Homélie pour le 7ème Dimanche du Temps Pascal (C)

Jn 17, 20-26 
    En ce temps-là,les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi :
« Père saint,je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. Que tous soient un,
comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi,pour que le monde croie que tu m’as envoyé.
    Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un,afin que le monde sache que tu m’as envoyé,et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.
    Père,ceux que tu m’as donnés,je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi,et qu’ils contemplent ma gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde.
    Père juste,le monde ne t’a pas connu,mais moi je t’ai connu,et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé.Je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître,pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux,et que moi aussi, je sois en eux. »

   La prière, quand elle a une composante autobiographique, c’est à dire quand elle fait référence à ce qui fait la trame de notre vie, est sans doute un des lieux les plus éminents de l’expression personnelle du cœur humain. Le croyant s’adresse à Dieu dans la confiance, le cœur plein d’espérance, sachant qu’il peut tout dire à son Seigneur : ses attentes, ses joies, ses déceptions, ses appréhensions, tout ce qui fait son quotidien, comme aussi la compréhension qu’il a de la conduite de sa vie. Il parle avec une grande liberté, sachant que celui à qui il s’adresse connaît les secrets de son cœur et le comprend parfaitement. Ce parler vrai est l’expression du désir de mener une vie conforme au projet de Dieu sur soi et la manifestation de la confiance sans limite en lui, cette confiance qui nous amène à lui demander de nous donner sa lumière et sa force, pour que le projet qu’il a tracé pour chacun de nous puisse se réaliser sans entrave au fil des jours.

     De telles prières autobiographiques, nous en rencontrons une multitude dans la Bible, tout particulièrement dans le livre des psaumes, que l’Église privilégie comme source de sa prière dans la liturgie. Les psaumes sont la manifestation, sous forme hymnique, du contenu de la foi des croyants d’Israël [cf. Ps 103 (102) ; 104 (103) ; 105 (104) ; 106 (105)] et, en même temps, l’expression vivante et sincère de l’âme de ceux qui ont mis toute leur espérance en celui qui les a créés [cf. Ps 23 (22) ; 116 (114–115) ; 121 (120) ; 125 (124) ; 138 (137) ; 139 (138)]. Dans ces prières à l’accent très personnel, le psalmiste présente au Seigneur ce qui fait sa vie, les souffrances qu’il peut connaître, le souhaits qui habitent son cœur, la façon dont il se comporte pour vivre en communion avec lui et mettre en oeuvre ce qu’il sait être sa vocation personnelle.

     Jésus, dans l’évangile de ce dimanche, réalise quelque chose de cet ordre. L’évangéliste Jean nous rapporte la prière qu’il a adressée à son Père le soir du Jeudi Saint. Ce passage du quatrième évangile est un document d’une portée exceptionnelle. Déjà sa place dans l’écrit de l’apôtre Jean nous rend attentifs à sa signification. Jésus a partagé son dernier repas avec ses disciples (Jn 13, 2), anticipation de l’eucharistie, après quoi il s’est entretenu longuement avec eux pour leur laisser ses dernières consignes (Jn 13, 12–17 ; 13, 34–35 ; 15, 9–17) et leur rappeler les points forts de son enseignement (Jn 14, 1–11 ; 14, 27–31 ; 15, 18–25 ; 16, 1–33). Une fois que tout cela a été dit, il se tourne vers son Père et lui adresse sa prière. Dans quelques instants, il sera arrêté et conduit dans sa passion (Jn 18, 2–12). Sa mission de prophète dans l’espace public est donc pratiquement terminée, mais il lui reste encore à porter à son achèvement tout ce qu’il a vécu avec les siens en les aimant jusqu’au bout dans le don de sa vie sur la croix (Jn 13, 1).

      La place de cette prière de Jésus dans la trame du quatrième évangile nous permet de saisir immédiatement sa portée et sa signification. Le Seigneur récapitule en cet instant, dans ces paroles à son Père, tout ce qu’il a vécu pour répondre à sa volonté (Jn 17, 4). Il fait comme le bilan de sa vie. En permanence, il dit “Je” et “Tu”. C’est comme un dialogue d’une profondeur inégalée, fait d’amour, de confiance réciproque, d’unité. Il remet dans les mains du Père tout ce qu’il a accompli sur terre comme son envoyé (Jn 17, 3, 8, 18, 21,23, 25), pour révéler aux hommes l’amour incommensurable qu’il a pour chacun d’eux (Jn 17, 23, 26). L’amour du Père pour ses créatures a trouvé son expression parfaite dans tout ce que Jésus a dit et fait durant sa vie publique. Sa prière, en cet instant, porte à son achèvement tout ce qu’il a voulu vivre au sein de notre humanité en étant pleinement serviteur.

     Cette prière nous aide ainsi à nous associer profondément, dans la foi, à ce que Jésus a réalisé en notre faveur et à ce qu’il représente pour nous à chaque instant de notre vie. Nous sommes les bénéficiaires de son amour qui est allé jusqu’au bout. Nous reconnaissons en lui le don de la vie qui vient de Dieu et qui nous est offert maintenant, d’une façon éminente, dans les sacrements comme aussi dans la prière d’abandon et de reconnaissance. Grâce à Jésus, nous sommes devenus participants de l’amour qui est en Dieu ; et cette communion, à laquelle sommes associés, transfigure notre propre existence.

       La prière autobiographique de Jésus, qui nous est offerte dans l’évangile de jour, nous aide à vivre notre foi au quotidien. Nous sommes invités, nous aussi, à l’exemple de Jésus, à exprimer à Dieu le lien qui nous unit à lui, la compréhension que nous avons de son projet pour nous, à lui présenter l’aide que nous attendons de sa part. Une telle prière peut être un stimulant pour notre vie de foi et pour notre engagement de croyant. C’est, au fond, ce que saint Augustin a fait dans son livre des Confessions. Il explique, à longueur de pages, ce qu’il a vécu sous le regard de Dieu, comment il a pu sortir de son égarement, comment Dieu l’a rejoint et lui a fait retrouver les chemins de plénitude. Le bienheureux Charles de Foucauld aussi a souvent des accents de vérité de cet ordre dans ses écrits spirituels, si bien que ses méditations débouchent naturellement sur la prière.

       L’évangile de ce dimanche, qui nous présente la prière de Jésus au terme de sa mission parmi nous, nous invite à accomplir une démarche de prière analogue, abandon confiant de nous-mêmes dans les mains de Dieu, chemin de vérité et ouverture à la grâce transfigurante du Seigneur. De la sorte, notre quotidien est vivifié de l’intérieur et trouve dès maintenant une saveur d’éternité. Amen.

Père François Fraizy

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *