Homélie pour le 10ème Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Lc 7,11-17
  En ce temps-là,Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui,ainsi qu’une grande foule. Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme. 
    Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas. » Il s’approcha et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent,et Jésus dit :« Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. » Alors le mort se redressa et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
  La crainte s’empara de tous,et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Et cette parole sur Jésus se répandit dans la Judée entière et dans toute la région.

  Ne pourrait-on pas appeler cet évangile, que la liturgie nous offre ce dimanche, l’évangile de la visitation ? Cette qualification peut surprendre dans une premier temps. Nous le savons bien, ce terme de visitation, chez les chrétiens, sert à désigner la visite que Marie fit à Élisabeth après l’annonciation, lorsqu’elle apprit non seulement qu’elle serait la mère du Sauveur mais encore que sa cousine avait conçu un enfant dans sa vieillesse, alors qu’on l’appelait la femme stérile. Marie alors partit en hâte pour rejoindre sa parente et l’assister durant les derniers mois de sa grossesse. Ce mystère de la visitation, dans toute sa beauté, sa simplicité et sa profondeur, nous l’avons célébré tout dernièrement, puisque c’est avec cette fête que se termine le calendrier liturgique du mois de mai. Quand nous parlons de visitation, c’est à cette scène que nous pensons immédiatement, et cela se justifie tout à fait.

    Mais le mystère de la visitation a une extension plus grande encore, et le récit de l’évangile de ce dimanche nous permet de le comprendre. L’évangéliste Luc a pris soin de nous rapporter la réaction de la foule après que Jésus eût rappelé à la vie le jeune défunt qui était conduit à sa dernière demeure. Cette foule glorifiait Dieu au sujet de l’œuvre accomplie par le Seigneur d’une double manière : « Un grand prophète s’est levé parmi nous », proclamaient les témoins de l’événement, et ils ajoutaient : « Dieu a visité son peuple ». Les deux paroles vont ensemble et expriment la signification de ce qui vient de se produire : Jésus est reconnu dans sa mission prophétique et celle-ci est considérée comme une visite de la part de Dieu. Il s’agit donc bien ici aussi d’une visitation. L’action de Jésus en cet instant est comprise comme une visite de Dieu à l’égard de son peuple.
Cette acclamation de la foule, que l’évangéliste Luc nous a transmise, met bien en lumière la signification et la portée de ce que Jésus vient de réaliser. La description des circonstances qui marquent cette scène permet d’en mesurer l’ampleur. Le jeune défunt qui est porté en terre était le fils d’une veuve et de surcroît le fils unique. De par son veuvage, cette femme était déjà dans une condition économique difficile. Elle n’avait qu’un seul appui sur lequel elle pouvait compter pour les années à venir, à savoir son unique fils. Maintenant, il n’est plus de ce monde. Les conditions de vie pour elle, par rapport au futur, se sont donc sérieusement aggravées. C’est tout cela que Jésus perçoit en cet instant. Il y a, bien sûr, la douleur de la séparation suite au décès d’un être cher, mais, en plus, la situation, qui en résulte, a un caractère dramatique. C’est cette réalité que perçoit le regard de Jésus, comme le souligne Luc : « Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle », observe-t-il. Et c’est ce regard qui va déterminer la suite de l’action. L’évangéliste poursuit, en effet, au sujet de Jésus : « Il fut saisi de compassion pour elle ». Le verbe, qui est employé là, a un sens très fort. L’image sous-jacente est celle de l’émotion profonde que l’on ressent jusque dans ses entrailles. C’est ce que Jésus éprouve à la vue du cortège funèbre, comme ce sera aussi le cas à l’égard des foules nombreuses qui viendront l’écouter dans le désert, alors qu’elles sont comme de brebis sans pasteur, et qu’il nourrira à la fois de sa parole et de pain (Mc 6, 34 — cf. Mt 9, 36 ; Mc 8, 2 // Mt 15, 32).

    Telle est bien l’œuvre de compassion que Jésus accomplit durant son ministère public. Tout cela avait été annoncé par Zacharie, le père de Jean-Baptiste, dans le cantique d’action de grâce qu’il proclama lorsqu’il retrouva l’usage de la parole après la naissance de son fils (Lc 1, 64). Luc nous rapporte ce cantique et le qualifie de prophétie exprimée sous l’action de l’Esprit Saint (1, 67). Zacharie s’exclame à l’adresse de Jean-Baptiste : « Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant, à la face su Seigneur, et tu prépareras ses chemins pour donner à son peuple de connaître le salut par la rémission de ses péchés » (Lc 1, 76–77). Zacharie explique ensuite que tout cela se réalisera « par les entrailles de miséricorde de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut » (1, 78). Cette façon de parler est hautement significative. Dieu a des entrailles de miséricorde et c’est pour cela qu’il vient visiter son peuple. Telle est la profondeur de son amour pour ses enfants. L’attitude de Jésus à l’occasion des funérailles du fils de la veuve de Naïn est maintenant l’expression lumineuse de cette visite de Dieu.
Dans ce contexte, la visitation de Marie à Élisabeth trouve toute sa signification. Elle est, à sa manière, expression de la visite que Dieu fait à son peuple à la plénitude des temps, et elle annonce la visitation que Jésus fera auprès de toutes les personnes qui sont dans l’attente du salut qui vient de Dieu, aussi bien ici, à Naïn, que par la suite dans le désert, et en beaucoup d’autres occasions (Mt 14, 14 ; 20, 34 ; Mc 1, 41 ; 9, 22).

    Le verbe qui exprime l’attitude de compassion de Jésus dans ce récit, que nous offre la liturgie aujourd’hui, désigne l’attitude qui fut la sienne durant tout son ministère et qui fut comprise comme une visite de Dieu (Lc 1, 68 — cf. Lc 19, 44). En dehors de ces emplois caractérisant la manière d’être de Jésus, ce verbe apparaît seulement trois autres fois dans les évangiles, mais dans des passages significatifs, relatant les consignes que le Seigneur donne à ses disciples. Il s’agit de trois paraboles de la miséricorde, celle du créancier qui remet sa dette au débiteur insolvable (Mt 18, 27), celle du bon samaritain (Lc 10, 33) et celle du père aimant accueillant bas ouverts le fils prodigue à son retour (Lc 15, 20). Quant au verbe « visiter », Jésus l’emploie lorsqu’il évoque le jugement dernier en présentant une série d’œuvres de miséricorde que les disciples doivent mettre au centre de leur vie : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez accueilli ; j’étais nu et vous m’avez habillé ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi » (Mt 25, 35–36). 

    Le mystère de la visitation, qui a trouvé une forme de réalisation éminente dans le ministère de Jésus, s’actualise, durant le temps de l’Église, dans l’attitude de compassion que les disciples du Seigneur doivent mettre au centre de leur vie. L’année de la miséricorde nous le rappelle avec force. La visite de Dieu aujourd’hui passe par l’engagement des disciples au service des frères et sœurs en humanité, particulièrement ceux qui se trouvent, d’une manière ou d’une autre, dans une situation de misère ou d’épreuve. Savons-nous pour cela regarder le monde qui nous entoure avec le regard même de Jésus ?

  P. François Fraizy

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