi mobiliser le cœur et les énergies de ceux qui marchent à la suite du Seigneur. L’image de la veille se réfère à une expérience que nous connaissons tous et qui traduit bien les liens profonds qui existent au sein d’une famille ou entre amis. Quand quelqu’un est parti en voyage, on attend son retour, et cette attente n’est pas un temps vide ; c’est un temps habité par la présence de la personne que l’on aime. On se réjouit à la pensée des retrouvailles ; on se demande comment faire plaisir à celui ou à celle qui sera bientôt à nouveau parmi les siens. L’absence physique est compensée par la présence aimante dans le cœur. L’amour pour cette personne colore les pensées et anticipe déjà la joie qui brillera lors de la rencontre.

   Jésus a évoqué à plusieurs reprises cette expérience forte de la vie humaine, et l’image de la lampe allumée, qu’il a présentée une autre fois, fait bien pressentir l’intensité de ce qui se vit au plan spirituel dans de telles circonstances (Lc 12, 35–38). Cette lumière, qui danse au rythme des vacillements de la flamme, exprime la joie, enracinée dans l’amour, qui habite le cœur de la personne dans l’attente de l’être aimé.

    Telle est l’expérience de la foi. Jésus n’est pas visible parmi nous ; mais sa présence emplit notre cœur. Sans le voir, nous l’aimons, comme l’explique magnifiquement l’apôtre Pierre dans sa lettre aux chrétiens d’Asie Mineure (1 P 1, 8). L’amour que nous lui portons illumine notre quotidien et lui donne toute sa consistance. Nous l’aimons et nous sommes aimés de lui, et cet amour a une force transfigurante. Les réalités de la vie quotidienne reçoivent alors une autre dimension. Rien n’est banal ; tout est imprégné d’un amour qui vient de l’au-delà et qui donne force et courage pour vivre pleinement l’aujourd’hui qui nous est donné. « Veillez », dit Jésus. Cet appel nous aide à vivre intensément la relation qui nous unit à lui.

   « Tenez-vous prêts » dit aussi le Seigneur. L’image sous-jacente à ce deuxième appel, est celle du serviteur. Celui-ci se tient en tenue de service (Lc 12, 35 / Mt 24, 45–47)). La mission qui lui est confiée n’est pas une servitude. C’est une participation au projet de son maître, et de ce fait, le service reçoit toute sa dignité. La conception servile, qui a cours dans le monde, est brisée, car le Seigneur fait des serviteurs ses amis (cf. Jn 15, 12–17). Jésus, qui est le Serviteur par excellence, associe à son service ses disciples. Il leur demande d’être serviteurs à leur tour, afin que les témoins de leur agir puissent voir dans leur propre engagement le visage de leur maître (cf. Mt 5, 13–16).

  Cette parole de Jésus est également tonifiante pour nous. En nous tenant prêts, en gardant la  tenue de service, nous sommes profondément unis à lui. Nous révélons, d’une certaine manière, sa présence dans le monde. Ses disciples deviennent ses envoyés pour manifester aux hommes de leur temps l’amour incommensurable de celui qui est venu partager notre humanité.

  En recevant ce double message en ce premier dimanche de l’Avent, en ce jour où nous entamons avec tous les chrétiens une nouvelle étape dans notre vie de croyants, nous sommes encouragés à vivre intensément la démarche de foi qui fait de nous des disciples de Jésus. Nous tenons notre lampe allumée, parce que nous l’aimons et que sa présence donne sens à chacune de nos existences. Nous restons en tenue de service, pour manifester à nos contemporains l’amour que nous recevons de lui et que nous devons rendre visible par notre manière de vivre et notre engagement dans notre monde.

   Ce double appel de Jésus nous dynamise au commencement d’une nouvelle année liturgique. L’attachement à la personne du Seigneur donne son sens à ce que nous vivons comme croyants : nous ouvrons notre cœur et notre intelligence pour que sa présence illumine pleinement notre quotidien ; nous ouvrons nos mains pour rendre visible l’amour qu’il veut offrir à tous les hommes. Telle est la grâce et aussi la mission qui sont les nôtres comme disciples de Jésus ; telle est la belle réalité que nous vivons grâce à la foi. De ce point de vue aussi nous pouvons proclamer : « Il est grand le mystère de la foi ». Amen.

P. François Fraizy